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Littérature Etrangère

« Une République lumineuse » : fable noire sous la chaleur des tropiques

Yann Leray
Par
Yann Leray
Publié le 20 mai 2020
6 min de lecture
Barba
yoal desurmont/Unsplash

[dropcap]S[/dropcap]an Cristobál, quelque part en Amérique du Sud, 1993. Bâtie entre le Rio Eré et la forêt impénétrable, San Cristobál compte 200 000 habitants et ne se distingue guère des autres villes provinciales du pays, jusqu’au jour où vont apparaître dans ses rues, par petits groupes, des enfants surgis de nulle part. Plus de vingt ans après les faits, le narrateur, ancien fonctionnaire, se souvient de ces quelques semaines qui menèrent la ville au drame.

Né à Madrid en 1975, Andrés Barba propose avec Une République lumineuse son septième roman à paraître chez Christian Bourgois éditeur. Intrigant, voire inquiétant dès les premières lignes, ce texte parvient à marquer durablement les esprits en conjuguant force et brièveté. Le sentiment d’étrangeté qui s’empare du lecteur au début du récit ne le lâchera plus jusqu’à sa conclusion tragique, annoncée par le narrateur avant même qu’il ne se lance véritablement dans l’évocation de cette période.

La vie des petites villes paraît aussi réglée et prévisible qu’un métronome, et il y est aussi difficile d’imaginer la possibilité d’un autre destin qu’un lever de soleil à l’ouest. Mais c’est parfois ce qui peut très exactement arriver : que le soleil se lève à l’ouest.Andrés Barba

En faisant le choix de donner la parole à son narrateur vingt ans après les faits, Andrés Barba lui permet de revenir sur le déroulement exact des événements et les circonstances dans lesquelles les prémices de la tragédie ont pris racine. Il revient d’abord sur la surprise de la population lorsqu’elle prend conscience de la présence dans ses rues de ces quelques dizaines d’enfants âgés entre neuf et treize ans. Plusieurs questions s’imposent : « D’où viennent-ils ? » bien sûr, mais aussi « Depuis quand sont-ils là ? ». Quelle est cette langue étrange et incompréhensible qu’ils utilisent entre eux ? Le recul aidant, il se souvient ensuite des critiques qu’il dû essuyer après le drame en tant que directeur des services sociaux à l’époque. Mais comment anticiper la tournure des événements, surtout quand la situation évolue de manière si insidieuse que l’on n’en prend conscience que trop tard ?

Davantage que l’apparition des enfants et les questions qu’elle soulève, c’est l’attitude des adultes et des pouvoirs publics qui finit par interpeller le lecteur, cette forme d’aveuglement collectif initial, peu à peu supplanté par une colère diffuse, puis par une haine farouche après l’épisode de l’attaque du supermarché. La communauté attribue à ces enfants cette part de sauvagerie et d’indiscipline que nos sociétés s’évertuent à rejeter sans chercher à les comprendre ou à les intégrer de quelque façon que ce soit.

C’est cette intrusion de l’imprévisible et de l’inconnu dans un corps social replié sur lui-même et ses préoccupations qui constitue le cœur du livre d’Andrés Barba. Plus précisément, on peut considérer le phénomène à l’échelle de l’individu adulte confronté à sa part d’enfance, préférant se reposer sur un ensemble de principes stables et rassurants, plutôt que remettre en question ces acquis, ces règles auxquelles chacun(e) s’est plié(e) depuis trop longtemps.

Empreint d’une atmosphère quasi magique malgré la dure réalité des faits, Une République lumineuse est un roman fort et déstabilisant, une interrogation sur ce qu’est devenu le monde dans lequel nous vivons. L’imprévu, la fantaisie, la différence sont vécus comme autant de menaces pour un ordre établi que l’on préférera consolider plutôt qu’interroger. C’est à la notion même d’innocence que sont confrontés le narrateur et les adultes de la ville, et leur désarroi face à ces enfants surgis du néant en dit long sur ce qu’ils sont devenus.

À ce titre, le texte d’Andrés Barba revêt une certaine universalité qui ajoute à sa portée et à l’impression diffuse qu’il laissera en chacun(e) de celles et ceux qui l’auront lu.

Il est curieux que la brutalité de certains mots nous guette ainsi pendant des années avant de nous retrouver, tout aussi intacte que lorsque nous les avons prononcés une première fois. Même aujourd’hui, presque vingt ans après, ces mots me font penser à des moines qui m’auraient attendu patiemment dans leur monastère pour me faire honte. La loi du talion de la mémoire.Andrés Barba

 

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Une République lumineuse d’Andrés Barba

traduit de l’espagnol par François Gaudry 

 

Christian Bourgois éditeur – 21 mai 2020 

 

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barba

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Photo :  Yoal Desurmont / Unsplash

EtiquettesAndrés BarbaChristian Bourgois éditeurFrançois GaudryUne République lumineuse
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