La bande dessinée possède cette force rare de rendre lisibles les mécanismes de l’Histoire sans jamais les simplifier. Lorsqu’elle est bien documentée, elle ne se contente pas de raconter des événements. Elle remet des visages sur les statistiques et des émotions sur les grandes décisions politiques.
C’est précisément ce que proposent Thomas Sankara Rebelle visionnaire et La France Empire. Ces deux ouvrages très différents dans leur forme dialoguent cependant remarquablement. Le premier s’attache à une figure qui tenta de rompre avec les héritages coloniaux tandis que le second démonte, pièce après pièce, la manière dont l’empire colonial français s’est construit, puis comment ses logiques continuent d’irriguer notre société. L’un raconte un homme. L’autre ausculte un système. Ensemble, ils éclairent une même histoire.
Thomas Sankara Rebelle Visionnaire de Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni – Marabulles – 2026

Le destin de certains personnages semble avoir été écrit pour la bande dessinée. Thomas Sankara en fait incontestablement partie. Sous la plume de Françoise-Marie Santucci et Pierre Lepidi et admirablement portée par le dessin expressif de Pat Masioni, cette biographie ne cherche jamais à fabriquer un héros de papier. Elle restitue un homme traversé par ses convictions, son exigence morale et son refus permanent des compromis.
Celui que l’on surnomma le « Che Guevara africain » apparaît ici dans toute sa complexité. Ce militaire devenu président, féministe et écologiste avant bien des dirigeants de son époque était aussi un révolutionnaire persuadé que l’indépendance politique ne vaut rien sans indépendance économique.
L’album prend le temps d’expliquer ce qui fait la singularité de son action, que ce soit la lutte contre la corruption, les campagnes de vaccination, l’émancipation des femmes, le refus de la dette imposée aux États africains ou la volonté de produire localement. Rien n’est présenté comme un catalogue de réformes mais comme les pièces d’un même projet. Il s’agit toujours de permettre à un pays de ne plus dépendre de ceux qui l’ont longtemps dominé.
Si le scénario rend honneur au parcours de Thomas Sankara sans toutefois rien idéaliser, le dessin de Pat Masioni apporte une énergie permanente au récit. Son trait vivant, ses visages expressifs et ses couleurs chaudes insufflent du mouvement à une narration dense sans jamais l’alourdir. On sent la chaleur des routes ou des discours populaires, mais aussi la tension politique qui grandit au fil des pages jusqu’à cette issue tragique que l’Histoire n’a pas oubliée. Plus qu’une biographie, cette bande dessinée rappelle qu’un idéal peut continuer à inspirer bien après la disparition de celui qui l’a porté.
La France Empire – La Revue Dessinée et Casterman – 2026
Là où Thomas Sankara suit une destinée individuelle, La France Empire élargit considérablement le champ de vision.
Conçu par les journalistes de La Revue Dessinée et édité par Casterman, l’ouvrage entreprend l’ambitieux travail de raconter plusieurs siècles de colonisation française, depuis les premières conquêtes jusqu’aux héritages qui structurent encore la société contemporaine. L’objectif n’est pas de distribuer les bons et les mauvais points, pas plus que de proposer une histoire officielle supplémentaire. Il s’agit avant tout d’expliquer comment fonctionne un empire, de quelle manière il justifie sa domination et les outils utilisés pour façonner durablement les imaginaires.
Les huit enquêtes qui composent ce livre nous amènent de la Polynésie à l’Algérie en passant par la Guyane. Aux grandes dates succèdent les témoignages, les analyses historiques, les parcours individuels et les regards des chercheurs. Cette construction évite ainsi l’écueil d’un récit monolithique et la colonisation dévoile des conséquences bien différentes (mais toujours dramatiques, évidemment), selon les périodes et les populations concernées.
Visuellement, les styles graphiques variés accompagnent cette diversité des approches. Chaque chapitre possède sa propre identité sans rompre la cohérence d’ensemble. Le résultat est étonnamment fluide malgré la richesse documentaire. Loin d’un manuel scolaire illustré, La France Empire invite le lecteur à réfléchir autant qu’à apprendre. Il montre surtout que la décolonisation n’a jamais véritablement refermé le dossier colonial. Les questions de mémoire, d’identité, de représentation ou de rapports économiques continuent d’alimenter, peut-être plus que jamais, les débats actuels.
En refermant ces deux ouvrages, on mesure combien la bande dessinée est devenue un formidable outil de transmission historique. L’une rappelle qu’un homme a tenté de réinventer l’avenir de son pays. L’autre montre pourquoi cette tentative s’inscrivait dans une histoire beaucoup plus vaste. Deux lectures exigeantes, passionnantes et profondément complémentaires, qui démontrent une nouvelle fois que le neuvième art est aujourd’hui l’un des meilleurs passeurs de mémoire.



