vous connaissez le point commun entre Mi … ouais, je sais, vous le connaissez. Swans, hiatus d’une décennie, retour au sommet de leur art, etc…
Neurosis : groupe Américain fondé en 1985 par Scott Kelly, Dave Edwardson et Jason Roeder sur les cendres de Violent Coercition, à l’orientation Punk/Hardcore. Sans véritable chanteur, ils recrutent, le temps de publier leur premier album en 1987, Chad Salter. Qu’ils virent en 1989 au profit Steve Von Still. Jusque là, l’orientation musicale restera quasi identique pour la publication de leur second album en 1990.
Elle changera sérieusement deux ans plus tard à la sortie de Souls At Zero, grâce au recrutement aux samples/claviers de Simon Mcllroy. Recrutement de courte durée certes, puisqu’il sera remplacé en 1995 par Noah Landis mais effet durable sur la formation. Pendant près de vingt ans, avec la même formation, les Américains vont continuer à creuser la voie singulière qu’ils ont créé avec Souls At Zero, inventer un courant musical (le Sludge voire le Post-Metal), s’imposer comme l’une des formations les plus influentes de la planète et inspirer des groupes comme Isis, Cult Of Luna ou Dirge. Rien que ça.
Elle accueillera également, dès 1999, de façon plus ou moins officielle, un sixième membre en la personne de Steve Albini, qui produira tous leurs albums jusqu’en 2016. Pour autant, être une influence n’implique pas forcément de tutoyer l’excellence à chaque publication. Soyons objectif : Neurosis a tout de même connu de sacrés trous d’air, et notamment sous la direction d’Albini, producteur de deux de leurs moins bons disques (Honour Found In Decay et Given To The Rising) avant de revenir en très grande forme en 2016, avec Fires Within Fires, disque épitaphe sur quelques points. Fin de la collaboration, décès oblige, avec Albini et surtout avec Scott Kelly, en 2019, suite à des révélations de comportements inappropriés envers sa famille, que le principal intéressé confirmera en 2022. Bref, Neurosis n’est pas seulement un grand groupe, il est également doté d’une éthique certaine (qu’on pourrait rapprocher de Fugazi) et d’une rare intelligence. Pour preuve, le choix de leur nouveau chanteur, Aaron Turner, ex-leader d’un des plus grands groupes de Sludge (et fervent admirateur de Neurosis), Isis.
Aussi, le 20 mars dernier, après dix ans d’absence, les Américains publient dans la surprise la plus totale, An Undying Love For A Burning World, disque qui affole toute la planète Metal et même au-delà.
Une décennie, ce n’est pas rien. Surtout qu’en dix ans, objectivement, rien ne s’est arrangé. Outre la déflagration interne causée par le départ de Kelly, la situation Américaine, et par ricochet mondiale, s’est sérieusement dégradée : une pandémie dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences sur la psyché mondiale, le déni des dégâts de l’action humaine sur l’environnement, le déclin d’une civilisation capable de révisionnisme, aidée en cela par la réélection d’un président aussi mégalomane qu’immature déclenchant des guerres comme d’autres vont aux toilettes.
Un pays déchiré, incapable d’unification, autant dans sa politique intérieure qu’extérieure. C’est d’ailleurs par ce constat très politique que débute An Undying Love For A Burning World et son introduction minimaliste : une scansion plus ou moins hurlée, répétée en écho (We Are Torn Wide Open), un texte, crié, sur lequel se pose un drone, instaurant une tension qui s’accentue jusqu’à ce que débute Mirror Deep. Là, la machine Neurosis se met véritablement en route : explosion de rage à tous les étages, option Hardcore implacable biberonné au Doom, fusion entre Converge et Fugazi, histoire de bien faire comprendre que oui, Neurosis est de retour, et que, malgré un break atmosphérique en plein milieu du morceau, il n’a rien oublié de son identité primaire. Imparable.
Comme la suite d’ailleurs.

Retour au Sludge sur le morceau suivant, First Red Rays où l’auditeur a juste l’impression que Neurosis aligne les idées comme les Pixies au temps de Doolittle. Certes, ça part moins dans tous les sens vu que le groupe agit dans un espace-temps différent. Le Sludge a cette propriété de permettre à celui qui le pratique de prendre le temps de développer ses idées, d’étirer par exemple les claviers d’introduction sur près de trente secondes avant d’introduire une section rythmique lourde, oppressante, lente, ou de l’accélérer quand bon lui semble. C’est en substance ce que pratique Neurosis sur ce morceau jusqu’à ce que sa tonalité change, laissant entrer une lumière fragile, un espoir qui irradiera au final une grande partie des morceaux suivants.
Blind par exemple prendra exactement la même bifurcation, voix claire et apaisement, aux alentours de la 7ème minute. Last Light, ultime morceau, somptueux, fait écho dans un premier temps à We Are Torn Wide Open, puis se lâche violemment avant de s’offrir un long break d’où émerge une lumière presque aveuglante avant de repartir sur un final où la mélodie se fond dans la dissonance, où la tension atteint son paroxysme. Pourtant, malgré ce que peut laisser paraître An Undying Love For A Burning World, l’essence de Neurosis est sombre. Très sombre. Et le groupe n’oublie pas de nous le rappeler, autant dans ses textes (qui questionnent plus ou moins l’histoire de l’Amérique dans In Waiting Of Hours, évoquent la Covid dans Untethered, la crise écologique dans Mirror Deep, la nature humaine dans Blind) que sa musique, entre coups de sang bien vénères et parties atmosphériques.
Bien sûr, on pourra reprocher aux Américains la longueur excessive de leurs morceaux et leur structure récurrente : furie/calme avec mise en avant des claviers/crescendo dans lequel reviennent les guitares/retour à la furie introductive. Et inversement (Seul le plus Swansien de leur morceau, Untethered y échappe. Là, le groupe maintient la tension tout du long). Mais, avouons-le, c’est le type de structure dont ils sont quasiment l’inventeur et qu’ils maîtrisent parfaitement. Donc rien ne change ? Alors quel est l’intérêt de se plonger à nouveau dans Neurosis me direz-vous ? La grande nouveauté sur An Undying Love For A Burning World, c’est que Neurosis retrouve une intensité qu’il avait perdu depuis … The Eye Of Every Storm. Et là, je vais jouer un peu la provocation, ou la lucidité, ça dépend du point de vue, mais les différents départs (involontaire pour Albini, forcé pour Kelly) sont probablement ce qui est arrivé de mieux au groupe depuis près de vingt ans.
Soyons lucide, si Albini a connu l’état de grâce sur trois albums, la suite de la discographie est assez proche de la catastrophe (même si Fires Within Fires relève plus qu’honorablement le niveau). Car outre le fait de vouloir élaguer et trouver un son plus proche de l’os, la musique de Neurosis vire plus ou moins à la formule et finit par manquer quelque peu d’inspiration, d’âme. Le recrutement d’Aaron Turner va changer la donne. Turner, tête pensante d’Isis, groupe ultra influencé par Neurosis faut-il le rappeler, se fond littéralement dans le rôle qui lui est dévolu et apporte une densité, une authenticité, une inventivité que le groupe n’avait plus connue depuis 1996, au moment de la publication de leur classique Through Silver In Blood.
Pour cela, les Américains arrêtent d’intellectualiser leur musique à outrance et redécouvrent le plaisir de jouer avec leurs tripes, à l’instinct. De ce fait, celle-ci gagne en épaisseur, aidé en cela par Scott Evans qui , à l’inverse d’Albini et sa précision chirurgicale, charge la mule d’électricité quitte à ce que ça déborde de partout, un peu à l’image du Crazy Horse de Neil Young période Ragged Glory. Il en résulte un disque au final assez complexe à appréhender : immédiat tout en se dévoilant sur le tard, brutal, mélodique, lucide sur sa vision de la société, sombre la plupart du temps, souvent anxiogène (l’intro de Blind en est un très bel exemple) mais parfois empli de moments doux, lumineux, laissant entrevoir un espoir dans toute cette fange. En somme, un disque à l’image de son titre, d’un pessimisme lucide tout en voulant croire à un sursaut de l’humanité.
Un grand disque dont on ne croyait plus Neurosis capable et une des plus belles surprises de ce premier semestre.

Neurosis · An Undying Love For A Burning World
Neurot recordings – 20 mars 2026


