Fan Man, l’homme au ventilo s’ouvre sur un New York seventies que l’on croirait extrait d’un rêve délirant. Dans cette bande dessinée, le personnage principal Horse Badorties, sorte de hobo déboussolé et passionné par les ventilateurs, vit dans une « turne » (comprenez, sa chambre) aussi sale qu’encombrée d’objets inclassables et mène une vie atypique entouré d’une chorale improbable. Ouf. À l’image de cette phrase, ce personnage déborde (sans toutefois perdre pied) et laisse peu de place aux pauses.
Le trait de Julien Monier rappelle le travail des auteurs pour leur série RIP unanimement saluée. En effet, on y retrouve cette précision et un trait anguleux. Les décors sont saturés de détails et une certaine similitude apparaît dans ces tons chaleureux oscillant entre orange, brun et jaune qui contrastent avec cette poussière urbaine qui macule les lieux fréquentés par le personnage principal. À bon escient, on se perd donc dans ce New York grouillant, à mi-chemin entre luxuriance visuelle et débandade mentale du héros.

Gaët’s a puisé son inspiration dans le roman du même nom de William Kotzwinkle, écrit en 1974. Cette adaptation place Horse Badorties dans un univers quasi-poétique où l’absurde devient petit à petit logique selon l’état d’esprit du personnage. Son plan ? Fonder la « Chorale de l’Amour » dans une église en faisant vibrer les cordes vocales avec des ventilateurs japonais comme seules partitions. Ces objectifs improbables rappellent d’une certaine manière l’humour loufoque de Fabcaro, mais cette histoire s’intègre dans une aventure qui finit par faire sens, par se vivre comme une quête existentielle.
Ce hippie atteint du syndrome de Diogène entasse, accumule et s’y perd. Les objets deviennent sa mémoire, ses repères, voire ses compagnons. Et pourtant, il se débarrasse d’eux avec une aisance évidente, à l’image du bus scolaire qu’il envoie dans le fossé quelques heures après l’avoir acheté. De manière étonnante, cet empilement n’est pas une prison, car il sait bien que tout est trop précieux pour être immobile.
Ce New York-là est sonore et visuel. Les ventilateurs, obsession récurrente, ne sont pas un gag mais plutôt une métaphore de l’air, de la vibration et de la musique. La mise en page inventive épouse ce désordre mental, avec des cases qui tâtonnent, s’étirent, s’emboîtent comme une impro de jazz. On vit avec Horse l’explosion d’idées qui l’anime, son manque de concentration et ses escapades organiques dans chaque ruelle.
Cette BD punchy et ovniesque ne nous demande pas d’applaudir le chaos. Tout juste de le comprendre et l’accepter. Elle propose en tout cas de le regarder avec humour et indulgence, comme une façon de tenir debout malgré tous ces objets (ces personnes ? ces prisons mentales ?) qu’il nous arrive de traîner trop longtemps.



