Parfois, quelques heures suffisent à faire basculer le monde. Que ce soit de manière positive ou non, ces capsules temporelles constituent un terreau fertile pour raconter des histoires. C’est tout l’enjeu de la nouvelle collection lancée par Grand Angle et intitulée Les Dates chocs de l’Histoire dont Jean-Yves Le Naour signe les deux premiers scénarios. 11 novembre 1918 – Au cœur de l’armistice est illustré par Cédrick Le Bihan tandis que 28 octobre 1962 – Au cœur de la crise de Cuba est mis en images par Brice Goepfert. Si ces deux séquences font partie des principaux événements du XXème siècle, les bandes dessinées permettent de les étudier en profondeur.
En effet, le principe de la collection est plutôt séduisant puisqu’il ne s’agit pas de raconter la vie d’un personnage ou d’une période, mais de saisir un moment où l’Histoire se contracte. L’Histoire, avec un grand H, donc puisque Jean-Yves Le Naour n’est pas seulement scénariste mais également un historien dont la thèse abordait le thème de la Première Guerre Mondiale.
11 Novembre 1918 – Au coeur de l’Armistice de Jean-Yves Le Naour et Cédrick Le Bihan – Grand Angle – 2026

Dans l’hexagone, le 11 novembre est une date associée à l’Armistice. A la fin de la guerre, en quelque sorte. Mais si les armes se taisent et que les cloches sonnent de nouveau, du côté allemand, le tableau est évidemment beaucoup moins lumineux.
C’est précisément l’angle choisi par Jean-Yves Le Naour dans cette bande dessinée. En effet, à l’automne 1918, l’Allemagne est épuisée et l’armée sait la guerre perdue depuis quelques mois. Le pays est gagné par une révolte interne et il s’agit de négocier sans donner le sentiment de capituler.
Le sujet est passionnant puisqu’il permet de comprendre que l’armistice n’est pas tout à fait synonyme de paix. Et surtout qu’une victoire peut contenir les germes de la guerre suivante. En effet, le 11 novembre 1918 est à la fois la fin d’un chapitre et le début d’un autre, qui conduira le Monde vers un second conflit généralisé vingt et un ans plus tard.
Jean-Yves Le Naour ne se contente pas d’évoquer ici la fin des combats. Il décrit une Allemagne humiliée et la violence politique qui accompagne la naissance d’une nouvelle République. Pour sa part, Cédrick Le Bihan appuie ce choix avec un dessin qui décuple la présence et l’épaisseur des personnages et des lieux. Son travail évite notamment l’écueil du spectaculaire permanent.
S’il s’agit évidemment de faire sentir le poids de la guerre, l’essentiel se joue dans les regards, les discussions et les rapports de force. Le fameux wagon de Rethondes se transforme en un huis clos dans lequel une poignée d’hommes savent que chaque mot compte. Le contraste avec les scènes de liesse françaises est saisissant. D’un côté, on célèbre et de l’autre, on encaisse. Une bande dessinée qui se centre davantage sur la défaite allemande que sur la paradoxale euphorie française. Utile et instructif.
Avec 28 octobre 1962, le décor change radicalement mais la mécanique est étrangement similaire. Cette fois, il ne s’agit plus d’arrêter une guerre qui a déjà fait des millions de morts, mais plutôt d’empêcher un conflit qui, lui, pourrait faire disparaître une partie de l’humanité.
En octobre 1962, les États-Unis découvrent la présence de missiles soviétiques à Cuba. Kennedy doit choisir entre ceux qui veulent frapper immédiatement et ceux qui comprennent qu’une attaque pourrait déclencher une escalade impossible à arrêter. Treize jours durant, chaque navire, déclaration ou décision peut créer l’étincelle qui conduirait à une catastrophe majuscule.
Là encore, Jean-Yves Le Naour évite le récit trop confortable dans lequel Kennedy serait un héros lucide qui, un an avant de périr à Dallas, aurait sauvé le monde. Il remet en perspective les événements avec, autour de la table, des militaires, diplomates, et bien sûr Khrouchtchev et Castro. Autant de personnalités dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement. C’est probablement ce qui donne au récit son intensité car personne ne maîtrise la partie qui se joue.
Brice Goepfert semble toujours aussi à l’aise pour convoquer cette tension, lui qui officiait déjà avec son compère sur l’album Les Justes l’an dernier. En effet, son dessin accompagne la montée en pression sans jamais surjouer l’angoisse. Les visages sont des indicateurs de température et les déplacements de navires ou d’avions donnent une dimension presque cinématographique à l’ensemble. Si l’on sait comment l’histoire se termine, cela n’empêche pas de se demander à chaque page ce qui se serait passé si, à ce moment, quelqu’un avait appuyé sur le bouton rouge. Maintenir du suspense autour d’une histoire dont tout le monde connait l’issue n’est pas une petite prouesse. Le duo y parvient en tout cas haut la main.



