Littérature Francophone

Clouer l’ouest : entre poésie et noirceur, Séverine Chevalier fait mouche

clouer l'ouest
Photo by Toa Heftiba on Unsplash
Ecrit par Yann Leray

Pour fêter ses 10 premières bougies, La Manufacture de Livres de Pierre Fourniaud a choisi de rééditer 10 titres parmi les plus emblématiques de son catalogue. Initialement paru en 2014, Clouer l’ouest, second roman de Séverine Chevalier, fait partie de cette sélection et il serait dommage de passer à nouveau à côté de ce texte envoûtant. Celles et ceux qui ont découvert l’autrice avec Les mauvaises (La Manufacture – 2018) apprécieront de se replonger dans cette écriture à la fois sèche et poétique, dure et sensible. Trois romans en tout et pour tout, depuis 2011 (année de publication des Recluses, éditions Ecorce, réédité à la Table Ronde en 2018), Séverine Chevalier se fait rare et discrète mais aucun de ses romans ne laisse indifférent. Elle parvient ici, une nouvelle fois, à toucher au cœur.

 

Quelque part dans le Massif Central, « à une heure vingt-trois minutes de Limoges par la route », Karl revient au pays, après vingt ans d’absence. Il est criblé de dettes et sa fille, Angèle, muette, l’accompagne. Son père, le Doc, sa mère, son frère, tous sont restés là, dans cette campagne qui les a vus naître et les verra sans doute mourir. Bousculé par ses souvenirs, anxieux de la nécessité de calmer rapidement ses débiteurs, Karl va bousculer le rythme indolent du village et en bouleverser le calme apparent.

Séverine Chevalier travaille à l’économie. Ici, les chapitres sont courts, chaque mot compte, chaque phrase a son importance, on évite le superflu, l’accessoire. Ce n’est pas le moindre exploit de l’autrice que de parvenir à donner à son texte l’épaisseur d’un drame antique tout en donnant l’impression de ne livrer que le minimum. Ramassé sur 180 pages, Clouer l’ouest n’a pas besoin de plus pour impressionner, laisser une trace dans notre imaginaire. Ce « cahier d’un retour au pays natal » prend donc racine sur une trame simple, épurée et s’extrait pourtant sans peine du risque de « déjà vu/lu » auquel il pourrait être exposé.

« Il faut bien que les choses se soient passées d’une certaine façon ».

Ainsi débute le roman, dans le récit que fait Angèle, quelques années plus tard, des événements survenus lors du retour de Karl au village. C’est elle également qui apportera au texte sa conclusion. La petite fille qui ne parlait pas a grandi et, surtout, a mis de la distance entre elle et le lieu du drame. C’est cet éloignement qui lui permettra finalement de revenir sur le déroulement des faits, récit entrecoupé des souvenirs de Karl. Se dessine au fil des pages l’histoire d’une famille écrasée par la figure du père, le Doc, personnage aussi inquiétant qu’incontournable au village. Quel père se montrerait capable de tirer deux cartouches devant la maison le soir de Noël pour déclarer en rentrant : « Comme ça, il viendra plus nous faire chier, le père Noël. » ? Difficile de grandir et de s’épanouir à l’ombre d’un tel homme et Karl, comme son frère Pierre (surnommé l’Indien) en paiera le prix toute sa vie. On pourrait ainsi être tenté de ne voir ici qu’un roman de plus autour de l’enfance mais on y trouve bien davantage.

Ici, chaque personnage, à sa manière, porte une croix. Même celles et ceux qui n’apparaissent qu’au second plan ont un deuil à faire, un vide à combler dans leur existence. De Serge, revenu d’Afghanistan, à Odile, jamais remise du départ de son fils, chacun(e) tente d’aller de l’avant mais rien n’est simple, et surtout pas la vie. Pris dans leur quotidien, prisonniers de leurs peurs ou de leurs névroses, les protagonistes de Clouer l’ouest semblent condamnés à rester entre eux, au milieu de cette nature qui, sans être ouvertement hostile, est riche de menaces. Et c’est un beau paradoxe que réussit Séverine Chevalier en donnant à ce récit rural des airs de huis-clos.

Incontestable réussite, ce second roman mérite que l’on profite de sa réédition pour s’en emparer et lui donner la résonance à laquelle il peut prétendre. Séverine Chevalier construit à son rythme une oeuvre forte et personnelle dont on attendra patiemment la prochaine pierre.

Clouer l’ouest de Séverine Chevalier

Paru à La Manufacture de livres, Septembre 2019

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