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Littérature Francophone

Churchill, Manitoba : les contours du rêve d’Anthony Poiraudeau

Marianne S.
Par
Marianne S.
Publié le 6 novembre 2017
21 min de lecture
Churchill, Manitoba

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]A[/mks_dropcap]près son premier ouvrage Projet El Pocero publié en 2013, Anthony Poiraudeau revient en cette rentrée littéraire avec Churchill, Manitoba, publié chez Inculte.  La librairie nantaise  La vie devant soi l’a reçu lors d’une soirée où il fut question de passion, de rêverie, d’ours polaire et de bien d’autres choses…

www.inculte.fr

Revenons tout d’abord au précédent roman d’Anthony Poiraudeau : Projet El Pocero. Là aussi, le lieu tient une place fondamentale, puisqu’il devient la destination et le personnage principal du livre. Il s’agit d’une ville fantôme, non loin de Madrid, née d’un désir fou et fascinant d’un homme richissime. Une ville dont le seul intérêt était sa création. L’auteur s’était rendu sur place, essayant de rendre réel ce qui semblait n’être qu’un écran de fumée. Déjà, Poiraudeau se posait comme observateur, pour tenter de comprendre et de s’immerger complètement.

Pour Churchill, Manitoba tout commence lorsque le narrateur reçoit une carte Vidal-Lablache de la main d’un ami qu’il aide à déménager. Déjà, il sait que le choix est important, voire déterminant. Après une longue tergiversation,  il opte pour deux cartes : celle représentant la France et celle de l’Amérique du nord. Ce choix est difficile car notre héros, appelons-le Anthony, développe depuis sa tendre enfance une douce mais solide passion pour la géographie et les vieilles cartes. Les listes de départements et de capitales font partie de son décor familial : plus qu’une lubie, la géographie est un compagnon. Plus encore, elle est le vecteur et le prétexte offert pour un voyage en rêverie.

Ainsi donc, petit à petit, notre héros se réfugie dans un lieu qu’il localise sur la carte de façon simple : un point au milieu de nulle part, très au Nord, loin des villes et de l’agitation, là où l’imagination peut tout se permettre. Protégée au fond de l’anse de la baie d’Hudson, la ville de Churchill est un refuge où tout doit être paisible et possible. Comme s’il avait conclue un pacte avec ce point, qu’eux seuls peuvent comprendre et désigner, il s’y projette à l’envie. Ennui, mélancolie, peine… il sait que quand il en éprouvera le besoin, Churchill sera là. Plus qu’un échappatoire, la ville devient un lieu où le narrateur a besoin de s’imaginer, à l’instar d’une terre où il aurait grandit à qui il doit une pensée de temps à autre.

« Ma famille s’autorisait peu le voyage, alors la dérive de mon regard à la surface des planisphères me tenait lieu d’exploration des contrées lointaines. Je me projetais au fond des steppes, je sondais la jungle et régnais sur la savane en m’abîmant dans les cartes mais jamais, pourtant, je n’en ressentais la frustration de ne pouvoir m’y rendre autrement que par la pensée, jamais je ne souffrais au retour de la rêverie de retrouver l’ordinaire de ma sédentarité villageoise, ni ne me sentais par contraste plus cruellement assigné au petit coin de pays, à quelques dizaines de kilomètres de mon lieu de naissance, à quelques centaines de mètres des villages natals de mes parents, hors duquel je n’avais jamais vécu. »

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]A[/mks_dropcap]près des années de rêverie et des mois de préparation pour voir ce point prendre forme et consistance, Anthony arrive à Churchill, dans le Manitoba. Au bout d’un long voyage jusqu’à Winnipeg et près de 40 heures de train, cette ville tant fantasmée devient concrète.

Que permettent ce voyage et ce récit ? 

… de faire connaissance avec ce point qui semblait si familier 

Une fois arrivé sur place, installé et délesté de ses affaires, Anthony Poiraudeau doit affronter et accepter une forme de déception. Inévitablement, même en ayant évité au maximum de la connaitre, en ayant soigneusement omis de regarder des photos du lieu, le fantasme s’effondre et ne pourra jamais revenir à sa forme première. Et c’est peut-être d’ailleurs parce qu’il l’a imaginé et qu’il s’est peu documenté qu’Anthony est frappé d’une espèce de désillusion : Churchill est une ville du grand nord canadien où, bien loin des côtes françaises, en août il ne se passe pas grand chose.

« Sans doute, Churchill, comme lieu rêvé, avait-elle été pour moi trop intensément significative, trop pleinement affectée à un état d’âme mélancolique pour permettre à son espace réel de rivaliser d’importance dans mon intériorité. »

…de tisser un lien particulier avec le temps

Que faire de ce temps ? Quatre semaines, cela semblait une bonne idée de là-bas, mais comment pourra-t-il s’occuper ? En à peine une heure, le tour complet des rues est fait. Les bâtiments observés un par un, chaque recoin analysé. Comme pour se convaincre qu’il est là pour fournir un inventaire exhaustif, comme pour remplir ce vide qui se répand depuis le premier pied posé sur le sol de la gare de Churchill.

« Je ne savais pas très bien quoi faire de mon voyage, mais je n’avais pas renoncé à le vivre. »

La ville pourrait en fait être qualifiée de village, elle ne compte que 500 habitants. De plus, on explique à notre héros que, contrairement à toute ces images qu’il avait pu invoquer de lui foulant les paysages désertiques, il ne pourra pas franchir la limite marquée par les dernières habitations. En effet, on ne sort qu’en voiture et/ou lourdement armé, ours oblige. Le temps, donc, puisqu’il faut s’y résoudre, s’écoulera au rythme de la vie des Churchilliens.

… de découvrir la vie régie par la peur des ours 

C’est ainsi que Churchill se dessine de façon radicalement hostile. Pour découvrir les alentours, Anthony aura besoin d’un guide armé, à moins de savoir lui-même manipuler des armes à feu. La menace de l’ours polaire est sérieuse et omniprésente. Il ne faut pas le croiser, car dans ces cas-là, même les autochtones frémissent et ne répondent de rien. L’ours est aussi, paradoxalement, un argument commercial très exploité dans la capitale mondiale de l’ours polaire. Les touristes, de passage rapide dans la journée, ont l’habitude de faire des haltes en ville entre deux excursions. Les produits dérivés, les statuts et les noms de commerces déclinés sont légion. Pour un auteur peu habitué au voyage et au dépaysement, l’arrivée est rude et éprouvante.

… de prendre le temps de trouver comment Churchill allait devenir un texte

L’idée première était d’accumuler du matériau – discuter avec les habitants par exemple – , de prendre le temps de capter l’essence du lieu, de coucher des mots inspirés par ces sensations et de prendre beaucoup de photos.

Anthony passe beaucoup de temps à la bibliothèque de Churchill, endroit qu’il trouve rapidement car il s’y sent en sécurité et bienvenu. Pour lui, s’imprégner du lieu et connaitre son histoire grâce à la documentation locale fait partie de la phase de découverte. Il pense aussi beaucoup au projet : si dès le départ il a su qu’il en tirerait un écrit, il ne sait plus quelle forme au juste lui conviendrait. Un roman, un document, un témoignage, une autobiographie, un récit ? La fiction a-t-elle vraiment du sens dans cette aventure qui semble si palpable ? Ce sera sans doute un peu de tout cela à la fois, comme le comprend le lecteur au fil des mots, en véritable témoin d’une naissance. L’abandon du projet purement romanesque marque le début d’une nouvelle page, dont l’auteur semble n’être qu’un messager. C’est l’esprit du lieu qui lui dictera la direction à prendre, il accepte d’être à son écoute.

« Il fallait que je trouve ma place dans le texte. »

…de passer du temps avec Julien Gracq

Pendant cette recherche directionnelle, Anthony s’attelle à un travail qu’il doit terminer. Il s’agit de la rédaction d’un article sur Julien Gracq, lui aussi grand compagnon de son enfance et qui a marqué très nettement son passage à l’âge adulte. Cette corrélation entre Churchill et Gracq n’est pas anodine : pour accepter la confrontation avec un point souvent rêvé et sa découverte très concrète – faire ses courses à Churchill, payer un café à Churchill, payer sa chambre à Churchill, laver son linge à Churchill – Anthony se paie le luxe de ne pas être seul et d’être épaulé par une figure rassurante, un autre point auquel se rattacher. Et le lecteur, désormais persuadé de l’importance de ces moments passés là, ne s’étonne pas de cette présence vaporeuse, tant il semble faire partie des ancrages du narrateur. 

…de rendre hommage à ses auteurs chéris

Le grand privilège d’un auteur de fiction est de pouvoir, par exemple, décider d’emprunter des phrases à ses auteurs fétiches et les disséminer dans son texte. Ainsi, c’est leur rendre hommage et les inviter un peu avec soi, à vivre l’écriture du texte et accompagner sa route ensuite…  Ainsi, Poiraudeau le signale en note de fin, il s’est permis le privilège d’être accompagné de Julien Gracq donc, mais aussi de Miguel de Cervantès, Pierre Michon, Emile Frédéric de Bray et Stéphane Mallarmé. Gage au lecteur de retrouver les emprunts bien ancrés entre les lignes…

… de découvrir les vies des indiens du Canada

Churchill, Manitoba dit également beaucoup sur l’histoire terrible des autochtones. Richement documenté, mais sans jamais tomber dans l’énumération insoluble, Poiraudeau foule les terres des indiens ojibwés, les Dénés Sayisi, qui furent négligés, désabusés et maltraités. Les documents auxquels il a accès sont poignants et effrayants : il raconte leur traitement par le gouvernement, la façon dont ils ont été poussés à disparaitre (alcoolisme, malnutrition, déracinement,…). Les mots choisis, les faits, les lieux visités par Anthony relatent des conditions de vie terribles. L’histoire ici racontée et les faits se déroulant au moment-même de sa présence au Canada sont sidérants. L’auteur nous livre des passages touchants et révoltants, emprunts d’incompréhension et d’amertume. Si cette visite s’est déroulée en août 2014, cela fait des décennies – jusqu’à aujourd’hui encore, que ces familles souffrent d’un rejet aussi bestial qu’injuste.

« Les Dénés, bien sûr, étaient beaucoup trop pauvres pour posséder des voitures, et ils devaient marcher, souvent ivres, souvent de nuit, pour aller de Churchill au village déné. Alors, il devint fréquent que certains d’entre eux, hommes, femmes ou enfants, tombent inconscients quelque part le long de la route, et meurent de froid. Il devint fréquent que certains d’entre eux, hommes, femmes ou enfants, meurent percutés par la voiture d’un Churchillien ou d’un habitant de la base militaire, tandis qu’ils marchaient pour rentrer chez eux ou aller en ville – sans qu’on considère l’affaire suffisamment grave pour tenter de retrouver les conducteurs impliqués dans l’accident.»

…d’être hanté par l’affaire Tania Fontaine

Nous reviendrons très prochainement sur cette affaire frappante, dans la continuité des conditions de vie des indiens du Canada. Sans l’avoir provoqué, l’auteur livre un passage aussi poignant qu’inattendu, qui m’a glacé le sang.

…de faire de ce lieu un matériau pour se trouver soi-même

Puis, Anthony arrive à sortir de cette déception première, et commence à profiter et à apprécier la ville. On finit même par lui dire qu’il y a quelques moyens de sortir de la ville, malgré tout. Bon, s’il n’a vraiment pas de chance, il aura du mal à s’en sortir face à un ours polaire, mais cette situation est vraiment très très rare.

Au fil des jours, on le sent dans l’écriture, Anthony se laisse envahir par le lieu pour mieux faire connaissance. Au milieu de cette réflexion sur le roman et la fiction, il y a surtout cette rigueur et cette exactitude des faits et des descriptions (les rues et les maisons sont soigneusement décrites mentalement et sont sans doute des images mentales intactes pour l’auteur). Pour autant, ce ne sont pas les sensations exactes qui importent le lecteur, mais plutôt les marques qu’elles ont laissé sur l’auteur.

« Dès l’instant où l’on écrit à partir d’un souvenir, on le fausse. »

Se remémorer, c’est transformer l’expérience. Le texte devient un mélange impur d’objectivité et de transformation pour l’écriture. Ce que la ville apporte est retravaillé par l’auteur qui assemble les mots et les phrases pour en créer une Churchill tout à fait personnelles et unique.

…d’oser l’humour dans une situation de profonde solitude

Poiraudeau use aussi de l’humour et n’hésite pas à mettre en scène son double. Cette douceur et cette sensibilité en font un personnage attachant, qui ne se pose jamais en supériorité par rapport au lieu. Il n’est pas l’écrivain européen arrivé avec l’envie de prendre le maximum de matériel et repartir aussi sec. Il accepte le rythme et les péripéties de la ville, est à son écoute et d’une certaine façon, à son service.

« La pire des situations serait de tomber nez à nez avec un ours découvert au dernier moment. On n’a alors que très peu de temps pour réagir, et une marge de manoeuvre extrêmement réduite : généralement, surpris par la présence d’un humain à une très courte distance, l’ours polaire se croit attaqué et charge pour se défendre. Dans ce cas, autant le dire, sauf le secours d’une arme très prestement maniée, d’une immédiate crise cardiaque de l’animal ou d’une providentielle chute de la foudre précisément sur lui : vous êtes mort. »

… d’emporter un peu de Churchill avec soi

En parant, Poiraudeau a la sensation d’emporter une part de la ville. A l’instar de ces lieux de vacances ou de vie que nous avons du quitter, il en reste des images et des sensations dans nos mémoires qui font que, d’une certaine manière, ils sont un peu à nous.

Une fois rentré en France, le projet murit, se pose, s’intercale avec d’autres. Mais l’ours polaire et le point sur la carte Vidal-Lablache reste en fond visuel, la ville communique avec l’auteur, Poiraudeau écrira sur Churchill. Une fois la décision prise, le livre est écrit en six mois.

…d’écrire un texte d’une grande beauté

Sur ce temps relativement court, et même si l’écriture est instinctive, les phrases, que l’ont peut juger longues au commencement, qui font partie du style Poiraudeau et en deviennent un élément clé et sensible, sont le fruit d’une mûre réflexion. Chaque mot est là car c’est là qu’il doit être. Rien n’est laissé au hasard. Et l’on imagine aisément cet auteur méticuleux peiné la nuit sur tel et tel mot qui ne serait pas LE mot qu’il faut.

Cette beauté dans la langue est poignante et m’a conduite, pour ma part, à écorner de très nombreuses pages du livre à chaque moment de félicité littéraire. Aujourd’hui, mon exemplaire a été tant manipulé et déformé que l’on pourrait le croire rescapé d’un long voyage, mais c’est en ça aussi que c’est beau : Churchill devient un véritable personnage avec qui j’ai la sensation d’avoir passé du temps et avec laquelle j’ai rêvé, frissonné et rit.

… de faire naitre un amour passionnel par le manque

L’inversement du point lointain une fois Anthony arrivé à Churchill est déchirant de vérité. L’endroit tant rêvé qui contient tous les possibles et tous les désirs devient l’exact opposé : d’où il vient et où quelques semaines auparavant, il a rencontré l’amour. Avoir toujours voulu être à Churchill et une fois là-bas, vouloir absolument rentrer chez soi. Mais est-ce bien une question de mauvais timing ou de douce ironie ? N’est-ce pas souvent ainsi dans nos vies d’humains ? Lorsque nous projetons tous nos espoirs sur quelque chose au point que cela nous brûle, et réaliser, une fois l’objectif atteint, que tout à côté existait une lueur et une promesse de jours heureux. A moins que ce soit le voyage, ce projet, cette réalisation puis ce manque, qui ait permis la construction effective de cet amour indéfectible ?

« Mon problème, au fond, était plus strictement d’occuper mes journées alors que, pour tout dire, je n’avais plus du tout envie d’être ici, et qu’aucun de mes désirs n’était en mesure de rivaliser avec celui d’être en France auprès de la femme avec qui j’avais peu avant mon départ débuté une relation aussi inattendue que grisante et libératoire, et qui me faisait l’effet d’un miracle. »

Churchill, Manitoba est un livre beau, sensible, poignant et doux : à l’image de son auteur qui, d’une rêverie fantasmée, transforme un point sur la carte en une image mentale qui se répand auprès de ses lecteurs. Je n’ai jamais été au Canada, et pourtant j’ai le sentiment que la part rapportée de la ville par Anthony Poiraudeau s’est démultipliée et que j’en ai récolté une partie. Son fantasme, malgré la dure confrontation au réel, a donné lieu à des multiples rencontres et moments de beauté littéraire.  Lisez Anthony Poiraudeau et gardez-le au creux comme beau remède à la mélancolie.

Churchill, Manitoba de Anthony Poiraudeau

paru aux éditions inculte, octobre 2017

EtiquettesAnthony PoiraudeauChurchillInculteIndiens du canadajulien gracqla vie devant soilibrairie nantesManitobaPojet El PoceroTania Fontaine
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