Dans la chambre de Barz

Dans la chambre de Barz [16/24]

T‘en ai-je déjà parlé ?
Souvent nous dissertions sur Sylvia Plath,
Sous mon impulsion la plupart du temps,
Et il arrivait que nous ne soyons pas d’accord.
Sous ta mansarde du sixième étage de la villa Monceau
J’avais les yeux éthérés du lecteur infernal
Qui t’inonde de références de livres à lire et je voulais ton avis sur tout.
Tu me trouvais trop masculin et peu empathique,
Ne désirais pas – c’était un vœu ferme – que j’écrive sur toi,
J’en comprends seulement maintenant la raison : la poésie c’était toi.
Il n’y avait pas plus grande traîtrise que de vouloir te coucher sur papier,
Obsédé que j’étais par mes papiers mes carnets mes jérémiades de stylos,
Tu attendais sur le lit que je vienne enfin me coucher sur toi.
T’en ai-je déjà parlé ? De Ted Hughes, je veux dire.
Maintenant que ses Birthday Letters paraissent en poche,
Je me dis que nous aurions dû
Commencer par ça.
Peut-être le maillon manquant à nos discussions tardives
Sur les écorchés vifs que nous aimions,
Sur ce romantisme qui nous faisait tant peur et dans lequel nous nous
Précipitions.
Parus trente-cinq ans après le suicide de Sylvia,
Ces lettres-poèmes comme des bouées sur lesquelles s’accrocher et se laisser dériver
Sur le fleuve des souvenirs.
Jeunesse fougueuse, amour ébahi pour cette beauté américaine,
Angleterre des années 60, un terreau romantique dans lequel tu te serais reconnue.
Il n’y a pas de doute sur le fait que tu étais l’Américaine
Et moi l’Anglais. Tu aurais détesté cette comparaison
Que je trouve moi-même morbide et vulgaire,
Mais j’ai besoin sans cesse de points de repère,
Surtout quand je n’ai plus de boussole.
Nous n’avons pas profité de tout le temps
Qu’il t’était imparti,
J’ai préféré dormir sous d’autres couettes et parler poésie
À quelqu’un d’autre, ignorant alors
Que l’on ne pourrait plus se revoir.
Je te sens, à l’instant où j’écris ces lignes,
Derrière mon épaule,
Soupirer et me dire que tout cela est bien inutile, que je devrais vivre et foncer,
Sortir de mes rêveries, me débarrasser de tous mes livres qui me font plus de mal que de
Bien.
Je dois bien pourtant saluer la parution en poche de Birthday Letters,
Pour dire que la littérature et la poésie sont là,
À portée de vie,
Et qu’il ne faut pas se pencher bien bas pour les attraper et s’en faire une écharpe
Qui nous protégera de l’hiver qui arrive.
Je t’envoie donc ces Birthday Letters que j’aurais aimé écrire,
Même s’il est tout à fait stupide de dire que je sens mon cœur comme tout
Sylviaplati.

Ted Hughes - Birthday Letters

Quitter le navire en pleine intempérie, il faut toujours, pour se consoler, les mots justes, les notes réparatrices. Poésie, littérature et musique pansent l’impensable.

À demain.

Birthday letters, de Ted Hughes, traduit de l’anglais par Sylvie Doizelet, Poésie / Gallimard.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
Tags
Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer