Théâtre

La belle lettre d’Elise

Elise, ou comment trouver la voie pour devenir soi. Le plus touchant dans cette pièce, c’est sans doute cela : quand rien de nous prédispose à un avenir brillant, quand la vie ne vous a donné aucune carte maîtresse pour emporter la mise, quand votre ambition vous parait comme inexistante ou vaine avant même d’avoir tenté quelque chose, comment trouver sa voie, une voie aussi modeste soit-elle ? A quoi bon d’ailleurs puisque d’autres, comme un frère, méritent bien davantage une dévotion au détriment -au sacrifice- de son propre avenir. Et puis c’est confortable de vivre par procuration… oui mais voilà, la vie et les autres, frère ou pas, n’en ont cure et vous laissent sur le bord de la route. Il faut alors se prendre par la main et avancer sur son propre chemin, inventer son propre chemin. L’histoire d’Elise semble faire écho à celui de la courageuse Eva Castro qui, seule contre tous, se produit sur les planches pour une pièce qu’elle a elle-même scénographiée, mise en scène et adaptée du roman de Claire Etcherelli.

Elise 3
Copyright : Ginkgo Théâtre

Entre danse et litanie, il faut donc avancer. Et le sort réserve parfois des surprises, malgré un quotidien âpre et peu prometteur. Les conditions à l’usine sont rudes tout comme les relations inter personnelles. Le climat est pesant, le bruit, les chocs, le racisme visqueux de cette période de la guerre d’Algérie… Elise se lance dans la crainte certes mais sans lambiner. Elle fera front, elle trouvera l’amour pour un Algérien à qui rien ne sera épargné et paiera ses origines au prix fort. On pense beaucoup aux Temps modernes de Charlie Chaplin comme aux chorégraphies de Pina Bausch, entre réalisme et symbolisme. La comédienne est en équilibre, à fleur de peau et c’est pourquoi vous retiendrez votre souffle d’un bout à l’autre de l’œuvre car la solitude du parcours d’une femme n’interdit pas la compassion, bien au contraire. L’art sert aussi à cela.

Elise 1
Copyright : Ginkgo Théâtre

Elise ou la vraie vie, ce fut d’abord un roman paru en 1967, au lendemain de cette période douloureuse de la guerre d’Algérie. Les Pieds Noirs comme les immigrés algériens étaient l’objet d’attaques en règle. Le prestige de l’empire français venait de s’écrouler aux yeux de bon nombre de nostalgiques d’une France dominatrice et arrogante. L’adaptation du livre au cinéma trois ans plus tard offrait à Marie-Josée Nat l’un de ses plus beaux rôles même si sa sortie sur grand écran fit scandale. L’œuvre ainsi portée à la connaissance du grand public, dressait le portrait socioculturel d’une partie xénophobe de la population. Sans complaisance ni concession, le récit montrait la rencontre, jugée inacceptable, entre une française de souche et un ouvrier algérien… il n’en fallait pas davantage pour susciter l’indignation.

A l’heure où les voix racistes s’élèvent à nouveau, Eva Castro fait preuve de courage en mettant sous les projecteurs une haine et une rancœur que l’on croyait enterrée à jamais. Pour le devoir de mémoire mais aussi pour éviter le piège de cette montée aux extrêmes, portée par la recherche de bouc-émissaires si bien décrite par le philosophe René Girard, lire le roman, redécouvrir sa retranscription cinématographique et apprécier de cette mécanique théâtrale sensible et moderne, vous permettra d’entrer en résistance bien plus que vous ne pourriez le penser.

Elise ou la vraie vie

Le pitch : Dans l’entrepôt d’un supermarché, une employée s’endort après avoir tourné la dernière page du roman Elise ou la vraie vie. Comme une apparition, Elise surgit, alors, et raconte la période qui va bouleverser sa vie entre 1957 et 1958, en pleine guerre d’Algérie. La jeune provinciale revit son arrivée à la capitale, le travail à la chaîne, la condition des femmes prolétaires, le racisme ambiant, son rapport à l’engagement, l’amour avec un ouvrier algérien. En quoi l’histoire d’Elise nous touche-t-elle encore aujourd’hui ? Où en sommes-nous de la vraie vie ?

Adaptation, mise en scène et interprétation : Eva Castro

Au Théâtre de la Manufacture des Abbesses – Compagnie Ginkgo Théâtre

Du 2 mars au 2 avril 2016 ; du mercredi au samedi à 19h

Réservations

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