Cinéma

Eyes Wide Shut ouvre les yeux.

Vicent DeNocheMiento revient sur des films qui l’ont marqué, sans les avoir revus. Il vous en livre son interprétation toute personnelle, en espérant qu’elle vous intéressera.

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Si je vous dis Eyes Wide Shut, je suis presque sûr que vous penserez « Tom Cruise et Nicole Kidman à poil, masques de Commedia dell’arte et partouze ». Je vous répondrai donc oui, mais encore ?

Si vous faites des recherches sur Eyes Wide Shut sur le net, vous tomberez sur « conspiration, sociétés secrètes, érotisme, coquillages et crustacés ».

Pour les cinéphiles, il s’agira de la sublime dernière oeuvre d’un cinéaste majeur.

Certes, oui, d’accord, c’est tout ça… Mais pour moi, ce n’est pas l’essentiel du film. Ce n’est pas ce que j’en ai retenu.

SPOILER ALERT  : Pour ceux qui n’auraient pas vu le film, la suite en est un résumé succinct et partial

Le couple Cruise/Kidman part à une soirée, où ils se trouvent séparés. Nicole va avec un vieux Monsieur, Tom est entraîné ailleurs par deux jolies jeunes femmes dont les intentions sont assez claires.

A leur retour à la maison, Nicole demande à Tom s’il s’est tapé les deux gonzesses puis s’il n’est pas jaloux des hommes qui lui tournent autour. Tom prend ses grands airs pour dire que non, il n’a pas touché aux deux bombasses et qu’il croit plus en la probité des femmes et d’autant plus s’il s’agit de la sienne, de femme. Là, Nicole lui rit au nez. Elle lui raconte comment, après avoir croisé le regard avec un officier de marine dans le couloir d’un hôtel, elle s’était imaginé tout quitter pour suivre ce bombard. Ce qui perturbe profondément Tom.

Sur ces entre-faits, un appel urgent amène Tom Cruise, médecin, à quitter le domicile conjugal pour se rendre au chevet d’un de ses patients mourant, ce qui l’arrange bien, soit dit en passant. Il arrive trop tard, son patient est mort, mais rien n’est perdu :  la fille du défunt qui lui déclare sa flamme et lui roule une pelle de ouf. Il fuit, sans doute en se disant que les femmes sont devenues folles.

Il se retrouve alors à un café, où il rencontre une prostituée. Cédant à ses avances, il ira chez elle et sera interrompu au moment de conclure l’affaire, par un appel de son épouse. La magie du moment étant brisée,  notre homme ira se délasser dans un club de jazz où joue un de ses amis, qui lui raconte qu’il doit ensuite aller à une soirée costumée.

Après une telle soirée, rien de mieux que d’aller se déhancher au son de la Compagnie Créole ! Ni une, ni deux, notre homme va se procurer un masque et un costume avant d’aller dans l’énorme demeure où se déroule la soirée. Malin comme un singe, il avait réussi à faire cracher à son pote le mot de passe nécessaire pour entrer dans la soirée (plus VIP tu meurs). Plutôt du genre curieux et voyeur, il se retrouve donc à déambuler dans cette maison où a lieu en fait une gigantesque orgie de gens nus et masqués.

Une femme nue et masquée l’aborde pour le prévenir que n’étant pas un vrai convive, il est en danger, et qu’il ferait mieux de déguerpir. C’est alors qu’il se fait chopper. On lui dit que son taxi veut lui parler, mais en fait on l’amène au centre de la maison, où le maître de cérémonie lui demande un deuxième mot de passe, qu’il ne connaît évidemment pas. On lui demande alors de retirer son masque et ses vêtements. L’intervention de la femme qui l’avait prévenu du danger lui épargne l’humiliation. Il est mis à la porte de la demeure, avec ordre de ne plus revenir et de ne parler à personne de cette soirée.

La nuit s’achève, le jour se lève.

Tom va rendre son costume, mais ne sait plus où il a mis son masques. Inquiet pour la femme qui l’a sauvé et l’ami qui lui avait parlé de la soirée coquine, il va retourner dans la demeure et s’en voir refuser l’accès, menaces de mort à l’appui. Il reconsidère les offres (sexuelles) de la nuit passée et essaye de téléphoner à la fille de son patient mort. Il tombe sur le mari de celle-ci et lui raccroche au nez. Il retourne ensuite à l’appartement de la prostituée, où il rencontrera sa colocataire qui lui révélera que ladite prostituée venait de découvrir sa séropositivité.

Il aura des explications pas forcément très crédibles et claires sur le destin de ses deux comparses par l’intermédiaire de l’hôte de la première soirée. Il rentre donc chez lui et retrouve son masque sur son lit. Fondant en larmes il raconte tout à sa femme.

Alors qu’ils sont en train de faire des courses de Noël Nicole remercie le seigneur et tous les saints qu’ils soient encore en vie et amoureux, Elle annonce alors à Tom qu’il y a une chose qu’ils doivent faire au plus vite. À la question de Tom « et c’est quoi donc ? » (il pense sans doute à fourrer la dinde, des trucs ultra pratiques, quoi). Elle lui répondra en un mot, qui sera le dernier mot prononcé dans le film : « fuck ».

Eyes Wide Shut 2

FIN DE SPOILER ALERT : tu peux lire la suite si tu n’es pas complètement terrassé par ce résumé…

Pour moi le film est une odyssée dans le désir. Dans une nuit brillant de mille feux, notre héros va explorer ses fantasmes, frôler leur réalisation, finalement sans jamais rien concrétiser, sans jamais rien réaliser, en étant toujours interrompu au moment où il aurait pu se passer quelque chose. Le fantasme est lumineux et l’attire comme la lumière attire l’insecte.

Une fois le jour levé, l’ambiance n’est plus la même : la réalité prend le pouvoir. Notre héros va refaire tout le parcours qu’il a fait dans la nuit, et va confronter la fantasmagorie à la réalité. Et la réalité n’est pas belle à voir. Tout ce qui brillait est devenu morne, laid et potentiellement dangereux.Tout ce qui l’attirait était finalement mortifère, et c’est donc vers le bercail qu’il doit se tourner, la queue entre les jambes.

PJ Harvey a écrit deux chansons qui pour moi se répondent. La première, Is this desire ?, sur une musique douce, décrit une scène bucolique et romantique où deux personnages se demandent si le désir qu’ils éprouvent est suffisant pour les élever, et ils se demandent si ce qu’ils éprouvent est bien du désir, alors que tout porte à croire qu’ils sont amoureux, et donc que le désir est secondaire à ce moment précis, celui décrit par la chanson…  La seconde, This is love, scandée et violente, décrit les affres de la chanteuse, qui veut s’asseoir et regarder la personne à qui elle s’adresse en train de se déshabiller, la chanson suinte le désir sexuel, elle raconte son petit secret sale : c’est de l’amour qu’elle ressent (« You’re my dirty little secret, wanna keep you so », « This is love, love, love that I’m feelin’ « ). Ces deux chansons posent les mêmes questions qu’Eyes Wide Shut : où est le désir  ? Est-il dans l’amour ?

Au final, le film n’aborde pas frontalement la question de l’amour, qui est implicite entre les personnages (car s’ils ne s’aiment pas, pourquoi voudraient-ils rester ensemble ? (Ne partons pas dans ce débat, il y aurait beaucoup trop de choses à dire et ce n’est pas l’objet de cette chronique). Il aborde la question de la vie de couple, et celle du désir. Il semble reprendre le discours bien établi du fantasme qui ne doit pas toujours se concrétiser. Un fantasme qui reste fantasmé sera toujours plus puissant que s’il se réalise, la réalité ne pouvant être que décevante. Et si l’herbe semble plus verte ailleurs que chez soi, ce n’est pas forcément le cas.

Néanmoins, cette exploration des fantasmes, sans leur réalisation, semble avoir été bénéfique pour le couple, qui se retrouve, heureux, épanoui… Amoureux ? Je ne saurais dire. Ce qui est certain, c’est que le film conclut sur une nécessité, impérieuse et vitale, pour avancer. Une fois que ce parcours de recherche fantasmagorique réalisé, un moment ou l’autre, il faut y aller, il faut passer au réel. Il faut baiser.

Voilà où j’en étais arrivé de ma réflexion. Ma chronique était finie, j’étais heureux. Manquait plus qu’à faire relire le tout par mon relecteur officiel. Et là, c’est le drame. Ledit relecteur ne manqua pas de me faire remarquer que je ne parlais pas du masque. Ce masque, que Tom a dû retirer lors de la soirée costumée. Et dont on ne comprend pas l’apparition sur son lit. On ne sait rien de ce masque. On ne sait pas si le héros du film l’a emporté avec lui puis égaré chez lui. On ne sait pas si quelqu’un d’autre l’a ramené chez lui et posé sur son lit. On ne sait pas si la seule personne qui pourrait avoir amené et posé l’objet sur ce lit n’est autre que l’épouse du Docteur. On ne sait donc pas si Nicole était à cette soirée. On ne sait pas si elle faisait partie de ces créatures masquées qui participait aux ébats tellement publics, et tellement privés, de cette orgie secrète. On suit les pérégrinations de Tom sans savoir ce que Nicole fait pendant ce temps là. On croit être témoin d’une histoire complète, quand on n’en voit qu’une partie.

On ne sait rien, mais on peut imaginer. On peut imaginer que tout n’est que rêves et fantasmes, que toute cette nuit d’explorations n’a été qu’un rêve. On peut aussi imaginer que pendant que Tom explore sans jamais réaliser, Nicole concrétise et assouvit ses lubies sexuelles. Qu’elle est la maman que son mari imagine, et aussi la « putain », que le héros n’envisagerait jamais. Qu’elle est épanouie quand il est frustré. Je voulais achever ma chronique comme le film s’achève, sur le même mot. Je ne peux pas, ça n’aurait pas de sens. Je concluerai donc ainsi :

On pourrait imaginer qu’elle sait tout de lui quand il ne sait finalement que peu de choses d’elle(s). Qu’elle a les yeux ouverts et qu’il a les yeux grands fermés.

(Un grand merci à Édouard ĘdB d’avoir ouvert les miens.)

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