Chroniques Musique

Free Fiona !

C’est l’histoire d’une femme libre, interprète à la voix rauque à défaut d’être totalement rock…  En fait, bien plus que ça. Le passé de Fiona Apple fut marqué par un fait divers effroyablement traumatisant. Les troubles psychologiques qui suivirent la cataloguèrent un peu trop prestement au rang des marginales. Forcément, ça forge le caractère. En tous les cas, le sien est trempé dans les touches de son piano, outre un livret délivré sans la moindre duperie.

 L’artiste vit son album Tidal cité parmi les sensations découvertes en 1996. Bien que primée pour cette première œuvre, Fiona Apple va repousser toute forme de glorification à l’occasion de déclarations jugées polémiques par quelques pisse-froid. La machine nourrie du star-system se retrouvait estomaquée par cette rebelle ayant effrontément craché dans leur soupe un peu trop tiède. Pire, après lui avoir attribué le prix de révélation du moment, la meute lui octroya assez lamentablement le titre de chanteuse la plus mal fringuée. Cette suffisance d’esprit en dit long sur les médisances du milieu et les critères d’acceptation d’une certaine classe où l’apparence importe bien plus que le talent.Triste époque non révolue.

Ce qui caractérise Fiona Apple se décèle sans nul doute à travers son audace, son affranchissement vis-à-vis des codes. Ni bride ni œillère pour l’album au titre à rallonge, le déjà opiniâtre et aigre  When the Pawn Hits the Conflicts He Thinks Like a King What He Knows Throws the Blows When He Goes to the Fight and He’ll Win the Whole Thing ‘fore He Enters the Ring There’s No Body to Batter When Your Mind Is Your Might So When You Go Solo, You Hold Your Own Hand and Remember That Depth Is the Greatest of Heights and If You Know Where You Stand, Then You Know Where to Land and If You Fall It Won’t Matter, Cuz You’ll Know That You’re Right (NB: je ne suis pas rémunéré au nombre de caractères donc n’y voyez aucune forme de zèle de ma part)

La suite sera plus chaotique, nullement du fait d’une perte d’inspiration subite chez l’américaine. Non, la problématique réside dans l’empoignade avec le label EPIC lorsque l’intéressée présente aux décideurs les titres de son troisième long format. La réponse est radicale : c’est niet, le disque ne présente aucun tube possible. Décision rude et indignation légitime des fans qui se rassemblent, signent une pétition et vont jusqu’à manifester devant les portes de la maison de disque.  La campagne « Free Fiona » aura raison d’une sortie physique. Après trois années d’errements, Extraordinary Machine est  finalement dans les bacs. Sans doute échaudée par cet imbroglio, Il faudra patienter sept ans encore pour un retour discret (The Idler Wheel) puis un peu plus encore question délai d’attente concernant le nouveau venu.

Fiona Apple

Notons en guise de clin d’œil la philosophie ultra casanière de l’artiste. En cette époque encore chahutée par les affres du confinement, imaginez notre héroïne recluse volontairement à résidence durant une quasi éternité, histoire d’exorciser de ses palpitations intimes ce qui est déjà perçu comme un chef d’œuvre clivant.  C’est un magazine musical prestigieux qui est venu récemment raviver un destin quelque peu tombé dans les oubliettes, après avoir glissé une notation maximale suscitant le buzz et la curiosité en direction de cet intriguant Fetch The Bolt Cutters, cinquième production discographique en quasiment vingt-cinq années de tumultes !

Le coup de poing n’est pas sans conséquence. La rage est évidente, la prose rude et la pochette espiègle. Les fioritures peuvent larguer les voiles, ici point de superflu, l’amour se mêle à une évidente forme de féminisme exacerbé. Fiona Apple, malgré des arrangements parfois alambiqués, n’a jamais été aussi directe et percutante  Sa pop baroque est un plaidoyer de citoyenne engagée et c’est la force des résonances sismiques du cri du cœur intitulé I Want You To Love Me qui balance des roulements à billes à l’aide d’un flow incroyable, des crissements effrayants ou amusés selon la soudaineté d’expression choisie. C’est une rythmique époustouflante qui vient trancher avec une trame décharnée mais non sans charmes. Shameika laisse alors penser au meilleur du cabaret survolté des compatriotes The Dresden Dolls, une sorte de bouderie hip-hop organique.

Dans sa globalité, l’album emprunte les ruptures, les cadences qui se forgent au gré des ricochets. C’est l’aisance (en filigrane de l’amusement caustique) qui transparaît au plus fort des secondes qui défilent à grandes enjambées. Illustration parfaite avec Relay dévoilé tel un bric-à-brac détonant. Ici, les battements sont le reflet d’un fourmillement cinglant. Le grain est plus sévère à l’écoute de Newspaper, vive diatribe affûtée de chœurs en soutien et le déchirement d’une corde vocale sur le fil pour mieux enfoncer l’aspect profond de ce blues orageux. A l’inverse, Ladies s’affuble d’une sensation soul bercée par un tempo plus étiré et l’agrément exquis d’une contrebasse.

C’est à cet instant, à la lecture de ce début d’état des lieux que je prends conscience de l’intérêt du recul nécessaire afin d’appréhender les finesses des treize morceaux choisis. Il aurait en effet été malpoli de ma part de me pencher trop hâtivement sur la riche matière mise à notre disposition (et non encore palpable à ce jour). Quoi qu’il en soit, il conviendra de réécouter encore et encore la structure recentrée de Heavy Balloon, ses hochements permanents, son épaississement de texture… Ou encore l’âpreté de Cosmonauts sonnant déjà comme un grand classique aux contrastes multiples… For Her, autre pièce remarquable du recueil où le slam entre filles rend hommage, en quelques claquements, au gospel  et le souffle d’émancipation qui s’y extirpe.

L’envoûtement terminal d’On I Go fermera la marche d’un disque sans aucun doute victime d’une surenchère de qualificatifs sourds. Il ne faudrait pour autant se priver d’en relever le grand mérite. Je suis totalement  persuadé que, malgré un effacement des tablettes aussi précipité que les louanges furent colossales, il saura vieillir, se doter d’une place sur le haut de la pile des œuvres qui nécessitent une relecture au regard d’un passé agité. Aujourd’hui, je peux tout de même affirmer que Fetch The Bolt Cutters est frappé d’une exemplarité ne serait-ce que du fait de sa conception et sa spontanéité brute. Le tout emballé, livré par Fiona Apple plus que jamais indomptable et férocement débarrassée de tout carcan. Pour notre plus grand plaisir !


Fetch The Bolt Cutters

Fiona Apple

Epic Records – 17/04/2020

 

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Image bandeau : Cécile Le Berre Illustations

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