Chroniques Musique

Fleet Foxes, « Shore » : un voyage contemplatif et lumineux

Souvenez-vous, c’était en septembre dernier, plus précisément le 22 septembre 2020 à 15h30, heure marquant l’équinoxe d’automne, le moment que les américains de Fleet Foxes avaient choisi pour sortir sur toutes les plateformes numériques leur 4ème album. Un opus lumineux qui avait surpris et apporté un peu de sérénité en cette période morose, qui, nous le savons à présent, tend à s’installer dans notre quotidien : l’occasion de remettre le couvert avec la sortie physique de Shore chez ANTI- / [PIAS] ce 05 février 2021.

Fleet Foxes

Fleet Foxes est un groupe qui semble avoir eu deux carrières : Fleet Foxes en 2008 et Helplessness Blues en 2011 qui les avaient propulsés sur les routes du succès… sans doute un peu trop tôt. En 2012, le batteur Josh Tillman quitte le groupe et prend son envol avec le merveilleux projet Father John Misty, Robin Pecknold, quant à lui, retourne sur les bancs de la fac. L’histoire aurait pu s’arrêter là mais, contre toute attente et après des années sans nouvelles, Fleet Foxes annonce un nouvel album en 2016. Ainsi, le superbe Crack-Up sort en 2017 confirmant le fait que Pecknold en a encore sous le coude, comme touché par la grâce.

Autour de ce troisième album, l’aura de Shore flotte déjà… Une sorte de pendant lumineux que Pecknold commence à composer en septembre 2018, immédiatement après la tournée de Crack-Up et plus de 170 représentations à travers le monde ! Un projet de longue haleine qui prend sa source auprès de références musicales chères à Pecknold : Arthur Russell, Curtis Mayfield, Nina Simone, Michael Nau, Van Morrison, Sam Cooke, The Roches, João Gilberto, Piero Piccioni, Tim Bernardes, Tim Maia, Jai Paul, Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou… Des heures d’écoute et d’écriture intensive avec comme motif récurrent, la célébration de la vie face à la mort.

I wanted the album to exist in a liminal space outside of time, inhabiting both the future and the past, accessing something spiritual or personal that is untouchable by whatever the state of the world may be at a given moment, whatever our season.
Je voulais que l’album existe dans un espace liminal hors du temps, habitant à la fois le futur et le passé, accédant à quelque chose de spirituel ou de personnel qui est intouchable quel que soit l’état du monde à un moment donné, quelle que soit notre saison.

Shore est un album conceptuel rendant hommage à tous ces artistes disparus qui lui ont tant apporté, un élan vibrant et positif : un rivage protecteur et rassurant au creux duquel il est bon de se réfugier à la manière d’un Whitman célébrant la vie.

Shore est aussi, avant tout, un album solo de Robin Pecknold, car sous le nom de Fleet Foxes il ne reste que lui et de nombreuses collaborations.

Dès le morceau d’ouverture, Wading In Waist-High Water, nous contemplons la fin de l’été sur le bord du rivage. Une douce nostalgie qui nous entraîne vite auprès des phares de Pecknold, avec le titre Sunblind, dans les eaux chaudes de la côte américaine : le déroulé des références donnent le ton, et aussi un peu le tournis, la lumière est intense. Notons la présence de David Berman de Silver Jews qui nous a quitté en 2019, For Berman too / I’ve met the myth hanging heavy over you / I loved you long. Pecknold chante pour ceux qui ne sont plus là, en duo avec Kevin Morby.

Sur Can I Believe You, il évoque le rapport de confiance, à l’image du clip produit par son frère, Sean Pecknold mettant en scène deux personnages qui tentent de rentrer en interaction sans jamais y parvenir. Un clin d’œil évident lié à la période de confinement que nous avons tous vécu en ce début d’année 2020, un autre motif qui s’est immiscé dans la composition de Shore.

Jara, commence avec des harmonies de voix de l’artiste Meara O‘Reilly déroulant le thème de la mort, And you sang for the lost and gone who were young, and deserving more, ceux qui sont partis trop tôt mais qui ont marqué leur temps.

Featherweight est un titre qui semble faire référence à cette année particulière que tout un chacun souhaite oublier, May the last long year be forgiven / All that war left within it, avec la participation de Michael Bloch, guitariste de talent qui dépose des touches de magie tout au long du titre.

À l’écoute de cet album, il semble difficile de laisser loin de soi les expériences personnelles, portés par la force des textes et des arrangements, chacun trouvera une résonance particulière avec son propre vécu… de ce fait à l’écoute de A Long Way Past The Past, je vous laisse dérouler le fil de votre histoire !

Au cœur de la nature, Pecknold se laisse aller, en toute intimité à ses ressentis, qui deviennent aussi les nôtres. Chaque vidéo qui compose ce projet, renvoie à notre rapport aux autres et au monde, les images choisies ne sont pas anodines. Souvenons-nous qu’à la sortie, un film, réalisé par Kersti Jan Werdal, a accompagné Shore lors de la première sur Youtube : en l’occurrence ici, pour For A Week Or Two, un enfant dévorant des mûres sur un fruitier, ou pour le clip, une main caressant un arbre… tout ce qui a pu nous manquer en ces temps particuliers, And later on remember / When the fever broke and you could eat, les choses simples de la vie, la nostalgie de l’avant.

Voici la merveille, au milieu de l’album, le titre Maestranza, aux sonorités hispanisantes, semble nous traverser de toutes parts de son énergie foudroyante, la référence à Grizzly Bear est notable, sans doute parce que Christopher Bear a posé son empreinte rythmique tout au long de Shore.

L’évidence pop se prolonge sur Young Man’s Game, une montée en puissance au cœur de Shore, avant de replonger dans la quiétude folk familière de Fleet Foxes avec I’m Not My Season, peut-être une référence à Leonard Cohen… bercés par le bruit des vagues, nous glissons doucement vers Quiet Air/Gioia. Un morceau d’une complexité lumineuse, flirtant entre jazz, harmonies vocales célestes, ruptures de rythme, un climax de l’album : Quiet air might terrify you / Quiet now though soon enough louder.

Ainsi, nous voilà embarqués sur la route mythique de Going-to-the-Sun Road dans le Montana, un voyage initiatique loin de tout, une sorte de nouveau départ accompagné par le chanteur brésilien Tim Bernardes : A estrada do sol / O começo de tudo (La route du soleil / Le début de tout).

La fin du voyage se poursuit en douceur, les douces harmonies vocales de Thymia s’étirant lentement sur Cradling Mother, Cradling Woman. Un titre qui rend clairement hommage à Brian Wilson des Beach Boys, dont la voix a été samplée à partir d’extraits de Don’t Talk (Put Your Head on My Shoulder) du coffret Pet Sounds. Une influence majeure de Pecknold qui a marqué à jamais sa vie. Une orchestration trois étoiles qui doit beaucoup à Daniel Rossen, autre tête pensante de Grizzly Bear.

De retour sur le rivage, Pecknold prend une dernière fois le temps de penser à tous ceux qui l’ont accompagné sur ces 15 titres, ceux qui lui donnent la force de continuer, citant Prine, Berman, Pfeiffer… des phares dans la nuit, guidant ses pas et ses envies vers un monde meilleur, éclairant sa route, remplissant son âme, et sans doute aussi la nôtre : I remember hoping I’d remember nothing/Now I only hope I’m holding onto something.

Le quatrième album de Fleet Foxes (et surtout de Robin Pecknold), Shore constitue une sorte de sommet dans la discographie sans failles du groupe, une lumière dans l’obscurité qui nous rappelle que même dans les pires moments de l’humanité, la beauté est toujours là pour nous apporter une part de rêve et d’espoir : un vibrant hommage à la musique, ce refuge essentiel en ces temps de crise et de doutes. Un album qui révèlera toutes ses saveurs au fil des écoutes… la marque des grands !


 

ShoreFleet Foxes

 

ANTI- / [PIAS] – 05 février 2021

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Photo : Robin Pecknold par Emily Johnston 

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