Littérature Etrangère

« Floride » de Lauren Groff , ou comment faire voler une carte postale en éclats

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Photo : Joël de Vriend / Unsplash
Ecrit par Yann Leray

Mal aimée en France, la nouvelle reste un format populaire aux Etats-Unis où bon nombre d’auteurs s’y essaient, souvent brillamment, comme en témoignent par exemple les recueils de Raymond Carver, sans doute le plus emblématique d’entre eux. La plupart de celles et ceux reconnus en France pour la qualité de leurs romans ont également à leur actif un ou plusieurs recueils, de Richard Ford à Louise Erdrich, Jim Harrison ou Carson McCullers, jusqu’à Faulkner, icône s’il en est ;  chacun(e) s’est frotté(e) à ce format exigeant et pas uniquement à titre d’exercice avant de s’attaquer au Grand Roman. Outre Atlantique, la nouvelle est une proposition littéraire comme une autre et, selon ce que l’on a à dire, on choisira cette forme ou celle du roman, sans avoir à s’inquiéter de l’accueil public, contrairement à nos contrées où il est difficile de proposer un recueil aux lecteurs. Il suffit pourtant, par exemple, d’un coup d’œil au catalogue de l’inégalable collection Terres d’Amérique, chez Albin Michel, pour prendre conscience de la richesse et de la qualité des textes proposés. Ici plus qu’ailleurs, les éditeurs et les libraires ont un vrai travail de passeurs à effectuer afin de faire découvrir au plus grand nombre cette autre façon de concevoir l’art du récit.

Et c’est ainsi qu’après le carton mondial de son roman Les Furies (Editions de l’Olivier, janvier 2017), Lauren Groff nous revient avec Floride, ce recueil de onze nouvelles dont le point commun est d’avoir un lien avec cet état auquel on aurait tendance à associer soleil et riches retraités. Loin de ces clichés, c’est une autre vision que convoque ici la jeune femme, à l’image de l’impressionnante photo de couverture proposée par L’Olivier. On croisera davantage de tempêtes, de serpents et de fantômes que de vieux corps bronzés se promenant nonchalamment une glace à la main.

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Si le décor de la Floride est omniprésent ici (à l’exception de deux nouvelles se déroulant en France), un autre fil conducteur se dessine au fil de la lecture, à travers la personnalité des femmes qui peuplent ce recueil, héroïnes dont les traits de caractère semblent se confondre d’un texte à l’autre, jusqu’à donner le sentiment étrange que c’est une seule et même personne dont il est question. Femme en fuite, femme névrosée, femme en lutte ou en résistance, le personnage de Lauren Groff n’est pas en paix avec le monde, c’est le moins que l’on puisse dire. Il est vrai aussi que l’auteure excelle à dépeindre des environnements inquiétants, flirtant parfois avec une atmosphère fantastique, n’hésitant pas à convoquer des fantômes (L’œil du cyclone) ou des bêtes sauvages, au sein d’une nature oppressante et d’éléments déchaînés.

Destins sur le fil, saisis sur leur point de bascule, Lauren Groff capte ces moments où se cristallisent les angoisses de ses personnages. Mère de famille en proie à ses névroses (Espaces vides et fantômes ou Chasseurs de fleurs), jeune femme qui lâche prise au risque de se perdre (Au-dessus et au-dessous), mère, à nouveau, seule avec ses enfants dans une cabane en forêt, autour de laquelle rôde une panthère… Lauren Groff excelle dans la description de ces moments où l’étrange, l’angoisse se fraient un chemin dans notre quotidien, pénètrent par effraction dans la continuité des jours et menacent l’équilibre précaire auquel tout un chacun aspire dans une vie paisible.

Plus encore qu’un bon roman qui peut avoir quelques faiblesses, le propre du recueil de nouvelles, à de rares exceptions près, est de proposer des textes de qualité parfois inégale. On se permettra donc ici de s’enthousiasmer pour quelques vraies réussites, marquantes et belles (Espaces vides et fantômes, Dans les coins imaginaires de la Terre qui est ronde, Abysse, Salvador de Bahia ou Au-dessus et au-dessous) quand d’autres textes nous semblent pêcher par excès d’effets, affaiblissant paradoxalement le propos de Lauren Groff. Une fois ces quelques réserves levées, il ne fait cependant aucun doute qu’on tient ici une voix forte et originale de la littérature américaine contemporaine. Barack Obama ne s’y était pas trompé,  qui avait écrit à l’auteure afin de lui faire part de son admiration à la lecture des Furies.

Floride de Lauren Groff traduit de l’américain par Carine Chichereau
Edition de l’Olivier, 2019

 

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