Chronique Musique

Foals, la perte en deux temps

Foals / Alex Knowles
Ecrit par Ivlo Dark

Que peut-on reprocher à ce nouvel album ? De ne pas contenir de véritables chansons ? D’être dépourvu de mélodie ? D’être paresseux ? De ne rien apporter de neuf car Foals, selon certains éminents experts, ne ferait que stagner en laissant fructifier ici et là ses quelques acquis. Une formation qui serait devenue trop lisse et froide et qui, par-dessus le marché, prendrait ses fans pour des vaches à lait en scindant commercialement et physiquement un prétentieux double projet ?

C’est à mon sens un chapelet de jugements hâtifs voire incohérents, au même titre que les dires de ceux qui réclament une novation tout en regrettant l’esprit d’antan car oui, la formation née à Oxford en 2005 ne se contentera jamais de décalquer à l’infini l’antique Antidotes malgré l’évident constat que la recette fit mouche jadis à la lueur de ceux qui auront swingué avec furie sur les sursauts bienfaiteurs du disque produit par Dave Sitek (une collaboration qui explique un esprit proche de l’univers de TV On The Radio même si les anglais auront préféré mixer par leur propre soin cette première carte de visite).

Je vous l’accorde avec l’honnêteté intellectuelle qui me caractérise, en cette année 2019 les nostalgiques pourront bien se gaver de réminiscences ultra saccadées à l’écoute du percutant White Onions, titre couvert d’une ritournelle chaloupée et ultra compulsive qui n’est pas sans rappeler quelques pistes de l’œuvre sortie il y a maintenant plus de dix ans.

Quoi qu’il en soit, Foals s’est assez vite écarté de ce moule fortement emprunté à un funk joué par des blancs-becs. Dès l’excellent Total Life Forever, le public aura pu déceler une faculté chez eux pour repenser la matrice sans se trahir, osant une approche plus bigarrée et « scientifique » dans le traitement des sons, au risque de passer pour les adeptes d’une scolastique supposée édifiante car résolument ancrée par l’entêtement de ses auteurs à briller d’un esprit savant et sans rature. Une quête stylistique et technique qui vire à l’obsession notamment pour Yannis Philippakis, tête de proue du navire. Quand bien même, le résultat est remarquable et c’est, à mon sens, bien ça qui compte avant tout !

A la suite, la formation va se hasarder à chausser des bottes de géant. Holy Fire puis, de manière amplifiée, What Went Down vont faire pencher la bascule vers des ambitions bien plus cossues afin de conquérir quelques audiences plus amples. Néanmoins, il serait inconsidéré de taxer les intéressés d’arrivistes envoutés par les sirènes impures du mainstream. A ce propos, je vous confesse ici me moquer de cette segmentation fallacieuse portée par quelques beaux penseurs qui voudraient labelliser la noblesse supposée et intouchable du rock indé, histoire de ne pas pervertir cette dernière au contact d’une musique honteusement destinée à l’amusement des foules. Une chose est certaine, Foals a le cul posé entre deux chaises et risque de le payer très cher !

Ce n’est pas avec Everything Not Saved Will Be Lost – Part 1 que les divergences de ressentis vont trouver un terrain d’entente. Non seulement Foals privilégie encore un peu le brouillage des pistes mais la trahison pour certains va leur paraître de taille car dès l’entame de Moonlight, les machines prennent le dessus sur le reste du casting instrumental. L’introduction finement ailée est pourtant un petit bijou du genre et permet de placer Exit sur un socle bien cimenté grâce à quelques notes de piano déglingué puis une accélération subite venue sans aucun doute avec le dessein de déployer une bombe d’orfèvrerie pop sur l’étalage. L’attraction est soudaine et nous propulse illico vers de multiples scintillements. Si le morceau est un véritable tube en puissance, il a le mérite de ne pas éclipser les contours d’un travail remarquable notamment sur les accouplements d’ambiances toutes aussi senties que dansantes. La première moitié de l’album embarque une rythmique emballante soutenue par des claviers véloces et autres BPM bienvenus (In Degrees). Comment pourrait-on être blasé par le processus d’un exotisme virulent et qui, à l’image d’une pochette opportune, tend à nous inviter à quitter la grisaille pour des paysages plus colorés ?

Loin de mettre les décibels en sourdine, Foals réitère avec ce que le quatuor sait faire de mieux, soit la capacité d’insuffler le chaud et le froid pour un condensé étrangement loin d’être tiède. C’est une véritable alchimie qui s’instaure, balançant des idées qui s’entremêlent quitte à déstabiliser nos esgourdes pourtant aguerries, le tout emballé comme toujours avec une certaine classe non exempte de sève rock. Illustration concrète et superbe de ce postulat avec Cafe d’Athens qui se révèle sans doute la pièce la plus inventive au cœur d’un horizon chargé de moiteur, de vibrations luxuriantes, expérimentales, comblées par les miaulements fantomatiques de son chanteur. Un vrai régal ! A noter que plus nous avançons et plus les structures se débarrassent de leur immédiateté originelle.

Dans la foulée, il sera difficile de bouder son plaisir avec le japonisme court mais relevé de Surf Pt. 1 (un clin d’œil appuyé en direction du grand Ryūichi Sakamoto ?) qui entraîne dans son sillage la quiétude éphémère de Sunday, autre joyau du recueil dont la douceur contemplative vient se mouvoir dans les méandres d’un crescendo des plus étourdissants. Derrière ce reflet se niche le désir farouche d’un monde à la renverse que nous devrions réinventer. Sur les dernières notes d’I’m Done With The World (& It’s Done With Me) nous pourrions juste regretter de ne pas avoir entre les mains le second volet attendu pour l’automne et qui devrait lui aussi faire causer dans les gazettes. Nul doute qu’il ne viendra pas perturber outre mesure notre appréhension distancée des choses. A moins que …

Everything Not Saved Will Be Lost – Part 1 est disponible depuis le 8 mars 2019 chez Warner Music / WEA. La seconde partie est programmée courant septembre 2019.

 

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