Cinéma

C’est Grave.

Faire un film d’épouvante autour d’un thème ancestral compliqué à gérer, le cannibalisme, est un défi et d’autant plus par chez nous, pays peu amateur du genre.
Le choix de fixer son développement au sein d’une école vétérinaire est parfait pour poser cette idée de frontière animale avec l’homme. En effet, le cannibale est, par essence, l’homme inadapté, anormal, dangereux pour sa propre espèce, et donc à supprimer.

Mais est-ce toujours vrai lorsque l’animalité de l’homme contrôle à ce point la société humaine ?

Ces passages de bizutage, de rassemblement brutal de foule de jeunes gens qui se laissent regrouper, qui répètent tout ce qu’on leur demande de faire, qui s’agenouillent et marchent à quatre pattes en file indienne, façon tous à l’abattoir, oui ces passages de mise en troupeau ne sont pas là que pour choquer ceux qui n’ont jamais connu les joies du bizutage, mais bien pour signifier que le traitement de l’homme appliqué à l’homme peut aussi relever de la bestialité.
Et que dire du détachement de l’esprit scientifique et médical de toute forme d’empathie lors de soins ? Celui-là même qui fait faire des blagues au-dessus d’un cadavre ou parler de viol d’animaux au repas… humanité ?

Alors quand Justine, élevée dans le respect absolu des règles du végétarisme, première de la classe, commence son année dans cette école vétérinaire, elle est encore pleine d’idéaux, et se révolte en répondant à la question de l’équivalence entre la vie d’un singe et celle d’un homme «  sinon pourquoi on fait véto ? ».
Pas facile la vie quand on est bardé de principes et d’idées arrêtées, héritées souvent des parents…

Mais, heureusement, elle n’y est pas seule. Sa sœur, Alexia, fait partie des anciens, et sa simple présence la rassure. En qui peut-on faire le plus confiance si ce n’est sa propre sœur… ? Qui a déjà vécu cette expérience en école et va pouvoir lui montrer le chemin. La sororité parfaite, relation tordue de fascination et de rejet, d’assistance et de destruction…

Ella Rumpf – Alexia

Frappante, la comédienne qui joue la grande sœur évoque vraiment Béatrice Dalle. Une gouaille, un comportement un brin outrancier, une fêlure sur laquelle elle a l’air de danser, une violence sourde. Autant de défauts que de qualités à la Dalle. Même physiquement, Ella Rumpf en est un rappel gigantesque.

Alors le jour où on veut forcer Justine à manger de la viande crue, à savoir un rein de lapin, elle se rebelle et appelle sa sœur à l’aide, en expliquant qu’elles sont totalement végétariennes. Contre toute attente, devant tout le monde, Alex gobe ce petit rein et lui dit, sur un ton de défiance : « ben tu vois, c’est rien ! ». Et le moment fatidique, déclencheur, celui où Alex la force à renier tout ce en quoi elle croit et a été élevée, celui où elle mange de la viande crue.
Mais la transformation de Justine en sa version « adulte » (code parental exigé) et amatrice de viande, ne s’arrête pas à une simple avidité dans laquelle elle se laisserait aller, à la manière de sa sœur, jusqu’au-boutiste carnivore.

grave
Justine ou les malheurs de la viande crue

Le film traite de la retenue, celle qu’elle s’inflige malgré les tentations tordues et profondes qui vont la torturer et la pousser loin dans la recherche de sa propre animalité. Le rejet de cette nouvelle condition est doucement remplacé par son acceptation.
Justine avoue, écrasée par ses besoins : « c’est grave »
Oui, la morale a explosé en lambeaux, la confiance est sérieusement entamée, l’ami devient une proie, la sœur devient rivale et Justine ne rêve que de sang.

Le filmage appuie parfaitement les envies bestiales de Justine. Combien de séquences filmées en mouvement, se rapprochant au plus près des comédiens, à nous donner envie aussi de croquer dans tout ce qui est offert ? Et cette scène, devant le miroir, où Garance Marillier s’auto-érotise au son de Orties, Plus putes que toutes les putes, la nymphette aux yeux d’ange danse et s’excite tous crocs dehors, dans la peau de l’animale qu’elle sait être désormais.
Une boucle se boucle.

La sortie de l’adolescence, la révélation de son identité propre, l’exigence des besoins qu’elle provoque, l’avidité et la sexualité, forcément mêlées à la mort… un chemin de croix pour Justine. Et un film à tendance réaliste, tendu et… beau !

Lors de son voyage de festival en festival l’année dernière, le film avait suscité des réactions extrêmes, on parlait alors d’évanouissements dans le public, mais mettons-ça sur le compte d’un manque d’appétit plutôt que de laisser imaginer que le film serait insoutenable.

Il ne l’est vraiment pas. Dur et tendu, réaliste et fantasmé à la fois, Grave ne se laisse pas porter par sa thématique cannibale à la manière gore d’un film d’horreur sanglant et surbarbaqué, mais réussi à imposer une esthétique crue en évitant de brasser trop de viande. Cela n’empêche la tension et le dégoût ressenti à deux ou trois instants.

Réussi aussi grâce à ce casting, lui aussi très réaliste, et particulièrement celui de Garance Marillier. Imprégnée, adorable et insupportable, puérile et cruelle. Sans oublier les caméos de Bouli Lanners, routier graveleux et inquiétant, ou encore celui de Marion Vernoux dans le rôle d’une infirmière un brin désabusée.

Pas de regrets, malgré les a priori que je peux avoir en nombre quand il s’agit de film d’horreur français, ce Grave a fait un pacte de chair, respecté et surpassé, avec une vraie signature, celle de Julia Ducournau.

https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=oJF4lwbGlsw

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