Regarder des inconnus tomber amoureux devant des caméras n’est pas exactement l’activité que l’on revendique spontanément dans un dîner en société. Et pourtant, les émissions de dating fonctionnent. Elles sont regardées et commentées. Souvent sur internet d’ailleurs, afin de ne pas compromettre les réputations. Forever Love trouve dans ce paradoxe son terreau. Pourquoi sommes-nous fasciné.e.s par ces histoires d’amour fabriquées pour le petit écran, et surtout, qu’est-ce qu’elles finissent par fabriquer dans nos propres imaginaires ?
Anaïs Schenké, autrice, illustratrice et enseignante en dessin, et Aziliz Kondracki, chercheuse en sciences sociales à l’EHESS et autrice d’une thèse sur la télé-réalité sentimentale, ont eu la bonne idée de ne pas (seulement) regarder ces contenus depuis une chaire universitaire. Elles les regardent aussi depuis leur canapé. Et ce double regard rend l’ouvrage particulièrement intéressant.
Pour ce faire, elles créent les personnages de Lola et Amel. L’une traverse une séparation quand l’autre s’interroge sur l’état de l’amour contemporain. Pourtant, les deux partagent cette passion pour les émissions Mariés au premier regard, Love is Blind ou encore L’Amour est dans le pré. Elles regardent, discutent, se chamaillent parfois et, progressivement, mettent des mots sur ce qu’elles voient.
En effet, derrière le spectacle, les robes blanches et les coups de foudre miraculeux existe un véritable laboratoire social. Qui choisit-on de mettre en présence ? Que fait-on dire aux candidats ? Quels corps sont valorisés ? Quelle place laisse-t-on au désir féminin ? Pourquoi le couple hétérosexuel et le mariage restent-ils présentés comme l’horizon naturel du bonheur ? Et surtout qui est ce « on » qui a tant intérêt à orienter les fantasmes des téléspectateurs et téléspectatrices ?
La force du livre tient justement à cette manière de déplier les mécanismes sans mépriser celles et ceux qui regardent. Ce n’est pas une charge contre la télé-réalité d’autant moins que les deux autrices reconnaissent leur propre fascination pour ces programmes et prennent au sérieux le plaisir qu’ils procurent. Ceci rend leur analyse convaincante puisqu’elles ne se placent jamais au-dessus du spectateur.

Le procédé permet également d’aborder des questions beaucoup plus larges, qu’il s’agisse de nos représentations du couple, des injonctions à être heureux à deux, de la place du mariage, des normes de beauté ou encore de la manière dont les femmes et les hommes sont invités à se comporter dans le jeu amoureux. Pour ce faire, la BD adopte une forme assez hybride, entre récit et documentaire, entre plaisir coupable et démarche sociologique.
S’agissant du dessin, Anaïs Schenké traduit habilement les codes de cet univers de télévision, leurs artifices et leurs personnages. Le résultat conserve quelque chose de très accessible et ludique, alors que le propos, lui, est loin d’être anodin. En effet, le problème le plus profond avec la télé-réalité n’est sans doute pas celui de la candeur de son contenu. Non, le danger vient plutôt des stéréotypes qui y sont véhiculés et martelés avec insistance. Dans chaque émission, l’épanouissement semble ne venir que d’une relation hétérosexuelle durable née d’un coup de foudre et sans le moindre heurt. En cas d’obstacle ? La génération Kleenex l’évite. Et Forever Love, sans distribuer les mauvais points, permet de repérer à quel point certaines injonctions sont omniprésentes dans nos vies contemporaines.



