Chroniques Musique

Hey What, treizième merveille de Low

C’est quoi cette merde ???!!!! Quel est le con qui a passé les clefs du studio au stagiaire aveugle et sourd qui devait à l’origine filer de la pâtée au chat du quartier ? Non mais c’est vrai quoi, c’est un bordel innommable, une bouillie sonore ! On comprend rien, c’est bruitiste au possible, vaguement arty, on cherche toujours les mélodies et comme disait Cabrel : c’est chiant à mourir (2018, réaction d’Ivlo, chroniqueur chez Addict-Culture, à la publication de Double Negative)

Ouputain ! z’avez écouté le nouvel album de Low ??? Roooooooooooooh c’te claque ! L’album de malade!! Non, sérieux, c’est fou qu’après 25 ans de bons et loyaux services, ils arrivent à te sortir un disque aussi extrême !! Ok, à la première écoute, ça ressemble à rien. C’est épouvantablement bordélique, on perçoit les voix de Mimi et Alan et parfois, en temps clair, des mélodies. Mais après, waouh ! C’est dingue une telle prise de risque. Non, vraiment, c’est clairement un des disques de l’année (Beachboy, chroniqueur chez Addict-Culture)

Bon, comme vous pouvez le constater, chez Addict-Culture, comme partout ailleurs je suppose, les avis à propos de Double Negative furent très tranchés. Trois ans plus tard, Low remet le couvert avec un nouvel album dans la droite lignée de son prédécesseur. Avec l’accord de ma cheffe, je me suis rendu à Duluth dans le Minnesota rencontrer Mimi Parker et Alan Sparhawk pour discuter un peu d’Hey What, treizième disque du duo.

Hey What

Bonjour Mimie, Bonjour Alan.

Alan et Mimie : Bonjour

Vous vous apprêtez à publier Hey What, votre treizième album dans quelques semaines. Comment vous sentez-vous ?

A : Ma foi, plutôt bien. Pour l’enregistrement nous avons de nouveau fait appel à BJ, qui nous connaît parfaitement et fait de lui le troisième membre officiel de Low.

Steve Garrington est parti ?

M : Oui, l’an dernier. Faut dire aussi qu’il commençait un peu à nous les briser menu. Il ne comprenait plus son rôle dans le groupe et lors de l’enregistrement de Double Negative, il n’avait de cesse de nous dire :  Putain mais elle est où ma basse là-dedans ? Et c’est quoi ce bordel ? On fait de la noise maintenant ??? Hein ???!!! J’entends plus rien à cause de vos conneries (rires).

Alan reprend la parole : Au bout d’un moment, c’est sûr, ça nous a un peu agacés (rires). Il émanait de lui tant de négativité, presque double (rires), que nous avons fini par le lourder et faire ce que nous voulions avec BJ.

Par conséquent c’est la première fois que vous fonctionnez en duo depuis la création de Low ?

A : Oui… mais non. Comme je vous le disais tout à l’heure, nous considérons BJ comme un membre à part entière de Low.

Dans quel état d’esprit avez-vous abordé Hey What ?

M : Quand nous avons commencé à penser à la suite de Double Negative, nous nous sommes demandés : Allons nous opérer un virage à 180 ° et repartir vers du Low plus conventionnel ou continuer sur la même lancée créatrice ? Qu’est-ce qui nous correspond le mieux finalement ? Il ne nous a pas fallu énormément de temps pour nous décider. D’autant que les idées ont fusé, que la ligne directrice de ce que serait Hey What nous est apparue très rapidement.

Dites moi si je me trompe mais je lui trouve énormément de points communs avec Loveless de My Bloody Valentine.

M : C’est en effet une des directions vers laquelle nous tendions, une des idées que j’ai proposée après le départ de Garrington : Et si nous ôtions complètement les basses pour les remplacer par un oscillateur afin de créer des ondes ? Après, Loveless était déjà plus ou moins présent dans nos esprits au moment de Double Negative, nous sommes juste allés plus loin pour Hey What.

A : Autant vous dire que quand Mimi a proposé cela, je me suis littéralement décomposé. Je lui ai clairement dit que si nous continuions dans cette voie, nous perdrions tous nos auditeurs.

M : pffffff… De toutes façons nous en avons déjà perdu une bonne partie avec Double Negative, non ? (rires)

A : Certes, mais même si je trouvais l’idée audacieuse, je ne voyais pas comment l’appliquer sans devenir complètement abscons. Nous étions déjà très abrasifs sur Double Negative, alors y ajouter des oscillations aurait juste rendu l’album inaudible. Revisiter la Noise comme nous l’avons fait en 2018, à notre façon, pourquoi pas ? Mais du Harsh  !!! (rires). Ça m’a donc titillé quelques semaines. Je trouvais l’idée excellente mais il n’y avait aucune issue, j’avais cette sensation d’être dans une impasse. Puis un jour, comme ça, l’inspiration m’est tombée dessus. Je me suis dit : qu’on fasse un Loveless certes. Mais un Loveless à notre sauce dans lequel  nous inclurions des harmonies vocales célestes. Un Loveless sous l’égide des Beach Boys quoi !

M : C’est à partir de là que Hey What a vraiment pris forme. Nous avons exposé à BJ nos idées : nous voulions d’un côté des voix claires, identifiables, des harmonies qui s’opposeraient à la saturation des instruments, déformés, quasi méconnaissables tout en faisant en sorte que Hey What soit le prolongement direct de Double Negative.

D’ailleurs, dans la façon dont il commence et se termine, ne pourrait-on l’envisager comme le second volume d’une trilogie ?

A : Nous l’envisagions plus comme un diptyque qu’une trilogie. Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

Déjà, White Horses commence là où se termine Disarray tout en prenant un chemin différent, intégrant des sonorités métalliques, excluant le chaos au profit de la distorsion. De plus, à l’inverse de Double Negative, tout ce qui est organique, vivant ne semble plus du tout incarné par les instruments, que l’on distingue péniblement. Les machines ont pris le dessus,  parfois apaisées, souvent saturées, broyant tout sur leur passage. Il faudra attendre The Price You Pay pour que les pulsations redeviennent humaines, que les instruments, en lutte contre l’électronique, fassent leur retour, ouvrant par la même occasion un nouveau chapitre.

A : Ah, d’accord, c’était donc dans ce sens là que vous voyiez le fait qu’Hey What soit le second volet d’une trilogie. Pour autant, je ne suis pas complètement d’accord avec vous (silence). Bien sûr, comme vous l’avez évoqué, jusqu’à The Price, les pulsations sont synthétiques mais concernant ce qui est… organique, comme vous le dites, les instruments jouent un grand rôle dans les effets que nous souhaitions obtenir. Les guitares par exemple nous permettent d’avoir cette impression de ressac sur Disappearing, ou encore de jouer entre pureté et chaos sur Day Like This.

Vous parliez tout à l’heure de voix claires, d’harmonies. Je trouve que de ce point de vue, alors qu’on pourrait trouver Hey What plus sage, plus abordable, vous vous mettez plus en danger encore qu’avec Double Negative. Qu’en pensez-vous ?

M : Je vous rejoins sur cette analyse. Lorsque nous avons commencé Double Negative, nous voulions faire un geste radical, fort, voir jusqu’où la tolérance auditive de nos fans pouvait aller. Apparemment très loin. Sauf pour notre bassiste (rires).  La saturation, le chaos nous servaient de carapace, sous laquelle étaient enfouies les mélodies, les harmonies. Là, nous souhaitions vraiment nous exposer, utiliser le chant comme un véritable instrument, sans effets, que la dimension humaine, organique soit beaucoup plus importante, mise en avant. Nous voulions que nos voix contrebalancent cet aspect dissonant, ondulatoire de la musique tout en s’harmonisant aux parties atmosphériques. Une des chansons dont nous sommes les plus satisfaits à ce niveau là, c’est Don’t Walk Away où, avant que je ne le rejoigne sur la partie refrain et finisse par reprendre la main, le chant d’Alan est à la fois pur et, dans les effets apportés par BJ, très angoissant.

A : D’ailleurs nous n’en n’avons pas trop parlé jusque là mais le travail de BJ a été crucial pour nous. C’est la première fois je pense que nous vivons une telle osmose avec un ingénieur du son. Bien sûr nous en avons connu de très grands, Steve Albini ou encore Dave Fridmann, mais aucun jusque là n’avait vraiment pris part à l’habillage sonore de nos disques. Chacun avait sa propre vision, la confrontait à la nôtre et finissait par s’adapter à force de compromis. Ici, pas de compromis, BJ nous a écouté, s’est arraché quelques cheveux (rires) et a su mettre en musique notre folie des grandeurs (rires) en relevant un à un les défis que nous lui proposions.

M : Il lui a fallu une patience infinie pour comprendre et surtout transposer ce que nous avions en tête, créer l’atmosphère parfaite qui accompagnera telle ou telle mélodie, ajuster les voix aux parties ambient, obtenir l’explosion sonore que nous avions définie. Vous n’imaginez pas à quel point White Horses, qui ouvre notre album, a été une épreuve pour lui.  Nous avions une idée très précise du morceau entre les oscillations vocales métalliques du début et la longue transition finale ouvrant vers I Can Wait. Il a travaillé, retravaillé le morceau, trituré les sons un nombre incalculable de fois pour parvenir à un résultat qui nous satisfasse. Une certaine idée de l’enfer quoi (rires). D’ailleurs Alan, tu ne m’as jamais dit ce que tu en pensais !

A : C’est acceptable (fou rire).

Dernière question : dans quelle mesure la situation politique, sanitaire des Etats-Unis a-t-elle influencé votre façon de composer Hey What ?

A : Question difficile parce que nous nous efforçons d’être apolitique. Pour autant il est possible que le contexte pour le moins singulier de 2020, qui aura vu un président sortant remettre en question le concept  de démocratie en sapant ses fondements lors d’un appel à la haine, nous ait quelque peu influencés.

On peut d’ailleurs interpréter I Can Wait de ce point de vue non ? Celui d’un Trump qui aurait pris conscience de son irresponsabilité. Idem pour Day Like This.

A : Ça, je vous laisse libre de l’interpréter comme vous voulez (rires)

On peut aussi expliquer beaucoup de vos textes, All Night, Disappearing, The Price You Pay entre autres, en fonction de la situation sanitaire.

M : Oui, c’est une façon de voir les choses. Malgré tout, et pour répondre à votre question, Hey What est le reflet de ce que nous avons vécu ces trois dernières années. Une situation très contrastée, oppressante et paradoxalement porteuse d’espoir, où l’être humain s’est révélé dans toute sa brutalité ainsi que son ingéniosité, sa capacité à s’adapter, trouver des solutions rapides à un contexte hors norme. Nous avons essayé, avec les moyens que nous avions, de retranscrire ça, de faire d’Hey What un album très riche sur le plan émotionnel, couvrant un spectre le plus large possible : l’inquiétude, le chaos intérieur, l’espoir, la combativité, l’apaisement mais aussi la douleur voire la colère (silence). Ça n’a pas été simple, loin de là, mais nous espérons que les auditeurs parviendront à s’y retrouver.

Merci Mimi, merci Alan, d’avoir pris le temps de répondre à mes quelques questions.

M : Mais c’est nous qui vous remercions de nous avoir accordé une partie de votre temps.

C’est donc sur ces douces paroles que j’ai fini par prendre congé de Low. Satisfait tout en étant frustré. Frustré de ne pas leur avoir dit à quel point Hey What m’avait retourné. Frustré aussi de ne pas évoquer ce triptyque qui entame Hey What de façon plus impressionnante encore que Double Negative. De ne rien dire sur cette fabuleuse transition entre White Horses et I Can Wait, sur la beauté spectrale de Don’t Walk Away, ce crescendo hallucinant sur The Price You Pay ou ce Hey bouleversant. De ne pas parler avec eux de l’intelligence de leurs choix, du talent qu’ils ont dû déployer pour ne pas tomber dans le piège d’un Double Negative 2 et comment, tout en conservant les mêmes formules, ils parviennent encore et toujours à nous étonner.
Mais bon, ça, malheureusement, ils ne l’entendront jamais. Et puis, de toute façon, pourquoi m’auraient-ils accordé une interview ? Hein ?
Hey ! quoi ??

 


 

 

Hey What – Low

Sub Pop – 10 septembre 2021

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Image bandeau : Photo de Nathan Keay

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