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Chroniques MusiqueInterviews

Jason Williamson, Looking Glass Hero

French Godgiven
Par
French Godgiven
Publié le 3 mars 2017
23 min de lecture

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]L[/mks_dropcap]orsque l’opportunité s’est présentée, sur l’aimable invitation de mon confrère et ami David Jégou, d’interviewer en binôme Jason Williamson, moitié lyrique et atrabilaire du duo anglais Sleaford Mods, je n’ai pas hésité très longtemps. De mémoire de mélomane stéréomaniaque, leur Divide And Exit sorti de nulle part ou presque en 2014 est l’une des plus belles (si j’ose dire) claques que j’ai jamais reçues sur un plan musical, le genre de découverte qui remet en question toutes les préconceptions que l’on peut avoir jusqu’alors sur la vie, la mort et la réincarnation. L’affaire s’est légèrement corsée lorsque pour un empêchement indépendant de sa volonté, mon camarade a dû annuler sa participation à ce rendez-vous, me laissant seul pour préparer une rencontre qui m’intéressait par avance au plus haut point, tout en suscitant chez moi une légère anxiété.

Bien sûr, j’avais déjà écrit ici même sur le groupe à l’occasion de la sortie de leur précédent album Key Markets, et avais déjà consulté nombre d’articles consacrés à ces deux lascars, notamment le passionnant entretien mené à la même époque par mon ami sus-mentionné pour nos excellents confrères de POPnews, toujours accessible ici, mais il n’empêche : la perspective de rencontrer l’une des plumes les plus corrosives et tranchantes du circuit actuel me mettait quelque peu mal à l’aise. Comment interroger quelqu’un qui dit déjà quasiment tout dans ses textes, sans paraître redondant ou obsolète ? La pré-écoute de leur tout nouvel album, le sombre et hanté English Tapas qui sort ces jours-ci, m’a en tout cas convaincu d’une chose : Jason Williamson semble pouvoir creuser encore plus profondément le sillon d’une introspection douloureuse mais salutaire, sur les trames toujours plus minimales et hypnotiques tissées par son complice Andrew Fearn, entre punk rachitique, dub cafardeux et hip hop goguenard.

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]L[/mks_dropcap]e rendez-vous s’est tenu par une froide matinée de janvier, dans les locaux parisiens du distributeur Beggars Group, où l’on me confirme que je rencontrerai Jason seul, son partenaire étant absent pour cette journée promotionnelle exceptionnelle. Je m’attendais à découvrir une personnalité à l’image de ses disques : virulente, engagée et entière. Mais au fil des minutes d’une conversation qui s’est avérée surprenante à plus d’un titre, j’ai découvert une facette bien plus intéressante encore du personnage, à la fois fébrile et décidé, fataliste bien que motivé, apaisé mais mélancolique. Entretien avec un quadragénaire qui décline la mise en quarantaine, un punchliner pas prêt de raccrocher les gants, un hypersensible qui refuse de s’ignorer.

Photo ©Alain Bibal.

Après plusieurs disques sur le label Harbinger Sound, votre nouvel album English Tapas sort sur le mythique géant indépendant Rough Trade. Pouvez-vous nous parler de ce changement ?

Jason Williamson : Les gens de Rough Trade ont pris contact avec nous à la fin de l’année 2015, pour manifester leur intérêt. À l’époque je ne voyais pas vraiment ce qu’une signature avec eux pouvait nous apporter, et puis au fil des discussions avec notre manager, nous nous sommes dits que ça pouvait être une bonne décision, plutôt que d’attendre encore deux ans à faire les choses à notre rythme. Nous conservons un contrôle artistique total, tout en bénéficiant d’une meilleure distribution. C’est important pour nous car, de fait, les Sleaford Mods sont devenus notre job, en quelque sorte, et nous ne sommes pas prêts à laisser qui que se soit y amener des choses dont nous ne voulons pas. Honnêtement, c’est juste un label traditionnel, ils prennent leur marge de profit et ça s’arrête là, il ne faut pas y voir une signification particulière.

Est-ce que la structure de Harbinger était devenue trop petite pour gérer le succès croissant des Sleaford Mods ?

JW : À un certain niveau, oui. Nous avions envie d’étendre notre notoriété naissante aux Etats-Unis ainsi qu’en Europe, notamment en France, en Belgique et au Danemark, et même en Asie. Par le biais d’internet, nous avons eu beaucoup de retours sur ce que nous faisons, et nous pensions que ça serait intéressant d’être plus largement représentés dans tous ces pays par un label tel que Rough Trade. C’était une opportunité à saisir, car je veux continuer à faire ça, et pas être obligé de retourner travailler dans deux ans… (silence). Nous ne gagnons pas assez d’argent pour que je puisse me permettre de me retirer. Si ça tournait mal, j’aurais de quoi tenir trois ans avant de recommencer à galérer, et je n’ai pas du tout envie de ça (très ému). J’ai attendu toute ma vie pour atteindre ce statut, et je veux m’assurer que ça dure. Je ne te cache pas que ça m’embêtait pas mal de penser à cet aspect très mercantile, mais après tout, les choses sont faites ainsi. Je peux t’assurer que nous ne faisons aucun compromis, que nous ne sommes pas subitement devenus idiots non plus… ou du moins c’est ce que j’aime à croire (rires).

Vous portez l’alias Sleaford Mods depuis dix ans maintenant, dont la moitié passée avec Andrew Fearn derrière les manettes pour la partie musicale. Ainsi, English Tapas est votre cinquième album ensemble. Pensiez-vous que votre collaboration s’inscrirait dans la durée lorsque vous l’avez intégré dans l’aventure ?

JW : Oh que non (éclat de rire) ! Il s’est passé six mois à un an environ, avant que quelque chose de concret sorte de notre association, et que nous commencions à la prendre au sérieux. Quand je l’ai rencontré, j’ai vraiment été intéressé par ses méthodes de production, et ça m’a donné plein d’idées. Je lui ai expliqué ce que je voulais : une basse bien lourde, des rythmiques clairsemées, ma référence était vraiment le Wu-Tang Clan à l’époque. C’est pendant l’enregistrement de l’album Austerity Dogs (sorti en 2013, ndlr) que je me suis dit que ça fonctionnait vraiment bien. Et c’est le premier disque des Sleaford Mods qui a bénéficié d’une vraie distribution.

Vous dites souvent que vous considérez que les Sleaford Mods ne sont pas un groupe politique. Ne pensez-vous pas que vous avez cette image parce que la plupart de vos contemporains du milieu de la musique ne le sont pas ou plus du tout ?

JW : Ah si, absolument ! Si on remonte jusqu’aux années 80, en ne prenant en compte que le contenu des paroles, les artistes avaient encore plein de choses à dire. Et je pense que la brit pop a ruiné cet héritage, et qu’on ne s’en est toujours pas remis. Mais je suppose que d’une certaine manière, les Sleaford Mods sont politiques, puisque de nos jours, tout l’est. Nous sommes cernés par cela, de façon encore plus pressante depuis une dizaine d’années, et si tu décides d’y réfléchir, tu deviens nécessairement impliqué politiquement, parce qu’il y a vraiment trop d’injustice pour que cela puisse être ignoré, tout simplement. Sauf que l’oppression est devenue plus… raffinée, si j’ose dire, plus subtile. Ceci dit nous ne prônons pas la révolte, nous ne prétendons pas être socialistes ni même anarchistes, nous nous contentons de décrire ce que nous voyons autour de nous.

Photo ©Alain Bibal.

De mon point de vue, la spécificité des Sleaford Mods est précisément dans cette description. Vous ne proposez pas autre chose qu’un constat, brutal certes, sans prétendre détenir de solution aux problèmes que vous décrivez. Vous êtes davantage des looking glass heroes que des working class heroes, en fait : vous tendez un miroir au public, et libre à lui de regarder dedans ou non. Ce qui aboutit à des réactions très tranchées à votre égard : on vous adore ou on vous déteste, mais il n’y a pas de tiédeur ni même d’indifférence envers ce que vous faites. 

JW : C’est complètement vrai. J’avoue que c’est parfois déroutant d’ailleurs. Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais en Angleterre le poids lié à la condition de la classe ouvrière est écrasant : les gens chez nous sont obsédés par la simple idée d’y appartenir, ils en tirent même une certaine fierté. Moi pas du tout. Bien sûr, il y a des aspects positifs, mais je ne vois pas en quoi on peut en tirer une quelconque gloire. Parce qu’il faut bien comprendre que c’est un piège, comme toute classification : les problèmes qui se posent actuellement sont tellement gigantesques qu’ils dépassent cette notion de classe.

Vous êtes à une place particulière sur la scène britannique : votre fonctionnement, votre son et vos textes ne ressemblent à rien de ce qui se fait par ailleurs actuellement. Y-a-t-il cependant d’autres artistes dont vous vous sentez proches ?

JW : Non, pas vraiment. Peut-être certains rappeurs, avec qui je sens une connexion au niveau de mon travail vocal, mais c’est tout. En revanche, il y a plein de gens qui essaient de copier ce qu’Andrew produit comme son, alors qu’ils se contentent de balancer des pistes déjà toutes faites. Parfois je me sens vraiment seul, je me dis que j’aimerais que nous fassions partie d’un mouvement, que je fasse partie d’un groupe rock plus traditionnel. Liam Gallagher peut dire qu’il a fait partie d’un groupe qui a eu sa part de grandeur, mais moi non : je pourrai seulement dire que j’ai fait les Sleaford Mods (rires).

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