Nous évoquons souvent les nouveautés mais il convient parfois de mettre en avant ces jeux qui ne sont plus sous les projecteurs mais continuent néanmoins de faire le bonheur des joueurs. Aujourd’hui, ce sont deux jeux édités chez Kyf Editions, en l’occurrence Lipogram et Les Toits de Paris qui sont à l’honneur. Aucune nostalgie dans ce choix puisqu’il ne s’agit pas d’antiquités (le premier est sorti en 2021 et le second deux ans plus tard), mais la certitude d’être en présence de jeux vers lesquels on revient régulièrement avec plaisir.
Lipogram fait partie de ces jeux de lettres dynamiques. Il n’en existe pas tant. Oubliez le Scrabble ou d’autres jeux soporifiques. On ne vous demande pas ici de trouver le mot le plus long ni le plus rare, mais de composer avec l’absence à la manière de certains exercices d’Oulipo. En plus du matériel fourni dans la boîte, ce jeu nécessite une application. Vous devrez par exemple faire deviner le mot « avion » et, comme dans Pyramide, devrez utiliser d’autres mots pour y parvenir. Problème, une lettre sera bannie. Par exemple, vos indices ne devront pas comporter la lettre « L », ce qui vous privera de mots comme « ailes », « ciel » ou « vol ». On cherche, on bloque et on se corrige soi-même quand surgit soudain une solution là où on ne l’attendait plus.
Ce qui fait la force de Lipogram, c’est cette sensation particulière d’être à la fois bridé et stimulé. Le jeu met tout le monde à égalité face à la contrainte, que l’on soit amateur de jeux de lettres ou non. Et surtout, il crée autour de la table un plaisir très collectif, fait de soupirs, de rires et de petites victoires personnelles quand on parvient à contourner l’interdit. C’est un jeu qui ne cherche pas à impressionner, mais à provoquer ces moments où l’on se rend compte que réfléchir autrement est souvent plus amusant que réfléchir plus fort. Et puis, ce petit hippopotame qui se déplace sur l’application en guise de chronomètre ajoute à l’ambiance bon enfant, mais néanmoins exigeante.
Avec Les Toits de Paris, on change de terrain. Ici, pas de lettres, mais une opposition feutrée et élégante, qui se joue autant dans la tête que sur la table. Le thème fait immédiatement mouche, mais il serait dommage de s’arrêter à cette simple frise des toits parisiens. Nous incarnerons des voleurs qui chercheront à rafler le plus gros butin et nous devrons alors parier sur un principe désormais bien connu de « stop ou encore ». Concrètement, nous avancerons sur les toits en retournant à chaque fois une carte mais, attention, certaines feront avancer Rossignol qui nous surveille. S’il nous rattrape, nous perdons tout. On peut y déceler un air de famille avec un jeu comme Jaipur, dans cette manière de proposer un affrontement subtil, sans agressivité frontale.

Les Toits de Paris brille par sa capacité à créer de la tension sans jamais devenir lourd. Les règles sont claires, les tours s’enchaînent rapidement, et pourtant la moindre décision compte. On hésite et on tente parfois un coup audacieux en espérant que l’autre n’avait pas prévu cette option. C’est un jeu qui récompense l’observation et le sang-froid, et qui donne souvent envie de refaire une partie pour corriger ce que l’on croit avoir mal joué.
Si Lipogram et Les Toits de Paris méritent aujourd’hui qu’on s’y attarde à nouveau, c’est donc parce qu’ils incarnent une certaine idée du jeu de société. Des jeux qui ne misent ni sur l’esbroufe ni sur l’accumulation de mécaniques, mais sur une proposition claire et bien tenue. Des jeux qui vieillissent bien, tout simplement. Et dans un paysage ludique en perpétuel mouvement, ce n’est pas si courant pour ne pas être souligné.




