Le jeu de société moderne aime parfois rouler des mécaniques. Des cartes qui brillent, des opérations promotionnelles diverses, des imaginaires débordants… Pourtant, certaines des plus belles surprises de ces derniers mois reposent sur une idée simple mais parfaitement exécutée. Si Panorama, Kumata, Dozito et San n’ont pas grand-chose en commun au premier regard, ils partagent cette même conception brillante et épurée. On comprend leur principe rapidement, mais les sensations qu’ils procurent sont bien plus riches qu’on ne l’imagine. Des jeux parfaits pour être poncés cet été.
Panorama de Jules Messaud et Mélody Leblond – Le Scorpion Masqué – 2026

Avec Panorama, édité par Le Scorpion Masqué, il est difficile de ne pas être intrigué dès l’ouverture de la boîte. Avec ses tuiles fragmentées disposées en tas sous forme d’étoile, les présentations sont explosives. On retrouve assez rapidement l’attrait pour la construction de paysages chère à Jules Messaud, l’auteur du génial Akropolis.
Ces tuiles sont divisées en plusieurs éléments de paysages (ciel, montagne, champ, etc…) et, à son tour, le joueur pourra récupérer une de ces tuiles présentes au milieu de la table pour agrandir son paysage, soit tout à gauche, soit tout à droite. La seule contrainte réside dans le fait que les tuiles soient bien emboîtées (leurs bords sont irréguliers).
A la fin de la partie, le joueur qui gagne sera celui qui aura créé le paysage le plus riche. Il faut qu’il y ait le plus grand nombre d’animaux et de fleurs dans des domaines les plus larges possibles, selon un système de comptage qui rappelle le génial Kingdomino. Ajoutez à cela ce petit twist qui, comme dans Patchwork, permet de rejouer plusieurs fois si l’on choisit des tuiles proches de la sienne, et vous aurez un jeu élégant (les illustrations sont splendides), stratégique mais jamais prise de tête. Suffisamment intéressant mais assez chill pour l’été, donc !
Avec Kumata, édité par Cosmoludo, les apparences sont tout aussi trompeuses. Les règles tiennent sur quelques pages, mais les choix deviennent rapidement passionnants. Pourtant, avec son système de dominos que l’on empile, le jeu n’a rien de particulièrement séduisant au premier abord. Il vous faudra aller au-delà pour apprécier toute la richesse de ce jeu d’affrontement pour 2 à 4 joueurs, créé par l’excellent Claude Leroy.
Le principe est assez simple puisque chacun choisit une couleur et récupère les dominos correspondants. À tour de rôle, et sur une aire de jeu définie, chacun pose un domino afin de prendre le contrôle d’une partie du territoire.
Pour poser son domino, il faut qu’il soit « à cheval » sur deux dominos et que les valeurs correspondent. Un 1 sur un 1, un 2 sur un 2 ou un 3 sur un 3 (puisque les valeurs ne vont pas au-delà). À noter que sur certains dominos ne figurent aucune valeur, et il s’agira alors de jokers sur lesquels on peut poser le domino de son choix.
L’air de rien, le jeu devient hautement stratégique d’autant plus que, pour jouer, les joueurs disposent leurs dominos faces visibles en deux colonnes et ne peuvent utiliser que la pièce située au sommet des colonnes. Par ailleurs, chacun dispose d’un jeton totem permettant de sécuriser, une fois dans la partie, son domino. Aucun adversaire ne pourra alors le recouvrir.
On joue ainsi jusqu’à ce qu’un joueur soit bloqué et on compte les points. Kumata est, à l’instar du sommet Gygès de Claude Leroy, un jeu qui fonctionne sur des règles simples mais dont la profondeur est assez inouïe. Les premières parties sont instinctives et puis, peu à peu, on commence à voir plusieurs coups à l’avance, à tendre des pièges et à imaginer différentes ouvertures.
Kumata réussit ainsi à rester très accessible tout en offrant une vraie profondeur tactique. Ajoutez à cela une somptueuse édition qui, astucieusement, permet de retourner le matériel pour jouer à deux joueurs avec de nouvelles couleurs. Un jeu qui passera l’été, assurément !

Dozito de Alex Fortineau et Simon Moulard – Double Combo Games – 2026

Avec Dozito, Double Combo Games s’est d’abord fait connaître car il s’agissait du premier jeu sorti de la première usine spécialisée dans la fabrication de jeux de société en France. Mais au-delà de cet aspect se cache un jeu véritablement malin créé par Alex Fortineau (dont on a déjà parlé avec le jeu P’tit pois) et Simon Moulard.
De cette série d’articles, c’est sans doute celui qui sera le plus accessible au grand public puisqu’il se rapproche grandement, à première vue, de Skyjo. En effet, il s’agit d’optimiser une collection de 12 cartes positionnées devant soi en trois lignes et quatre colonnes.
Mais là où Skyjo n’offre pas de véritable stratégie puisqu’on arrive rapidement à cette idée qui veut que l’on accepte les cartes inférieures ou égales à 4, et que l’on rejette les autres (ne suivez pas ce conseil, je perds toujours à Skyjo), Dozito offre davantage de choix.
Ne vous attendez évidemment pas à un jeu expert, mais avec ses combos qui permettent de rejouer et les bonus engendrés lorsque l’on crée des territoires de cartes de même couleur, différentes stratégies peuvent être retenues, ce qui constitue quand même la base d’un jeu.
En deux mots, Dozito est un « Skyjo amusant ». Et au regard du succès de son aîné, on imagine que ce jeu made in France pensé par deux rennais aura une belle carrière. Parfait pour l’été, sauf si vous jouez dehors et que le vent se manifeste.
San de Martin Montergnole, Jules Messaud et Mathieu Leyssenne – Blue Cocker – 2026
Avec San, édité par Blue Cocker, l’expérience est différente. Ici, le jeu invite davantage à réfléchir. Chaque placement influence les suivants et chaque décision permet de construire progressivement un ensemble cohérent qu’il faudra optimiser jusqu’à la fin du jeu.
Le matériel participe énormément à cette sensation. Tout respire la sobriété, l’élégance et la contemplation. On prend plaisir à manipuler les éléments autant qu’à résoudre le casse-tête proposé. Mais c’est surtout la mécanique qui fait de ce jeu, pensé par Martin Montergnole et (encore une fois) Jules Messaud, un véritable succès.
En effet, il s’agit ici d’un jeu d’affrontement pour deux joueurs exclusivement dans lequel trois méthodes différentes permettent de l’emporter, comme dans le classique mais quasi-indépassable 7 Wonders Duel ou encore Splendor Duel.
Les joueurs devront essayer de constituer la meilleure main (ce que l’on appelle le deckbuilding) pour effectuer les coups les plus redoutables par la suite. La particularité de ce jeu, c’est que chacune des trois manières de l’emporter est une course. Il faut donc aller vite pour briller sur l’un des trois secteurs, sans laisser l’adversaire progresser trop rapidement sur l’objectif qu’il visera.
C’est donc un affrontement tendu en permanence où vous devrez choisir entre attaquer et défendre. Redoutable !



