Vendredi 24 Octobre 2025. Premier jour du festival Quai des Bulles à Saint-Malo. Peu de temps après avoir interviewé Dorothée de Monfreid, c’est Jordi Lafebre qui nous rejoint dans la salle de presse après une longue séance de dédicaces. L’auteur de Je suis leur silence revient avec Je suis un ange perdu, une suite encore plus aboutie.
Dans la salle, la vue sur les quais est toujours aussi belle, mais le temps s’est assombri en ce milieu d’après-midi, si bien que les gouttes de pluie trempent les passants. Heureusement, la verve de l’espagnol, accessible et engagé, a tôt fait de réchauffer l’atmosphère.
Addict -Culture : Bonjour Jordi Lafebre ! Eva Rojas est une psychanalyste qui aime bien manipuler et mentir. C’est une anti-héroïne à laquelle on finit par s’attacher. Comment en vient-on à créer un personnage plein de paradoxes comme elle ?
Jordi Lafebre : J’avais l’idée de faire une anti-héroïne. Rojas, c’est l’héroïne de l’histoire, mais ce n’est pas un modèle à suivre. Parfois, elle creuse la ligne d’une façon assez particulière. Sa personnalité la rend attachante. C’est quelqu’un qui gère sa vie comme elle peut.
Addict -Culture : Dans ce tome, vos dessins respirent la chaleur et le soleil. Les traits sont dynamiques et je les trouve encore plus libérés que dans Je suis leur silence. Est-ce que c’est plus facile de dessiner des personnages qu’on a déjà dessinés sur d’autres tomes ?
Jordi Lafebre: Je me mets des défis de dessin à chaque album et j’avais certains regrets techniques par rapport à mon album précédent. Je voulais plus d’espace pour dessiner précisément les décors et les personnages. J’ai donc essayé de faire la narration autrement pour que les personnages aient plus d’espace. Je suis content si ça se voit.
Addict -Culture : Dans cet album, la relation entre les personnages évolue, notamment entre Eva et le docteur Llul. C’est vraiment un garde-fou et une figure paternelle pour elle dans cet album.
Jordi Lafebre: Exactement.
Addict -Culture : Est-ce qu’on a tous besoin d’un docteur Lull dans notre vie ?
Jordi Lafebre: Je ne sais pas mais c’est marrant parce qu’Eva croit qu’elle n’a pas besoin de Llul dans sa vie, alors que le docteur sent qu’elle a besoin qu’il s’occupe d’elle. Il y a aussi cette figure de Merkel qui s’occupe d’Eva à sa façon.
Mais oui, bien sûr, on a tous le droit d’être un enfant blessé. On a tous le droit, aussi, d’avoir une figure qui s’occupe de nous. Eva est un personnage très courageux, qui n’ose pas prendre des décisions. Elle finit par avoir des problèmes car elle veut aider les autres, et c’est ce qui en fait une héroïne. Parfois, elle fait des erreurs, bien sûr, mais elle a cette figure autour d’elle qui l’aide, heureusement.
Addict -Culture : Dans Je suis un ange perdu , il y a beaucoup de flashbacks. Pourquoi aimez-vous cette narration non linéaire ?
Jordi Lafebre: Cela permet de ne pas perdre le fil de l’histoire. On découvre les raisons pour lesquelles le personnage prend certaines décisions. On comprend d’où viennent certaines blessures qu’elle emporte avec elle.
Je pense qu’aujourd’hui, notre temps en tant que société n’est plus linéaire. Sur Twitter, Instagram, Netflix, ce n’est pas linéaire. Dans le passé, on avait le journal chaque jour. Le lendemain, on avait l’information.
Je pense que dans notre mentalité et la réalité, aujourd’hui, tout est mélangé. Donc cette narration, on va dire que ça correspond à la société qu’on a aujourd’hui. J’ai essayé de faire une histoire qui parle du Barcelone d’aujourd’hui et de notre société, et je pense donc que cette histoire pas chronologique permet de comprendre la mentalité d’Eva.
Addict -Culture : À la fin du livre, il est précisé que vous n’avez pas utilisé d’intelligence artificielle générative. Est-ce que l’émergence de l’IA est un sujet qui vous préoccupe ?
Jordi Lafebre: Ça va occuper tous les artistes. Ceux qui utilisent l’intelligence artificielle ne s’intéressent ni à l’art, ni à la création. Ce sont des personnes qui s’occupent d’alimenter des machines. Ils utilisent sans permission le matériel que les autres ont créé. Et on vient de découvrir que ce n’est pas du tout écologique. Je ne vois pas l’intérêt du tout.
Même au-delà de la création, pour des petits textes de la maison d’édition destinés à la presse, je leur demande de ne pas utiliser l’intelligence artificielle. Je suis absolument contre l’utilisation sans mesure de l’intelligence artificielle et je trouvais ça chouette de le faire apparaître dans le livre.
Addict -Culture : Sur Je suis leur silence , vous citiez au tout début « Karma Police » de Radiohead. Quel type de musique avez-vous écouté en écrivant Je suis un ange perdu ?
Jordi Lafebre: Je voulais faire une playlist, mais c’est vrai que je ne l’ai pas publiée. Pendant l’écriture de Je suis un ange perdu, je réécoutais un peu de jazz et d’électro-jazz. Je voulais un rythme un peu différent par rapport au précédent. Dans ma tête, le premier relevait un peu de la musique techno. Et là, je pense que je suis passé au jazz. Le rythme, c’est pour moi un outil très important dans la bande dessinée. Je l’utilise beaucoup conceptuellement et littéralement dans la BD.
Addict -Culture : Dans Je suis un ange perdu, et c’était aussi le cas dans Je suis leur silence, Eva est malmenée par ses voix et ses démons. Pourquoi c’est important de parler de santé mentale dans vos ouvrages ?
Jordi Lafebre: La base humaine de l’auteur, c’est le personnage. Un personnage qui est vide, qui a juste fait des trucs héroïques et qui passe tous ses bouquins sans parler de lui-même, ça ne m’intéresse pas. D’un autre côté, un personnage qui parle seulement de lui et ne fait rien dans la vie, ça ne m’intéresse pas non plus. Donc, j’essaie vraiment de trouver un équilibre. Eva a une vie privée assez dense, et elle essaie vraiment de se mélanger à la société. Comme c’est un polar, elle est très active. Mais ce n’est pas une activité extérieure à la James Bond, ça reste un personnage humain avec ses propres difficultés et ses propres enjeux.

Addict -Culture : L’humour est toujours présent dans vos livres. Il y a toujours des petits clins d’œil qui font sourire, comme ici avec le personnage de Merkel. En faisant le lien avec la santé mentale, si vous pouviez prescrire une de vos BD comme antidépresseur, laquelle choisiriez-vous ?
Jordi Lafebre: Beaucoup de gens m’ont écrit par mail ou sur les réseaux sociaux pour me dire que Malgré tout leur avait apporté beaucoup de bonheur. Je pense que Malgré tout est une comédie sentimentale qui amène beaucoup d’espoir dans la vie. Mais je pense que tous mes bouquins sont lumineux, positifs et optimistes, même si je parle parfois de sujets un peu délicats. Si on imagine une bibliothèque, on mettrait mes albums du côté optimiste. C’est un peu ma patte.
Addict -Culture : Vous avez longtemps travaillé comme illustrateur, avec Zidrou notamment. Sur ces derniers ouvrages, vous êtes seul à bord. Qu’est-ce que ça change dans votre façon de raconter des histoires ?
Jordi Lafebre: Ce qui change, c’est que j’ai écrit le scénario d’abord. Mais à chaque album, je prends les choses très sérieusement. Je change juste de casquette en fonction de ma place dans le projet. Je travaille aussi dans le film d’animation. Parfois j’écris, parfois je dessine et parfois j’ai plusieurs casquettes, mais l’intérêt c’est toujours d’accéder au lecteur et de proposer de belles histoires, sincèrement.
Le but, c’est toujours faire un bon bouquin, de communiquer des histoires, parler de personnages et toucher le cœur du lecteur. A l’époque, c’était en équipe avec Zidrou et aujourd’hui c’est en équipe avec la maison d’édition, avec l’éditrice et l’équipe éditoriale qui m’aide énormément. C’est mon nom qui est sur la couverture, mais il y a toute une équipe derrière. Il ne faut jamais oublier que je ne publie pas les albums seul. Il y a beaucoup de gens qui travaillent derrière et du coup, je ne me sens jamais seul et isolé.
Addict -Culture : Vous parlez du travail en équipe, ce qui me permet de faire une transition sur le fait que cette BD parle du milieu du football. Et je ne résiste pas à l’idée de vous poser une question parce que les français se sont pris d’affection pour un ancien barcelonais, Luis Enrique. S’il devait faire jouer Eva, ce serait à quel poste ?
Jordi Lafebre: C’est une belle question, ça. Eva est très particulière. Elle ne serait pas en défense, c’est certain parce que quelqu’un qui défend, c’est quelqu’un qui a toujours la tête sur les épaules, et parfois elle perd la tête. Elle est très créative, donc je pense plutôt qu’elle serait attaquante comme Lamine Yamal ou Rashford. En tout cas, ce serait quelqu’un de très technique. Oui, ce serait une attaquante, qui porte le numéro 10.
Addict -Culture : Si vous deviez scénariser une BD sur un match de foot qui a eu lieu, vous choisiriez lequel ?
Jordi Lafebre: La finale de Coupe du Monde 2022 entre la France et l’Argentine. Je pense que c’est l’un des plus beaux matchs de l’histoire du foot entre un Messi proche de s’arrêter et une France très puissante à l’époque. C’est un beau match et en plus il y a plein d’histoires humaines dedans. J’étais pour l’Argentine si vous voulez tout savoir. En tant que fan de Messi, j’étais très content de le voir gagner cette finale. Mais ce serait une belle histoire à raconter !
Addict -Culture : De manière moins légère, vous abordez aussi dans Je suis un ange perdu le sujet de la montée de l’extrême droite. Est-ce que vous considérez que la BD peut ouvrir les consciences et avoir un rôle politique ?
Jordi Lafebre: Je suis conscient que j’ai fait un bouquin d’évasion. C’est une lecture pour passer un bon moment, mais ça ne m’empêche pas de traiter des sujets délicats et importants. Il ne faut pas oublier que le fascisme est né en Europe. L’antifascisme est né en Europe aussi, en même temps, d’ailleurs. La lutte continue.
Ma position d’auteur est celle d’un photographe de guerre. Le choix du sujet est déjà très politique. Mais au-delà du choix du sujet, j’essaie d’être assez transparent et de parler des choses telles qu’elles se passent. Je laisse le lecteur faire ses réflexions. En tant que scénariste, mon travail, c’est de défendre toutes les positions possibles, même si dans Je suis un ange perdu , le néo-nazi est un personnage un peu idiot. C’est fait exprès.
Parler de ce sujet, c’est important pour moi, même s’il ne faut pas faire la morale tout le temps car cela reste une histoire pour se relaxer. Je me rappelle très bien, quand j’étais enfant, d’avoir vu Indiana Jones et j’ai compris ce qu’était le nazisme en voyant ce film. J’ai compris que c’étaient les méchants. Donc, pour moi, c’est important d’utiliser la fiction pour parler de sujets importants selon tous les points de vue possible.
Addict -Culture : Une dernière question, un peu plus décalée. Si Eva était votre psychanalyste, que dirait-elle de vous ?
Jordi Lafebre : En fait, le but du psychanalyste, c’est d’accompagner le patient tout le temps. Le psychanalyste juge rarement les actions ou les pensées de ses patients. Il fait un travail d’accompagnement. Dans le cas du psychiatre, parfois ça s’accompagne de médicaments et sur tout le parcours du trouble mental. Le psychologue essaie des tactiques pour mieux gérer la façon de vivre. Parfois, il y a des moments délicats, mais c’est très important que le patient reste en confiance avec son psychiatre.
Si jamais vous soupçonnez qu’un proche ou vous-même avez des troubles mentaux, n’hésitez pas à demander de l’aide. Parfois on a honte mais il faut demander de l’aide pour gérer notre pauvre tête torturée avant que ça devienne plus difficile à gérer, comme on le ferait avec n’importe quelle autre maladie. Donc de la même façon que le médecin n’a pas à juger son patient, le psychiatre ne doit pas juger la situation de ses patients.
Addict -Culture : C’est une très belle réponse à cette question. Merci beaucoup pour cet entretien !

Jordi Lafebre · Je suis un ange perdu
Dargaud – 2025


