Chronique Musique Interviews

La Féline : Conscience-Fiction – « Je crois être une sorte de matérialiste mystique » – Interview

Ecrit par French Godgiven
« Nul homme n’est une île, complète en elle-même ;
Tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble. »
(
John Donne, Devotions Upon Emergent Occasions, 1624)

Il est des univers artistiques dans lesquels il est extrêmement aisé de pénétrer, mais dont il s’avère beaucoup plus difficile de sortir, indemne ou non. La musique d’Agnès Gayraud constitue indubitablement l’un d’entre eux : depuis une dizaine d’années maintenant, la jeune femme nous invite, sous le pseudonyme simultanément référencé et énigmatique de La Féline, à une plongée aussi vertigineuse qu’accrocheuse dans les tréfonds d’une psyché sensible et attachante, servie par un souci de la mélodie lumineuse et de l’instrumentation pertinente. Ainsi, cette chanteuse-guitariste faussement fragile et réellement volontaire propose, avec un certain tact, une synthèse des codes de la chanson française moderne et d’une certaine vision de la pop internationale, en forme d’alternative crédible et intègre à tous les carcans en vigueur, leur opposant sa douce mais ferme revendication à une singularité toute personnelle, précieuse et autonome.

La Féline / Agnès Gayraud (© Swan Arnaud)

Après la parution de deux formats courts restés confidentiels (un premier EP homonyme en 2009 puis un second, Wolf & Wheel, en 2011), la trajectoire musicale d’Agnès Gayraud prendra une toute autre tournure avec la signature de son projet musical sur le label Kwaidan Records fondé par le producteur Marc Collin : cette association donnera naissance en 2014 au premier véritable album de La Féline, le troublant et habité Adieu L’Enfance, sur lequel une introspection touchante se voit portée par une fiévreuse tension électro-acoustique sertie dans un écrin synthétique aussi discret qu’efficace. L’essai se verra transformé deux ans plus tard avec le plus flamboyant Triomphe, procurant à Agnès Gayraud l’occasion d’explorer de multiples facettes, fantasmagoriques ou réalistes, de sa personnalité complexe : ce disque profondément allégorique et délicatement hypnotique rencontrera même un bel écho critique auprès de la presse britannique, lors de sa sortie au Royaume-Uni au début de l’année 2017, ce qui constitue d’une manière générale un exploit remarquable pour une oeuvre exclusivement francophone.

À la suite d’un nouvel EP quatre titres intense et épique, conçu en collaboration avec l’icône indie pop Laetita Sadier (chanteuse de la formation culte Stereolab) et le sorcier du son Mondkopf, la polyvalente Agnès Gayraud publiera aux Éditions La Découverte le massif Dialectique De La Pop, ouvrage-somme d’une puissance analytique rare, retraçant au scalpel l’essor historique de la musique populaire au cours du dernier siècle. Bien que cette agrégée de philosophie mette un point d’honneur à bien distinguer ses activités journalistiques de son projet artistique personnel, il est difficile de ne pas voir, en filigrane de son tout nouvel album Vie Future, la même passion érudite qui anime, à l’écrit comme à l’oral, chacune de ses lignes. Et pourtant, loin d’être plombée par une quelconque intellectualisation outrancière, il est prodigieux de se rendre compte que la même personne peut tour à tour témoigner d’une telle intelligence minutieuse dans le cadre de son regard critique, et d’un lâcher-prise si naturellement intuitif lorsqu’il s’agit de sa propre musique.

Il est prodigieux de se rendre compte que la même personne peut tour à tour témoigner d’une telle intelligence minutieuse dans le cadre de son regard critique, et d’un lâcher-prise si naturellement intuitif lorsqu’il s’agit de sa propre musique.

Conçu comme ses prédécesseurs avec la complicité cruciale du producteur et arrangeur Xavier Thiry, ce troisième long format à porter la signature de La Féline porte en lui tous les signes d’un disque à double détente, se baladant en funambule entre le gigantisme d’une portée universelle et l’intimité d’une confession déchirante. Cette bipolarité précieuse s’est annoncée dès la parution du poignant Palmiers Sauvages, peu avant l’été dernier : sur une rythmique sobre et insistante parée de vagues de cordes alanguies, Agnès Gayraud nous offrait une vision apocalyptique cruellement réaliste, dessinant un écho saisissant à notre actualité anxieuse où les enjeux écologiques paraissent aussi inéluctables qu’insolubles. Mais loin d’être un pensum moralisateur ni même une digression insouciante, cette chanson garde chevillée au corps une ligne poétique d’une force incroyablement incisive. Les vraies questions, comme les réponses possibles à cet état de fait, resteront hors champ : dans un geste plus suggéré qu’asséné sans détour, c’est à notre propre conscience collective que ce constat aussi pragmatiquement imagé fait appel.

Idéalement placé en ouverture de l’album, ce jalon implacable en donne le ton et la profondeur sans l’astreindre à une voie toute tracée. À sa suite directe, la pulsation hédoniste d’Effet De Nuit nous entraîne dans un lendemain de fête extatique, où l’insouciance craintive le dispute à l’aplomb fédérateur : « Le monde a changé quelle importance / Nous sommes jeunes et nous sommes fiers ». Cette allusion référencée à une époque révolue, où le changement radical des mentalités semblait alors imminent, donne une force vertigineuse à cet hymne épicurien et feutré, se prolongeant sur la charge plus joyeusement tribale du galvanisant Où Est Passée Ton Âme ? Malgré la noirceur intrinsèque au sentiment de vide absolu qui traverse cette ode à un paganisme déluré mais pragmatique, on a rarement entendu un refrain aussi volontaire que celui qu’entonne Agnès Gayraud lorsqu’elle proclame qu’il n’y a rien après la mort.

Cette recherche d’une élévation simultanément physique et spirituelle prend ensuite un tournant galactique radical : si l’utopie ne peut être terrestre, allons donc voir dans l’espace si nous pourrions y être. Nous embarquant à bord d’une Fusée aux circonvolutions psychédéliques chatoyantes, La Féline nous invite pour un Voyage À Cythère aérien et magique, au cours duquel le questionnement baudelairien se pare d’une mélancolie majestueuse digne du grand Robert Wyatt. Sans rien renier de ses escapades rêveuses et collectives, la chanteuse revient progressivement à une humanité vibrante et intimiste sur la seconde moitié de l’album : si La Terre Entière scintille d’une flamme généreuse évoquant avec entrain une communion humaine globale et transcendantale, Agnès Gayraud délivre dans la foulée, par un saisissant mouvement en trois temps, une séquence haletante couvrant un impressionnant spectre émotionnel. Qu’elle évoque la douloureuse perte d’un proche et la pérennité tenace de son souvenir sur le pourtant remuant Tant Que Tu Respires, qu’une guitare rocailleuse et libératrice vient traverser de part en part, les divers aléas d’une existence en dents de scie sur une malicieuse Fortune ou la gestation de son premier enfant sur d’ensorcelantes Visions De Dieu, dont la rythmique métronomique et psychotrope renvoie aux hallucinantes digressions du rock allemand le plus minimal, La Féline semble vouloir nous suggérer le caractère unique et intangible du lien qui nous attache indéfectiblement à nos aînés, nos contemporains et notre propre descendance, par delà nos enveloppes terrestres cruellement fragiles et périssables.

La Féline concilie avec bonheur le caractère profondément pop de sa musique et sa soif inextinguible de recherche formelle, à grands coups de refrains éclatants, de mélopées entêtantes et d’arrangements audacieux.

La conclusion brutalement déstructurée mais paradoxalement euphorique du final Depuis Le Ciel (avant une paire de titres bonus ajoutés à l’édition numérique) vient boucler en beauté ce qui ressemble fort à un conte initiatique, tant pour l’auditeur que pour sa narratrice : en mettant littéralement sa musique en pièces, c’est comme si la chanteuse nous invitait à les recoller pour en faire quelque chose par nous-mêmes. Dans le même temps, ce que nous fait partager Agnès Gayraud avec cette dizaine de titres à la complémentarité sidérante, relève davantage d’une expérience humaine individuelle dépouillée à l’extrême, jusqu’au dénuement le plus total, que d’un pontifiant cours magistral qui viserait à nous enseigner une quelconque vérité suprême : à l’opposé de certains artistes, en France comme à l’international, qui ont fini par dénigrer leur accessibilité mélodique au profit d’ambitions parfois opaques et démesurées, La Féline concilie avec bonheur le caractère profondément pop de sa musique et sa soif inextinguible de recherche formelle, à grands coups de refrains éclatants, de mélopées entêtantes et d’arrangements audacieux. Dans ce contexte, il paraît particulièrement réjouissant de pouvoir affirmer que Vie Future parvient à constituer une divine surprise toute dédiée à l’échelle humaine.

J’ai eu le plaisir de rencontrer Agnès Gayraud par une belle matinée d’automne, pour tenter d’en savoir davantage sur la genèse de son album, des circonstances personnelles qui l’ont inspiré jusqu’à l’élaboration patiente de sa matrice sonore. Au fil de cet entretien à bâtons rompus, traversé par autant de grands éclats de rire que de moments plus introspectifs ou descriptifs, il m’est apparu évident que la personnalité de cette créatrice singulière, aussi sensible que déterminée, est au moins aussi attachante que son nouveau disque. Détail amusant, notre entrevue s’est déroulée à la brasserie de l’Hôtel Du Nord, situé sur les bords du canal Saint-Martin à Paris et immortalisé dans le mythique film du même nom par Marcel Carné en 1938 : contempler une plaque commémorative, décrivant tout le passif de ce lieu historique, fut le parfait préambule avant d’entamer cette discussion passionnée autour d’un disque qui, derrière son ambiance futuriste, semble discrètement dévolu à l’inexorabilité du temps qui passe.

La Féline / Agnès Gayraud (© Swan Arnaud)

INTERVIEW

 

Votre nouvel album semble boucler une trilogie initiée avec ses deux prédécesseurs, Adieu L’Enfance et Triomphe. Était-ce quelque chose de conscient de votre part ?

Agnès Gayraud : Je dirai plutôt que cela s’est construit progressivement. Il a quand même fallu assembler un certain nombre de chansons avant qu’il apparaisse comme évident que la narration un peu existentielle, que j’avais déjà entamée auparavant, se poursuivait avec elles (sourire). Concrètement, j’ai commencé à composer les titres de l’album en janvier 2018, je suis tombée enceinte le mois d’après et j’ai perdu mon beau-père le mois suivant. Voilà pour le contexte, mais je savais quand même dès le départ que je voulais faire quelque chose d’un peu « science-fictionnel », en me disant qu’après un disque comme Triomphe, je ne pouvais décemment pas appeler mon album suivant La Vie Ordinaire et aller vers quelque chose de plus ancré dans un quotidien banal (rires). Je me demandais donc quel allait être l’horizon de ce disque-là, et il se trouve que j’ai toujours aimé la SF, les histoires liées au cosmos ou aux Big Dumb Objects (qu’on pourrait traduire en français par « gros objets stupides », ndlr). Je pense en particulier à un roman d’Arthur C. Clarke nommé Rendez-Vous Avec Rama, dans lequel est décrit de cette manière un objet dans l’espace.

Dès le début, il y avait donc cette idée un peu cosmique, mais je voulais aussi apporter une dimension d’intimité, vu que je crois fermement que créer une chanson est un processus qui n’aurait pas de sens sans cela. Tout s’est donc goupillé comme ça, jusqu’à ce que je prenne conscience qu’il s’agissait effectivement d’une trilogie… quitte à ce qu’elle devienne même une quadrilogie un peu plus tard (rires). Il faut reconnaître que ça reste quand même une vision rétrospective des choses : je ne me suis jamais dit, plus jeune, que je ferai une trilogie quand je serai « grande », et ce n’est que progressivement que j’ai pris conscience que finalement, ces disques formaient un tout.

Sur toute sa longueur, Vie Future oscille entre gravité et optimisme, tant sur le plan musical qu’au niveau des textes. Cet équilibre est-il délibéré et dans ce cas, a-t-il été difficile à obtenir ?

AG : Oh non, ce n’est absolument pas volontaire. Je pense que c’est davantage lié à mon rapport naturel au monde, qui passe à travers mes chansons. C’est toujours un peu le même état d’esprit divisé, voire déchiré, entre la théoricienne et la musicienne : sans que ce soit exceptionnel non plus, il y a probablement en moi, comme en nous tous d’ailleurs, un individu conscient de la gravité de certains drames qui se jouent, d’un point de vue personnel comme collectif. Mais je ne suis pas non plus extra-lucide, je crois même être assez naïve sur certains plans : à côté de ça, il y a un élan plus spontané, voire enfantin. On parle là de personnalité et de vision du monde, et ce n’est pas quelque chose que l’on contrôle. Je ne me suis jamais dit consciemment qu’il manquait une petite dose de joie à un endroit, par exemple.

« Il y a probablement en moi, comme en nous tous d’ailleurs, un individu conscient de la gravité de certains drames qui se jouent, d’un point de vue personnel comme collectif. »

Je me souviens que lorsque j’ai chanté Tant Que Tu Respires à mon partenaire Xavier (Thiry, réalisateur et arrangeur des albums de La Féline depuis Adieu L’Enfance, ndlr) pour la première fois, on s’est interrogé sur ce passage où je mentionne « ce grand tube qu’on t’a fixé », ce qui reste une image très concrète que j’ai en tête depuis que j’ai vu mon beau-père comme ça. Pendant trente secondes, pas plus, il s’est demandé si ce n’était pas trop dur et s’il ne fallait pas le retirer, mais il me paraissait évident que non. J’ai pensé à ce titre de Lou Reed que j’adore et qui s’appelle Sword Of Damocles (sur l’album Magic And Loss de 1992, ndlr), dans lequel il évoque l’un de ses amis mourant du cancer : il n’était pas imaginable pour lui d’adoucir la réalité, et cette chanson est magnifique telle qu’elle est. Sans me comparer à lui, lorsque je me demande si Leonard Cohen aurait enlevé cette phrase, la réponse est évidemment non (rires). Ou alors il l’aurait retirée parce qu’il l’aurait trouvée poétiquement mauvaise, mais on n’enlève pas une phrase parce qu’elle serait « dure ».

Donc dans tout ça, cette douleur, ou cette gravité si tu préfères, elle apparaît malgré moi. J’ai un petit garçon d’un an et il entend cet album depuis qu’il est né, sans que je le lui fasse écouter en boucle non plus ; il l’entendait même in utero d’ailleurs, puisqu’il était avec moi durant tout le temps où j’ai travaillé dessus. Il connaît très bien Palmiers Sauvages, qui est une chanson à laquelle il réagit dès qu’il entend ma voix, mais je n’arrive pas à la lui chanter, parce que ce serait vraiment terrible de lui dire « 2034, cimetière assuré » alors qu’il vient de naître…  Tout cela n’est donc absolument pas résolu, même si je l’exprime sans détour : il n’y a pas chez moi de délibération où je pèserai le pour et le contre. Je pense même que ça doit rester problématique pour que ça puisse toucher, ce n’est absolument pas une chanson militante pour dire ce qu’il faudrait faire.

La première moitié de l’album semble s’inscrire dans une certaine universalité, avant de progressivement évoluer vers une dimension plus ouvertement intime et personnelle. Dans le cadre d’un album, était-ce important pour vous de raconter une histoire, ou tout du moins de faire vivre une expérience immersive à l’auditeur ?

AG : C’est vraiment l’un des pouvoirs majeurs de la musique, que l’on peut déjà ressentir dans la vie courante, ne serait-ce que socialement : alors que nous sommes en train de discuter tous les deux dans ce bar, nous sommes déjà baignés de musique en continu, par exemple. Avec ce défaut qui fait que nous sommes amenés à couvrir ce fond sonore par nos paroles, vu qu’on essaie de ne pas écouter la musique diffusée pour pouvoir s’écouter l’un et l’autre (sourire). En musique, l’immersion est donc permanente, et le véritable enjeu, lorsque tu en fais, est d’arriver à obtenir une expérience exclusive, au cours de laquelle tu captes l’attention de l’auditeur. Il est vrai que je pense beaucoup à l’idée que l’on puisse rentrer dans mon album comme dans un vaisseau qui nous emmènerait dans un voyage. Je sais que ça peut sembler être un cliché terrible, mais chacun des disques que j’ai faits relève d’une quête cherchant à envelopper l’auditeur : arriver à susciter un désir d’attention exclusive, c’est un peu le Graal lorsque tu fais de la musique aujourd’hui.

Adieu L’Enfance était un disque très concret dans ce qu’il décrivait, tandis que Triomphe travaillait une dimension plus onirique. Seriez-vous d’accord pour dire que Vie Future combine ces deux aspects ?
« Arriver à susciter un désir d’attention exclusive, c’est un peu le Graal lorsque tu fais de la musique aujourd’hui. »

AG : D’une certaine manière, oui. Lorsque je faisais Adieu L’Enfance, c’était comme si j’étais recroquevillée en position fœtale, remplie de doutes en me regardant le nombril : c’était vraiment l’introspection par excellence. Avec Triomphe, j’étais davantage dans une réflexion sur l’identité, effectivement guidée par un certain onirisme au travers de plusieurs personnages : la sauvageonne, la guerrière et d’autres facettes encore, qui comptent toutes pour moi. J’ai le sentiment qu’avec Vie Future, je m’adresse beaucoup moins à moi-même qu’à un « tu » extérieur : le « tu » d’Adieu L’Enfance, c’était moi, mais sur Visions De Dieu, ce n’est plus moi. Alors là non plus, ce n’est pas délibéré de ma part, mais je m’en rends compte quand même. Ce qui m’a vraiment stimulé pour l’écriture de ce disque, c’était de pouvoir m’adresser à un « tu » qui puisse être un amoureux, mon enfant à naître ou la personne qui m’a élevée. Il y a donc certainement une évolution sur ce plan-là, mais je pense qu’elle relève davantage du mystique que de l’onirique, dans le sens où ce dernier se réfère au monde des rêves, ce qui collait très bien à Triomphe. Dans ce sens-là, il y avait déjà des ambitions un peu stellaires dans Adieu L’Enfance, notamment sur la chanson T’Emporter, avec ce côté tourné vers le ciel, se détachant du contexte terrestre.

Plus encore que sur vos précédents disques, votre voix est travaillée par des effets sonores ou des ruptures de ton. Sans amoindrir l’importance que vous accordez à vos textes, la considérez-vous comme une matière musicale comme une autre ?

AG : Oui, dans le sens où c’est mon premier instrument. Bien sûr, j’ai un grand plaisir à jouer de la guitare, à faire des solos et ce genre de choses, même si je ne suis pas une travailleuse acharnée, ce qui fait que je peux être capable du meilleur comme du pire (rires). Enfin peut-être pas du pire, mais du médiocre, en tout cas. Alors que ma voix, c’est vraiment l’instrument que je maîtrise le mieux. C’est-à-dire que je peux, vocalement, faire des choses très aiguës ou très graves, dans le cadre de la tessiture qui est la mienne et qui s’avère être assez élastique. Quand je chante pour La Féline, j’essaie d’avoir une voix qui soit vraiment la mienne, dans le sens où je choisis une possibilité parmi plusieurs, quitte à ce qu’elle apparaisse comme étant une voix « blanche ». De toutes façons, dès qu’on chante en français, les gens disent que ça se rapproche de Jane Birkin, de Mylène Farmer ou de Barbara. Bon, dans mon cas, je dois dire qu’on cite plus souvent les deux premières que la dernière (rires).

« Il y a beaucoup de chansons du disque pour lesquelles la voix que l’on a gardée est celle de la première prise. »

Donc oui, ma voix est vraiment l’instrument ultime en ce qui me concerne, et d’ailleurs il y a énormément de choses dans ma musique qui sont d’abord chantées avant d’être arrangées pour d’autres instruments. Par exemple, dans Palmiers Sauvages, il y a toute une partie des cordes qui a été arrangée par Xavier, mais toutes les amorces sont des choses que j’ai enregistrées en les chantant. Le violon interprète ce que la voix a déjà interprété dans un timbre donné. Et j’ai envie d’aller plus loin encore, parce que les artistes auxquels j’ai beaucoup pensé pour ce disque, même si je les aime depuis longtemps déjà, sont des gens comme Laurie Anderson, Fever Ray ou même PJ Harvey sur certains de ses albums. Ce sont des artistes qui vont assez loin, jusque dans le théâtral même, ce que je ne fais pas trop encore… sauf sur Lucifer, un morceau un peu étrange qui est disponible en bonus de ce nouvel album. Même s’il compte beaucoup pour moi, c’est pour cette raison qu’il n’y a pas trouvé sa place au final (sourire).

Mais bien qu’il y ait effectivement un vrai travail de la voix sur Vie Future, on a quand même voulu conserver une certaine spontanéité : il y a beaucoup de chansons du disque pour lesquelles la voix que l’on a gardée est celle de la première prise. À un moment, j’en avais refait une pour Palmiers Sauvages, avec un mixage sur lequel on entendait davantage les cordes, ce qui donnait quelque chose d’un peu trop « embourgeoisé » et perdait en route l’émotion initiale. On a donc repris la prise vocale d’origine en la mettant plus fort, parce que même si l’on a énormément travaillé la subtilité de l’arrangement, il ne fonctionnait que grâce à l’émotion de la voix.

En termes d’ambiances comme de mélodies, Vie Future affiche une grande cohérence d’ensemble tout en étant votre disque le plus varié à ce jour. Vouliez-vous apportez un contrepoint formel à la force des sentiments qui y sont évoqués ?

AG : Là encore, c’est ma façon d’être : je n’ai pas envie de prendre les gens en otage avec ma tristesse. Je pense que si j’avais fait une version triste et déprimante de Tant Que Tu Respires, ça n’aurait pas fonctionné : pour cette chanson, je voulais de la fuzz, quelque chose qui explose. Et chanter « demain, quand tu te réveilleras » à quelqu’un qui ne se réveillera pas, ça relève du même principe (silence ému). Evidemment, l’idée n’est pas de rendre joyeuse, artificiellement, une chose qui est triste par essence : le chemin, en tout cas celui que j’ai pratiqué, est plutôt celui d’un passage par la colère, celle qu’on éprouve tous lorsque l’on a perdu quelqu’un de cher, avant de se retourner ensuite contre elle avec puissance.

Une séquence particulièrement prenante est l’enchaînement entre les titres Tant Que Tu Respires, Fortune et Visions De Dieu, qui vous voient successivement évoquer la perte d’un être cher, le caractère incontrôlable du sort et le bonheur d’une naissance. Les chansons en général, et les mots en particulier, ont-ils un pouvoir de transcendance du réel ?

« Quel que soit l’art que l’on pratique, donner des leçons est la pire chose que l’on puisse faire. »

AG : Complètement. Je pense sincèrement qu’écrire, chanter et partager un titre comme Tant Que Tu Respires m’a énormément aidée. Mais c’était déjà le cas pour Adieu L’Enfance, qui avait une dimension incontestablement cathartique. En revanche, j’ai pas mal hésité à mettre Fortune sur l’album, parce que j’y chante « pourquoi m’as-tu abandonnée ? », qui sont quand même des paroles du Christ (rires). Pour ce qui est de cette séquence particulière de trois morceaux, j’aime bien qu’il y ait ce genre de moments dans ce que je fais : la musique, c’est aussi un art du temps. Ce qui nous ramène forcément au thème de la vie et de l’existence. Mais quel que soit l’art que l’on pratique, donner des leçons est la pire chose que l’on puisse faire. Je ne me sens absolument pas clairvoyante dans ce que j’énonce, mais si on me dit qu’on ressent les choses lorsque je les dis, ça veut dire que j’ai réussi mon coup, quelque part (sourire).

Sur Où Est Passée Ton Âme ? vous chantez « il n’y a rien après la mort », tout en dévoilant un peu plus tard une facette plus mystique sur Visions De Dieu. Y a-t-il l’affirmation d’une forme de quête spirituelle au travers de cet album ?

AG : J’ai l’impression que la musique m’autorise à être religieuse là où je ne le suis absolument pas dans la vie courante (rires). Les plus grandes œuvres musicales ont été composées par des gens qui croyaient en Dieu, et pas uniquement dans le monde occidental. Quelqu’un comme Alice Coltrane disait même qu’il est impossible de faire de la musique si l’on n’y croit pas. Evidemment, énoncé comme ça, ça ne fait pas très punk (rires). Même si ce ne sont pas des choses que je pourrais associer conceptuellement, la musique est pour moi une forme d’élévation spirituelle, en effet. On a tous cette espèce d’émotion indicible qui nous submerge en écoutant un disque comme le Spirit Of Eden de Talk Talk, par exemple : « L’esprit du Paradis », tout un programme ! (rires) Je crois que c’est dans cette dimension utopique ou paradisiaque que se trouve la quête ultime dans la musique. Il y a aussi le corps et la danse, bien sûr ! J’espère qu’il n’est pas interdit de danser au Paradis, on n’est pas obligé d’y projeter une vision chrétienne dans laquelle tout le monde s’emmerde (rires). Je crois être une sorte de matérialiste mystique, et la musique me permet de tenir les deux bouts, lorsque je tiens l’instrument dans mes mains et que ça passe par le corps (sourire).

De nombreuses artistes françaises revendiquent au travers de leur musique une dimension ouvertement féminine voire féministe, tandis que la vôtre semble s’affranchir de toute référence à un genre défini. Est-ce un choix éthique de votre part ?

AG : Je ne m’interdis rien. Je me considère avant tout comme un être humain. Mais la question de ma féminité, ou de mon « être femme » social, intervient quand même : quand je fais un truc de guerrière comme Trophée, par exemple. Ça m’a aussi beaucoup amusée de faire Visions De Dieu avec un rythme krautrock, vu qu’il n’y a pas plus masculin comme type de musique. Moi je fais un krautrock de maman, et ça je n’en avais jamais entendu avant (rires). Chanter « mon tout petiiiiiiiiiiit » sur un son pareil, je sais que ni CAN ni La Düsseldorf ne l’auraient fait (sourire). Je dois avouer qu’il y a pour moi un certain plaisir à s’approprier des codes musicaux qui sont souvent plus masculins que d’autres.

« Je dois avouer qu’il y a pour moi un certain plaisir à s’approprier des codes musicaux qui sont souvent plus masculins que d’autres. »

Au delà de ça, l’époque est en effet très concentrée sur la ou les identité(s). C’est quelque chose que je trouve légitime et important, mais que je n’ai pas envie de surjouer. Ceci dit, je n’ai pas envie de le minimiser non plus : il n’y a pas de déni ou de charte « éthique », pour reprendre tes termes, qui m’y pousserait. Je pense en revanche qu’en ce qui me concerne, l’urgence est de montrer que la vision du monde d’UNE femme (puisque je n’incarne pas LA femme en général) peut produire des choses qui ne pourraient pas être exprimées par un autre individu. C’est peut-être aussi dû à ma formation philosophique… Mais je me suis quand même posée une question récemment, au sujet du « nous de majesté » que l’on utilise souvent en tant qu’écrivain ou journaliste, et que l’on accorde traditionnellement au masculin. Du coup, dans mon livre Dialectique De La Pop, il m’est arrivé de l’accorder au féminin (sourire). Mais il est vrai que la philosophie encourage beaucoup à considérer le masculin comme universel. Et comme on le sait, il y a très peu de femmes philosophes, très peu de philosophes qui ont eu des enfants : c’est quand même très déterminé, tout ça.

La Vie Future, c’est tout de même féminin (rires).

AG : Certes, mais la phallocratie aussi ! (rires) Disons, pour conclure sur ce thème, que je cherche à être humaine, sans dénier le fait que je suis une femme, évidemment. Ma façon de militer pour ça, c’est justement de ne pas placer systématiquement mon identité avant mon discours. Quoiqu’il advienne, l’émotion doit toujours précéder l’identité.

Après avoir évoqué le passé, le présent et l’avenir, avez-vous déjà une idée de ce que vous souhaiteriez exprimer par la suite ?

AG : Il est encore trop tôt pour le dire (rires). Ce qui est marrant à ce sujet, c’est que quelques mois après la sortie de Triomphe, je pensais déjà que je n’aurais plus rien à dire. Il y a alors eu une sorte de moment d’accomplissement. Cependant, musicalement, je vois et je perçois des choses que je pourrais approfondir : je pense qu’un titre comme Depuis Le Ciel, par exemple, a quelque chose que j’ai encore peu exploré. C’était une grande joie pour moi de faire ce morceau très libre et assez « avant-gardiste » par rapport à ce qui se fait aujourd’hui en matière de pop française. Mais même si ce titre-là me donne des pistes d’exploration sonore pour la suite, je t’assure qu’au moment où je te parle, j’ai vidé mon sac « du moment » (rires). Cela dit, je sais bien qu’heureusement, la vie réserve toujours de nouvelles surprises donc j’aurais sûrement d’autres choses à raconter à l’avenir.

La Féline – Vie Future
Disponible en CD et digital depuis le vendredi 11 octobre 2019 via le label Kwaidan Records. Sortie du vinyle le vendredi 8 novembre 2019.

La Féline sera en concert à Paris (Café De La Danse) le jeudi 12 décembre 2019.
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Un immense merci à Jean-Philippe Béraud pour Martingale, ainsi qu’à Frédérique De Almeida et Stéphane Viard pour Kwaidan Records.

 

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