« LE LIEN »

LE FIL de Marie Simon

Dara Scully
Dara Scully
Ecrit par Marie Simon

LE FIL

Je n’ai jamais su te parler ni rien t’ordonner, bien sûr, parce que tu nages trop vite. Alors je sors de l’eau. Tu ne t’y attends pas mais tu vas devoir sortir aussi. Tu es forcée de m’écouter, maintenant. Reste cachée ma douleur, oui, fais-toi petite : tu n’iras pas plus loin.

Regarde comme je suis déterminée, et crois-moi: je n’aurai pas peur. Sois raisonnable, tu ne sais pas marcher, ni courir sur les toits. Ne regarde pas les nœuds, regarde en bas, diminue, rétrécis. Tais-toi s’il te plaît, entre dans ce dé à coudre.

De toute façon, ma douleur, je ne te parlerai plus.

Des fils, et puis d’autres, et puis quelques attaches. On a beaucoup tissé sans le faire exprès. Nous rions toujours, même aujourd’hui, encore tout à l’heure. À pleines dents, les gorges faites d’eau fraîche. Nos cheveux ruissellent et les souvenirs sont tout croisés. Mouillés.

Je sais que le rideau s’est encore déchiré, mon amie. Tu ne voulais pas le dire, hein? Je suis au courant. Ma petite voix, ma grande gueule, ma panthère, des nœuds se sont faits sur ta poitrine, le rideau est encore déchiré et tu n’y es pour rien. Nous ne sommes pas encore sèches et le rire résonne. Recommençons.

Sortons de l’eau pour un moment, d’accord, jouons à côté, on s’en fout. On va encore fabriquer des images et des chemins escarpés, et même quand tu les auras desserrés, les nœuds. On va encore plonger des rochers et remonter, et puis tremper le goudron avec nos talons.

Tous les tissus sont jolis sur toi.

Le fil qui nous lie est bien plus solide que les nœuds. On les regardera d’en haut en rigolant quand ce sera fini. Et on replongera. Les toits étincellent, on séchera vite. Je regarde les nœuds en espérant que tu ne me vois pas. Et si tu me vois tant pis, sache que je parie encore et toujours sur toi.

Ça va être le plein soleil pendant un moment sur les rochers, mais on te fabriquera des courants d’air, des éventails en papier. D’ici où ça brûle, on dirait que les photocopies et les trains sont loin, de vieux pas grand choses, mais pas pour moi. Je m’égoutte et je les vois comme ils étaient, comme ils sont: des champs de joie.

Les nôtres.

Elle est grande Camille, et tous ses tendons, elle en a plus que vous et moi, et ses tatouages sont les pierres sur lesquelles nous sautons. Sur l’eau. Juste au-dessus des nœuds. Il ne faut en rater aucune mais nous sommes adroites, aucune ne nous échappe.

Ce nœud après des centaines de milliers de sauts, de ricochets parfaits. Isolé par ta joie, ta falaise d’audace et tes kilomètres d’élan. Il est ridicule. Nous rions, parce que nous sommes invincibles. Je suis trop malhabile pour dire ce lien, mais c’est cette grâce, la tienne, qui me permet d’atterrir.

Bondis, maintenant.

C’est à toi que je parle, mon athlète fragile. Je ne te l’ai jamais dit, et cela n’a pas d’importance, puisque nous entassons les cailloux ensemble, mais je sais coudre. Je crache sur les corniches et leurs oiseaux pour te faire rire, pour que l’on n’ait pas trop chaud le temps des nœuds.

Je te suis sur les cailloux.

Nous sommes sorties de l’eau et nous sautillons côte à côte. Maintenant, c’est toi qui marche devant moi, et qui porte les nœuds. Il y a de la lumière partout où tu passes, du coup c’est plus facile pour moi, bien sûr. Je ne peux pas les défaire, mais je peux en porter un morceau. Même un lourd, tu sais.

Tout le monde attend que tu plonges à nouveau. Ce sera un plongeon parfait, avec une trajectoire exemplaire. Juste pour ce moment où tu ressors la tête de l’eau en souriant. C’est sûr, ils sont tous là pour toi : la lune et les vœux sont neufs, le formidable et son Monsieur ne sont pas loin.

Je danse avec toi sur les piqûres, et je sais que le tissu sera recousu.

© Arnaud Compagne

Merci à Marie Simon de nous avoir offert ce texte.

Marie Simon est auteure de Ce que j’appelle Jaune (2016) publié aux éditions Leo Scheer.

Elle est aussi auteure de : Les Pieds Nus (2012) publié aux éditions Leo Scheer.


Retrouvez la présentation du projet « Le Lien« , le texte de Thomas Giraud, Tomber à l'(e)autre, celui de Isabelle Bonat-Luciani, Les contours ne tiennent que pour consoler, celui de Julien d’Abrigeon, Trope lien et trop plein, celui de Anna Dubosc, Rue Ganneron, celui de Barz Diskiant, Tel tarzan qui de liane en liane et celui de Elisa Shua Dusapin, Les ursulines.

Vous retrouverez notre série consacrée à la thématique du lien dès la rentrée de Septembre !

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