Chronique Musique

Lea Porcelain et les berceuses cryogénisées

crédit photo: Micki Rosi Richter
Ecrit par Ivlo Dark

Le groupe aurait pu venir tout droit de Limoges et j’aurais été le premier à faire le malin avec un jeu de mot affligeant mais, d’une part, ce n’est pas mon genre de me fourvoyer dans ce genre de fantaisie et, d’autre part, les deux membres de Lea Porcelain se sont rencontrés dans un club de Francfort.

Julien Bracht s’y produisait pour de compulsifs sets électroniques. Markus Nikolaus, autre bras armé du duo, vit l’opportunité de sédentariser puis engendrer, d’une musique indépendante, un assemblage ultra vivant. Son acolyte en profita alors pour mettre en veille son projet solo qui tombait quelque peu dans les affres d’une usante routine. Nos amis profitèrent alors de l’immensité du FUNKHAUS (plus grand studio d’enregistrement au monde après avoir été la maison de radiodiffusion berlinoise durant l’occupation soviétique)

Lea Porcelain, victime consentante du bouche-à-oreilles élogieux et de l’effet boule de neige tissé par les réseaux. Le coup de cœur de l’été 2017 devait sans doute être glacé lorsque le mercure sous certaines latitudes nécessitait la mise en marche d’une climatisation à la fois fraiche et palpitante.

Hymns Of The Night déboule alors avec la promesse de nuits émerveillées. Les berceuses seront néanmoins particulières. L’obscurité étant, le plus souvent, annihilée par une lune bien plus éblouissante que le soleil.

Histoire de se faire un nom, le groupe assure la première partie d’Alt-J (exercice périlleux si l’on compare les deux univers) bien après avoir concocté en 2015 un premier EP de quatre titres, préfigurant la première production long format.

Il y a dans les entrailles de cette musique une suggestion des années faramineuses du krautrock allemand. C’est le cas des hurlements introductifs d’Out Is In qui convoquent autant une folie auditive martelée que les vibrations contemporaines mais néanmoins revival des adeptes de la chapelle post-wave (The KVB me venant directement à l’esprit). Battements lourds, diffusions froides bien qu’extrêmement fulgurantes. Tout y est… avec une profusion qui ne fait pas dans la pingrerie.

Évidence des références encore plus aboutie sur les guitares répétitives, la basse marquée de Bones qui renvoient au processus d’exhumation des nappes synthétiques du mythique Atmosphere. Il ne manquerait plus qu’une imagerie floquée par le photographe Anton Corbijn et on pourrait parler de mimétisme, voire de plagiat. En l’occurrence, c’est Julien Bracht lui-même et Micki Rosi Richter qui se sont prêtés à l’exercice du clip afin d’illustrer ce post-punk confiné sur un chant désabusé et qui chemine vers une capacité à s’engouffrer sur des radicalités laissant les pâles copistes dans les cordes. La saveur est extrême, bien propulsée par une forte dose de luminosité aveuglante.

La diction est intensément frigorifiée sur cette expulsion à la renverse. La basse irradiante qui gronde de Warsaw Street vient accompagner de ses effets, une boite à rythme gonflée à bloc. Autant dire que l’incarnation (encore) du fantôme Ian Curtis est une résurgence estomaquant l’auditoire.

Similar Familiar dans un registre voisin étale allègrement une noirceur dont les beats électroniques évoquent les trop mésestimés She Wants Revenge, autre duo de choc dont les percussions se fondent sur un tempo alerte, mêlé d’effusions sombres. La danse est quasi macabre et le propos sonne fort, très fort dans nos oreilles !

Lea Porcelain aurait pu photocopier à l’infini le processus mais, l’intelligence du disque réside, de manière émérite, dans un potentiel savant. Le calcul des bons équilibres. Illustration remarquable avec le placement médium de White Noise, morceau de moins de 2 minutes qui octroie une véritable césure à l’œuvre. Un piano décharné et une voix déglinguée (ou inversement) composent un oasis de mélancolie dont la soudaine faible teneur en décibels est une contrepartie aux bourdonnements qui précèdent et qui suivront. Une sorte d’entracte sensoriel avant qu’un époustouflant grincement stylisé ne reprenne ses droits.

Les nouveaux protégés de Kobalt / PIAS enchainent sur une seconde partie bien plus ténébreuse. Une amertume impénétrable teintée de heurs post-traumatiques (12th of September) après avoir contourné les efforts biberonnés aux accélérations laissant la décence de ne jamais être timorés. Les boucles sont hypnotiques et l’abondance quasi permanente réveillera de leur insomnie les chantres d’une détestation face à cette énième caricature illégitime. Il n’empêche, les battements lointains de métronomes agonisants, le voile ébène posé sur le marbre, les déflagrations un peu crade fondues dans la masse sont autant d’alibis justifiant l’enthousiasme qui est le mien et partagé par bon nombres d’irréductibles adorateurs d’un climat nappé de romantiques déflagrations.

La cryogénisation sera totale avec les déformations terrifiantes de Loose Life, ses profondeurs au frottement cutané instantané. Progressivement, les tensions s’y épaississent à coup de cymbales et autres saturations spatiales. Nous sommes dans l’excitation électro-dark ! Le planant laissant insérer un brouillard épais dans des suspensions digitales, elles-même pigmentées d’éclairs muets.

Sentiment d’étouffement dans les rues de Berlin. La crainte du retour au conflit transperce les images datées d’une cité qui capitule.

Ce ne sera pas les cas du dernier titre, Endlessly. Architecture sonore qui diffère quelque peu du reste. Tel un trompe l’œil qui nous ferait miroiter quelques accalmies après la déferlante d’une vague hautement abrasive.

Lea Porcelain ne s’encombre pas de clichés. Les musiciens osent seulement le flashback avec le concours d’affriolants fondements rabâchés mais qui prennent, sous leurs doigts, l’allure d’une exquise promesse. Des berceuses grelottantes pour les grands enfants que nous sommes.

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