Qu’elle vienne d’un père violent, d’un gourou, d’un groupe ou même du regard des autres, l’emprise peut prendre mille visages. Elle façonne des comportements, dicte des silences et pousse parfois à se trahir soi-même. Ou à se renier. Ces quatre livres racontent cela de manières aussi différentes sur le fond que la forme. Ils mettent en lumière les modalités recherchées par des êtres humains pour reprendre le contrôle de leur propre existence.
Je suis drôle de David Foenkinos – Gallimard – 2026

Avec Je suis drôle, David Foenkinos continue d’explorer ces personnages fragiles qui émaillent son œuvre depuis des années. De La délicatesse à Charlotte, en passant par Numéro 2, l’auteur s’intéresse toujours aux êtres en déséquilibre, à ceux qui avancent dans la vie avec des blessures pas tout à fait cicatrisées qui laissent une place béante à leur besoin d’être aimés.
Gustave Bonsoir appartient pleinement à cette galerie de personnages. Orphelin très tôt, adopté et hanté par la peur de l’abandon, il comprend rapidement que le rire lui permet d’exister aux yeux des autres. Il se persuade alors qu’il est drôle et rêve de devenir humoriste de stand-up. Mais la scène ne pardonne rien et faire rire sincèrement constitue une entreprise bien plus ardue que celle qui consiste à provoquer un sourire poli.
Le roman repose sur cette tension entre le besoin d’être aimé et l’impossibilité de combler ce vide intérieur. Foenkinos écrit cela avec sa légèreté habituelle, cette manière fluide et accessible de parler de sujets profondément mélancoliques sans jamais alourdir son récit. Sa patte est en ce sens bien identifiable et son écriture maintient cette douceur.
Comme souvent, un événement improbable viendra modifier le destin du personnage principal et, presque malgré lui, le précipiter vers autre chose. Il convient de ne pas trop en dire pour ne pas divulgâcher la suite, disons simplement que la vie bascule parfois grâce à des rencontres ou des événements absurdes que personne ne maîtrise réellement. Quoi qu’il en soit, les amateurs de l’oeuvre du parisien ne seront pas dépaysés et apprécieront ce nouveau livre.
Fauves de Mélissa Da Costa – Albin Michel – 2026
Avec Fauves, Mélissa Da Costa change de braquet par rapport aux romans plus lumineux qui ont fait son succès. Elle plonge ici dans un univers brutal, étouffant. Presque animal. Celui d’un cirque itinérant dirigé par une communauté tzigane où débarque Tony, dix-sept ans, après avoir fui un père alcoolique et violent.
Très vite, le cirque apparaît comme un faux refuge. Derrière les lumières et la fascination des spectacles se cache un monde fermé, régi par ses propres règles, ses traditions et ses violences. Tony découvre les chevaux, les lions, les tigres, mais surtout une autre manière d’exercer la domination. La violence change simplement de visage.
Mélissa Da Costa impressionne par sa capacité à rendre cet univers extrêmement sensoriel. On sent la sciure, la sueur, l’alcool, les cages humides et la poussière des roulottes. Tout semble physique dans ce roman. Même les silences deviennent oppressants. Et puis il y a cette question qui traverse constamment le livre. Qui est réellement le fauve ? L’animal enfermé dans sa cage ou l’homme incapable d’échapper à sa condition et à sa propre brutalité ?
L’une des dimensions les plus fortes du roman réside aussi dans le regard porté sur les femmes de cette communauté. Souvent reléguées à l’arrière-plan, privées de certaines libertés, elles vivent enfermées dans des rôles imposés. Le personnage de Sabrina cristallise parfaitement cette tension permanente entre désir d’émancipation et fatalité sociale.
Roman sombre, tendu, parfois étouffant, Fauves confirme surtout la capacité de Mélissa Da Costa à écrire des histoires bouleversantes basées sur des personnages profondément humains.

A-t-on besoin d’un chef ? de Mehdi Moussaïd – Allary Editions – 2025

Avec A-t-on besoin d’un chef ?, Mehdi Moussaïd propose un livre passionnant parce qu’il attaque frontalement une idée profondément ancrée dans nos sociétés, celle selon laquelle un groupe humain aurait forcément besoin d’une autorité forte pour fonctionner efficacement.
Chercheur spécialisé dans les comportements collectifs et vulgarisateur reconnu grâce à sa chaîne Fouloscopie, Moussaïd s’appuie sur des expériences scientifiques, des études comportementales et des exemples historiques pour montrer qu’un groupe bien organisé peut parfois surpasser les individus les plus compétents qui le composent.
Le grand mérite du livre est sa clarté. Jamais théorique au point d’en devenir indigeste, il multiplie les exemples concrets et les expériences étonnantes. Pour ce faire, l’auteur imagine même 100 cobayes auxquels il attribue un nom et des caractéristiques supposées représenter un panel lambda de la société. Il positionne ces 100 cobayes dans différentes situations et évalue, à partir de principes de psychologie sociale, ce qui pourrait logiquement advenir. Tout simplement passionnant puisque, bien organisés, des amateurs deviennent capables de rivaliser avec des experts et une coopération spontanée devient plus efficace qu’une hiérarchie rigide.
L’essai interroge donc notre rapport à l’autorité. Pourquoi cherchons-nous toujours des chefs ? Pourquoi faisons-nous davantage confiance à une figure dominante plutôt qu’à l’intelligence du collectif ? Derrière son apparente légèreté, le livre pose des questions très politiques et très contemporaines sur le fonctionnement du travail, du pouvoir et des groupes humains. Et il laisse l’impression assez réjouissante que l’intelligence collective n’est peut-être pas une utopie naïve mais une possibilité bien réelle.
Fanatisé de Michaël Petkov-Kleiner – Denoël – 2026
Fanatisé est sans doute le livre le plus sidérant des quatre. C’est en tout cas le plus personnel puisque Michaël Petkov-Kleiner y raconte son enfance au sein de La Filiation, une secte d’extrême droite implantée en Auvergne dans les années 1980. Son gourou, Daniel W., prétendait pouvoir transformer le plomb en or et sauver l’Occident du prétendu déclin provoqué par le métissage.
Le livre frappe d’abord par sa violence atmosphérique. Entraînements paramilitaires, banquets païens, délires ésotériques ou fascination pour la force physique et la virilité guerrière, tout semble sorti d’un cauchemar fiévreux. Pourtant, ce cauchemar est réel et raconté de l’intérieur.
Michaël Petkov-Kleiner écrit avec une intensité brute et parfois presque incontrôlée. Son récit se déplie comme s’il s’agissait de laver un passé qu’il ne cherche pas à embellir son passé, pas plus qu’il n’essaie de se dédouaner. L’auteur montre, et démontre par l’exemple, de quelle manière l’emprise fonctionne progressivement et comment elle déforme le regard sur le monde pour devenir la norme pour ceux qui la vivent.
Ce qui rend Fanatisé particulièrement fort, c’est qu’il dépasse largement le simple témoignage sur une secte. Le livre parle aussi de notre fascination collective pour les figures autoritaires, les discours simplistes et les promesses de puissance. Derrière cette histoire très personnelle apparaît finalement quelque chose de beaucoup plus universel et inquiétant. La facilité avec laquelle un être humain peut être happé par une mécanique de domination lorsqu’elle lui donne le sentiment d’appartenir enfin à une communauté. Et d’être quelqu’un.



