Chronique Musique Interviews

Luc Frelon, Metal Militant À FIP : « Le metal est une musique aussi importante que n’importe quelle autre » – Interview

Luc Frelon
©Paul Web
Ecrit par French Godgiven

« Has it been just like a silver-studded sabre-tooth dream? »
(N’était-ce qu’un rêve à dents de sabre clouté d’argent ?)
T.RexMetal Guru

 

Tout est parti d’un déhanchement sonore, viscéralement animal et bestialement sexuel, celui envoyé à la face du monde par un certain Elvis Presley, sur sa version explosive du That’s All Right Mama du bluesman Arthur Crudup en 1959 : dès ses origines, le rock, avec ou sans roll, a été suspecté d’être la musique du diable.

Si, au fil de la seconde moitié du XXème siècle, cette appréciation réductrice voire ridicule s’est diluée au fur et à mesure que cette musique a pénétré tous les pores du grand public à l’échelle mondiale, il en est cependant une variante stylistique qui, encore de nos jours, doit subir lieux communs et approximations lapidaires : le metal.

Malgré un succès croissant depuis sa naissance (qu’on peut situer à la fin des années 60, lorsque quelques visionnaires se sont véritablement mis à dompter la fée électricité pour en tirer des sons dévastateurs), sa nature rapidement identifiable, entre guitares sauvages et rythmiques telluriques, en a longtemps fait le vilain canard noir de la musique moderne, souvent fuit, ignoré ou moqué par les médias audiovisuels traditionnels (à l’exception notable de quelques glorieuses anomalies telles Led Zeppelin ou AC/DC), en dépit d’une audience qui grandira de façon exponentielle durant toutes les années 80 (une période particulièrement bien retracée par Bruno Piszczorowicz dans le tome 1 de sa plantureuse anthologie, L’Ère Metal) avant de trouver son point d’orgue à l’aube des années 90, avec la publication en quelques mois à peine de quatre albums qui rencontreront un triomphe planétaire, bien au-delà des frontières du genre : le « Black Album » de Metallica, la double salve Use Your Illusion I & II des Guns N’Roses et le Nevermind de Nirvana. Chacun à sa manière, ces disques infiltreront durablement les normes de la pop culture, tout en imposant au grand public leur puissance accrocheuse, massive et spectaculaire.

Malgré une vivacité toujours plus impressionnante, la présence médiatique de la plupart des groupes metal s’est brutalement raréfiée depuis le début du nouveau millénaire.

Démultiplié en diverses ramifications qu’il serait bien trop fastidieux d’énumérer ici, le metal a continué à prospérer en marge des canaux usuels, fédérant des légions d’amateurs toujours plus enclins à s’inonder les oreilles de décibels et à répondre présent lorsqu’il s’agit de se confronter à l’incarnation scénique de cette musique aussi forte que fédératrice, comme l’atteste le carton de la dernière édition du Hellfest de Clisson, festival français consacré au genre, qui a rassemblé la bagatelle de cent quatre-vingts mille personnes sur trois jours. Mais passé un âge d’or audiovisuel qui n’aura duré qu’à peine plus d’une décade (en gros, de l’explosion du hard FM au milieu des années 80 jusqu’aux florissantes années MTV lors de la décennie suivante), et malgré une vivacité toujours plus impressionnante, force est de reconnaître qu’à l’écart d’une poignée de magazines spécialisés, la présence médiatique de la plupart des groupes metal s’est brutalement raréfiée depuis le début du nouveau millénaire.

C’est dans ce contexte quelque peu sclérosant, schizophrène et incompréhensible, alors que l’immense majorité des ondes radio mondiales semble résolument tournée vers le r’n’b ou les musiques électroniques dansantes, qu’une nouvelle particulièrement réjouissante est venue, en ce printemps 2019, éclairer d’une lumière inattendue la réputation souvent excessive de musique « difficile » qui colle au metal : FIP, réseau héréditairement lié à la prestigieuse entreprise publique Radio France et dont l’antenne principale est reconnue dans le monde entier pour la richesse et l’éclectisme de sa programmation musicale, allait lancer une nouvelle webradio thématique consacrée au genre.

luc frelon

De prime abord, cette annonce avait de quoi surprendre. En effet, l’identité sonore de FIP a toujours été associée, depuis sa création en 1971, à un savant et fervent dosage de genres se prêtant avec grâce à une écoute domestique ou tout du moins apaisante, du jazz le plus envoûtant aux bandes originales de films les plus évocatrices, en passant par les musiques traditionnelles les plus joyeusement dépaysantes jusqu’aux standards les plus éclatants de la musique classique, avant d’intégrer, au fil du temps, les tendances les plus modernes pouvant harmonieusement prolonger son état d’esprit initial : une couleur d’antenne a priori bien éloignée des codes en vigueur dans le domaine du metal. Il faut cependant bien préciser que l’arrivée sur le réseau FIP de L’Été Metal ne s’est pas faite sur un coup de tête ou un claquement de doigts, et qu’elle répond de surcroît à une logique d’ouverture de longue haleine, même sélective, à toutes les musiques possibles, bien que ne constituant pour l’heure, comme la dimension saisonnière de son nom le suggère, qu’un galop d’essai qui, en cas de résultats d’audience concluants, pourrait se voir, on l’espère, pérennisé à la rentrée.

Luc Frelon vient probablement de se créer un double sonore à sa mesure, sur lequel régneraient deux maîtres-mots : passion et partage.

On doit cette courageuse initiative, effrontément risquée et pourtant cohérente, au travail de fond de l’un de ces personnages de l’ombre dont la plupart des gens ignore souvent l’existence, tout en pouvant en apprécier le talent à loisir : fan de metal depuis son plus jeune âge, le programmateur musical Luc Frelon, arrivé dans la station en 2001 en tant que standardiste avant d’intégrer progressivement la cheville ouvrière de ses programmes, a dû fermement batailler en interne durant des années, entre audaces ponctuelles et émissions spéciales, avant de parvenir à convaincre ses supérieurs et collaborateurs réguliers de la pertinence de la présentation au grand public d’un genre dont l’image rituelle et l’enveloppe sonore, parfois effrayantes et sulfureuses mais souvent jouissives et élaborées, ne sauraient occulter l’évident intérêt musical aux oreilles de tout véritable mélomane qui se respecte.

C’est en dialoguant avec l’intéressé, au cours d’un entretien à bâtons rompus autour de la nature profonde du metal et de la genèse de son nouveau bébé radiophonique, qu’une évidence s’est révélée à moi ; en cohérence totale avec la politique d’ouverture exigeante de son entreprise, avec son débit fougueux, sa générosité sémantique et son enthousiasme contagieux, qui transpirent tous trois d’un franc-parler exemplaire, Luc Frelon vient probablement de se créer un double sonore à sa mesure, sur lequel régneraient deux maîtres-mots, comme les deux lignes éthiques d’une foi électrique chevillée à l’âme et au corps, incandescente et insubmersible : passion et partage.

luc Frelon

Luc Frelon dans les locaux de FIP (©Melike Balci)

INTERVIEW DE LUC FRELON

 

Vous êtes programmateur à FIP, une station du groupe Radio France réputée pour la richesse et l’éclectisme de sa politique musicale, depuis août 2003. De quelle façon avez-vous progressivement intégré le rock pur et dur dans votre travail ?

Luc Frelon : J’ai grandi en écoutant beaucoup de musiques différentes, mais ma culture de base, c’est vraiment le rock et le metal. Je me rappelle que dans une de mes premières programmations pour FIP, j’avais mis le titre Song 2 de Blur, qui n’est pas le truc le plus brutal au monde, mais qui, dans le domaine de la brit pop, peut être considéré comme un morceau assez « rugueux » (sourire). À l’époque, je travaillais encore au standard de la radio, et il est arrivé que des programmations que j’avais faites passent à l’antenne au moment où j’y étais, ce qui pouvait être très inconfortable si ça ne se passait pas bien. Mais ce jour-là, tout le monde me disait que c’était génial, jusqu’au moment où, en sortie d’un morceau de musique classique, arrive ce fameux Song 2. Et là, mon chef, qui était dans le bureau d’à côté, est sorti en hurlant « MAIS QUI A FAIT ÇA ??? » (rires) Quand je lui ai dit que c’était moi, il m’a expliqué que le problème n’était pas le titre de Blur en lui-même, mais que l’enchaînement était beaucoup trop violent, ce qui allait contre le principe de base de FIP.

« On peut aller assez loin dans nos sélections, mais tout dépend de la façon dont on arrive sur un morceau précis, et de quelle manière on en sort. »

Aujourd’hui, je pense qu’on peut programmer à peu près tout, bien que diffuser un titre de Slayer sur FIP à huit heures du matin risque d’être assez compliqué à assumer (sourire). Plus sérieusement, on peut aller assez loin dans nos sélections, mais tout dépend de la façon dont on arrive sur un morceau précis, et de quelle manière on en sort. Quand je suis arrivé au standard à FIP en 2001, un moment de rock considéré comme « dur » sur l’antenne, c’était Archive. Je ne parle pas là des standards de Deep Purple, de Led Zeppelin ou des Rolling Stones, qui étaient bien intégrés dans le programme global, mais au niveau des morceaux plus récents, c’était comme s’il y avait une sorte de faille temporelle, et qu’il ne s’était quasiment rien passé dans le rock entre 1987 et 2000. On pouvait avoir un titre un peu léger de The Cure ou, à la rigueur, un petit Depeche Mode, mais ça n’allait pas plus loin : un titre comme Personal Jesus, c’était déjà trop énervé pour l’antenne. C’est donc petit à petit que les choses ont évolué. Un jour, tu oses mettre un Motörhead et on te dit que c’est cool, donc tu te dis que les choses avancent et c’est encourageant. Et ainsi de suite.

En mars 2014, vous avez conçu et animé une nuit metal de sept heures sur l’antenne principale de FIP. Quels retours avez-vous eu sur cet événement, de la part des auditeurs comme de celle de vos collaborateurs ?

Luc Frelon : Au début, quand j’ai proposé le truc en interne, mes collègues m’ont dit que j’étais dingue, que c’était beaucoup trop violent et que ça ne passerait jamais. Il faut dire aussi qu’il y a une vraie méconnaissance de ce qu’est le metal : bien sûr qu’il y a des choses ultra-violentes, mais il y a aussi beaucoup de mélodies et de fun. C’est une appréciation qui est propre à chacun : il y a plein de sous-genres dans le metal, et vouloir les séparer pour les identifier peut s’avérer aussi difficile que de chercher à définir ce qui est du jazz et ce qui n’en est pas.

Pour en revenir à la concrétisation de cette fameuse nuit metal, je dois reconnaître que je la dois beaucoup à Julien Delli Fiori, qui était directeur de FIP à l’époque (de février 2010 à juin 2014, ndlr) et qui, en matière de jazz, est l’une des sommités de l’Histoire de la radio en France. Quand je suis allé le voir pour lui présenter le projet, il m’a dit « Écoute, on est la radio de toutes les musiques, donc ton idée n’est pas complètement con (rires). En plus, on va en faire chier quelques-uns et ça, ça me plaît. Vas-y. »

Au départ, il ne voulait me donner « que » quatre heures, mais je lui ai fait remarquer que les autres nuits thématiques en duraient sept. Il a alors validé un format de cinq heures d’émission et deux heures de programmation musicale seule. Pour la préparation en elle-même, ça a été plus compliqué vu que la discothèque de Radio France n’était pas très bien achalandée en metal. De plus, j’avais beau être consommateur de sites, de magazines et de concerts metal, je n’avais pas vraiment d’interlocuteurs dans ce milieu : quand j’ai contacté des labels et des médias, j’étais un peu regardé de travers, sur le mode « mais qu’est-ce qu’une radio grand public vient faire dans le metal ? ». Il y avait une sorte de méfiance à mon égard, vu que j’avais plus l’étiquette de Jazz À FIP que celle d’un fan de metal historique. Mais quand j’ai eu le soutien de Xavier Bonnet, qui est à Rolling Stone après avoir été dans Hard-Rock Magazine puis Hard N’Heavy, de Francis Zégut, qui est une sorte de Maître Jedi absolu pour moi (rires), et de Lelo Jimmy Batista, qui était à Noisey à l’époque, ça a grandement crédibilisé la chose : c’est là que les gens du milieu se sont dit que si ces trois gars-là venaient dans l’émission, c’est qu’il se passait quelque chose.

« Il y avait donc bien des auditeurs de FIP qui écoutaient du metal, et des fans de metal qui pouvaient se retrouver sur FIP. »

On l’a enregistrée puis diffusée quinze jours après, et ce qui était marrant, c’est que je pouvais voir les réactions sur Facebook ou Twitter en temps réel. Globalement, on a eu un super accueil de la part des auditeurs, vraiment un truc de malade. Il faut dire que la communauté metal est venue au rendez-vous avec énormément de bienveillance, parce qu’on n’est pas rentré dans les conneries habituelles, à vouloir « dédiaboliser » la chose à tout prix : pour moi, c’est avant tout une musique aussi importante que n’importe quelle autre. Même si elle est arrivée après le blues, le jazz ou le classique, elle est pour moi tout aussi fondamentale, jusque dans son évolution sonore. On n’était donc pas là pour exhiber une bête de foire : on voulait juste parler de metal, avec des anecdotes et plein de groupes à écouter, y compris des trucs très brutaux, vu que dans ce genre de situation, tu es toujours attendu au tournant. Nous n’allions pas passer que les Guns N’Roses et Aerosmith, nous voulions aussi passer du Gojira, du Slipknot ou du Machine Head. Nous n’avons pas eu le temps d’aller jusqu’au death metal ou au black metal, mais on aurait aussi pu en diffuser.

Nous avons eu un super accueil sur cet événement, et même s’il y a eu quelques mécontents, il faut se dire qu’il y en a toujours, de toutes façons. Du coup, l’équipe de direction en place à l’époque et les gens qui étaient un peu sceptiques ont été forcés d’admettre que ça avait été un carton, y compris en réécoute (qui est toujours disponible ici, heure par heure, ndlr). Je dis « réécoute » parce qu’on ne disait pas encore « podcast » à l’époque (rires). En tout cas, c’était bien la preuve que nous pouvions le faire : il y avait donc bien des auditeurs de FIP qui écoutaient du metal, et des fans de metal qui pouvaient se retrouver sur FIP. Les deux univers peuvent donc se croiser (sourire).

Cinq ans après, le 17 juin dernier, vous lancez la webradio L’Été Metal. J’imagine qu’une telle envie découle de cette première expérience.

Luc Frelon : Là encore, ça s’est fait en plusieurs étapes. À l’époque de cette nuit metal, nous avions une émission régulière, Dites 33, que nous étions plusieurs à animer à tour de rôle, et dans laquelle nous demandions à nos invités de venir avec des vinyles. Pour l’une d’elles, j’avais convié Mina Tindle et aussi Arnaud Rebotini, grand fan de metal ; quand il est arrivé dans mon bureau et m’a vu en T-shirt Black Sabbath, il s’est écrié :

« – Ah mince, je n’ai ramené que des disques de blues et d’americana, je n’ai pas osé prendre de metal !
Et bien c’est dommage, on a fait une nuit metal le mois dernier ! » (rires)

Donc voilà, le ver était dans le fruit : on a pu ensuite, sur des programmes comme C’Est Magnifip !, une émission de deux heures qui n’existe plus et qui avait lieu le mardi soir, faire une édition spéciale « Le Metal Pour Les Nuls », ou en consacrer une autre autour de labels comme Sub Pop ou d’un groupe comme Nirvana, ce qui permet tout de même de ratisser assez large, si j’ose dire, vu que je considère que le grunge fait partie du metal, même si un groupe comme Pearl Jam lorgne plutôt vers le classic rock… Mais pardon, je m’emballe (rires) !

Les années suivantes, on a pu faire pas mal de choses de cet ordre-là : dans Sous Les Jupes De FIP, on a accueilli le Hellfest deux années de suite, avec des groupes comme Monster Truck, on a reçu des gens comme Steven Wilson ou Rich Robinson, un ancien des Black Crowes qui est venu présenter son nouveau projet The Magpie Salute. On a donc pas mal flirté avec cet univers pendant tout ce temps-là, jusqu’au lancement de la webradio, pour lequel on a fait une émission spéciale dans laquelle on a reçu Axel Rebecq, l’un des organisateurs du Hellfest, Olivier Drago du magazine New Noise et le groupe Hangman’s Chair pour une session live. À la suite de la nuit metal, énormément de gens m’avaient dit qu’il fallait faire une émission régulière consacrée à ce genre, ce qui était quand même compliqué à faire sur l’antenne de FIP sans qu’il y ait de levée de boucliers. Bien sûr, les groupes majeurs du genre passent sur FIP, mais pas au point de justifier une émission récurrente.

« Je pense que pour toutes les musiques, il y a des portes d’entrée. »

J’ai malgré tout cherché un moyen de faire quelque chose, et lorsque l’idée des webradios thématiques est apparue il y a quatre ans, j’ai tout de suite pensé qu’il fallait s’inscrire dans une démarche de conquête du public. Ou tout du moins qu’on se positionne sur des genres qui puissent intéresser nos auditeurs et qu’on ne développe pas suffisamment à l’antenne, parce que le canevas d’une programmation de FIP fait que ça peut être difficile de passer quelque chose comme Slipknot. Le choix de consacrer une webradio au metal n’a pas été retenu dès le départ, mais en janvier 2016, on en a lancé d’autres sur cinq lignes spécifiques : groove, rock, jazz, musiques du monde et nouveautés. Par la suite, on a lancé en test pendant trois mois d’été une webradio reggae. Et ce n’est qu’en septembre, lorsqu’on l’a retirée, que les gens ont dit qu’elle était très bien et qu’il fallait la maintenir (rires). L’électro est venue ensuite de la même manière, et là on est parti sur le metal.

J’ai milité pour ça pendant quatre ans, et ça faisait deux ans que l’idée était vraiment dans les tuyaux, avec de vrais questionnements sur le projet : était-ce vraiment vers ce genre-là qu’il fallait aller, et pas vers le hip-hop ou des choses plus latines, par exemple ? Mais finalement, c’est le metal qui a été choisi. J’avoue que j’ai mené une sorte de lobby interne pour le faire, surtout pour expliquer que le metal n’est pas « sale », et que ça ne fait pas mal (rires). Ou alors si ça fait mal, c’est avec notre consentement total. Par exemple, au dernier Hellfest, la prestation de Slayer m’a vraiment mis en pièces, mais j’étais tout à fait consentant.

Malgré un succès commercial croissant ces quarante dernières années, tant en termes de disques que de produits dérivés, le metal reste encore largement proscrit de la bande FM et des médias audiovisuels traditionnels. Comment l’expliquez-vous ?

Luc Frelon : Franchement, je ne me l’explique pas. Quelqu’un comme Francis Zégut en a passé pendant longtemps sur RTL (notamment dans sa mythique émission Wango Tango consacrée au hard rock durant toutes les années 80, ndlr). À la grande époque, on pouvait en entendre sur Ouï FM, disons… du début jusqu’au milieu des années 90. Bon, je fais un peu le vieux con sur ce coup-là, mais c’était vraiment une super radio à ce moment-là (sourire). Je ne sais pas pourquoi ça se passe comme ça avec le metal, mais je pense que pour toutes les musiques, il y a des portes d’entrée. Je pense qu’il y a aussi une question d’imagerie liée au genre : si tu ne connais pas, tu peux vraiment croire que tu vas te faire éventrer en arrivant au Hellfest (fou rire) !!! Alors que c’est certainement le public le plus joyeux qui soit, et qui témoigne du meilleur esprit possible, même quand ils se jettent allègrement les uns sur les autres.

Luc Frelon

Luc Frelon et Francis Zégut, lors de la dernière édition du Hellfest (©Luc Frelon)

Récemment, un ami est passé me voir alors que je finissais de préparer un Jazz À FIP, parce qu’on devait passer la soirée ensemble, et la Fipette avec qui je travaillais à ce moment-là était en train de m’expliquer qu’elle ne connaissait pas du tout la musique metal. À un moment, elle demande à mon ami s’il en écoute, et il lui explique être passé sur des choses vraiment extrêmes, des trucs de niche genre black metal finlandais. Et lorsqu’elle lui a demandé pourquoi, il lui a répondu qu’il recherchait la sensation plus que le son en lui-même, qu’il avait besoin qu’il se passe quelque chose de vraiment physique, quitte à se foutre de la mélodie (silence). C’est un peu comme la distinction qui existe entre le jazz et le free jazz, hormis le fait que ce dernier est une musique très intellectuelle. Alors qu’avec le black metal, la première réaction des gens qui ne connaissent pas ça est souvent « wow, mais c’est quoi ce truc de dégénérés ?! » (rires) Je pense donc que c’est surtout une question de méconnaissance du sujet. À côté de ça, du début des années 90 jusqu’en 2000, une chaîne comme MTV passait du metal quasiment tout le temps !

Encore une fois, c’est vrai qu’il y a des courants plus difficiles que d’autres, mais quand tu vois le monde qu’il y avait au Hellfest devant Tool ou Slayer, il devient évident qu’il y a un vrai public pour ça. Quand tu regardes de près, un groupe comme Tool, c’est juste du rock progressif pas chiant, quelque part (sourire). Je dois ajouter que je suis contre toute hiérarchisation de la musique, même si quand j’étais ado, lorsque quelqu’un me disait « j’écoute de tout », je répondais « ben si t’écoutes de tout, c’est que tu n’écoutes rien ». Ce qui était très con, mais quand on est ado on a le droit de l’être un petit peu (rires). Aujourd’hui, j’écoute de tout à mon tour. Je n’aime pas forcément tout, mais j’écoute.

Le rejet ou l’indifférence au metal sont peut-être aussi dus au fait que les responsables de labels ou de médias, presse comme radio, qui étaient souvent des passionnés de musique, sont désormais de plus en plus des gens qui sortent d’écoles de commerce ou de management, n’ont pas forcément de grandes connaissances musicales et ne sont pas en mesure d’évaluer ce qu’ils écoutent. Alors que si tu prends un titre comme Space Lord de Monster Magnet, par exemple, c’est super sexy ! (sourire) Certes, il y a des grosses guitares à un moment, mais ça reste fun. Au final, la peur du metal n’est due qu’à une méconnaissance et à des clichés.

Votre programmation musicale brasse tous les courants et toutes les époques du metal. Avez-vous une ambition pédagogique ou la volonté de présenter un angle historique au travers de cette webradio ?

Luc Frelon : Pédagogique ? Je ne sais pas. Mais j’essaie de faire en sorte que le vrai fan de metal, qui va au Hellfest et alterne entre la Valley, l’Altar et la Warzone (trois scènes du festival dédiées à des styles particuliers, ndlr), puisse avoir son compte, et que celui qui a vraiment bien aimé Enter Sandman de Metallica ou You Could Be Mine des Guns N’Roses (deux des plus gros tubes des groupes concernés, ndlr) puisse s’y retrouver aussi. Ça me plaît de me dire que le fan de hard rock « classique », qui aime Aerosmith ou les premiers Scorpions et Van Halen, puisse écouter cette webradio et découvrir d’autres trucs.

Sur l’aspect historique, j’essaie d’être le plus exhaustif possible : au final, c’est ma conception personnelle du metal qui prime, avec un esprit FIP, c’est-à-dire que tous les titres sont choisis, enchaînés et mixés par moi. Ce n’est pas un algorithme et rien n’est fait au hasard. J’essaie vraiment de couvrir toutes les périodes, depuis les origines absolues du genre, qui remontent pour moi à Helter Skelter des Beatles (1968, ndlr). J’ai d’ailleurs eu ce débat avec un pote l’autre jour, qui me disait que pour lui c’était plutôt You Really Got Me des Kinks (1964, ndlr) : si je suis prêt à entendre cet argument, je persiste à dire que le vrai début du truc, c’est Helter Skelter (rires).

« Dire qu’il y aurait une ambition pédagogique derrière tout ça serait excessif, mais l’idée de démontrer le lien existant entre toutes ces tendances me plaît beaucoup. »

Ce titre est donc présent dans ma playlist, sachant que chaque morceau ne passe en fait qu’une seule fois par cycle. On a démarré avec une boucle sélective de vingt-et-une heures, qui sera réassortie de trois heures chaque semaine pendant tout l’été, avec une nouvelle programmation inédite à chaque fois. Dans cette rotation, on pourra retrouver des groupes, mais jamais un titre précis. Donc durant cette semaine, si tu as adoré un titre que tu viens d’entendre à l’instant sur L’Été Metal, ça veut dire qu’il repassera dans vingt-sept heures.

Il y a eu plein de grandes périodes dans l’Histoire du metal : la new wave du British heavy metal, le thrash, le hair metal, le grunge, qui pour moi fait complètement partie du mouvement comme je te l’ai déjà dit, le nu metal ou encore l’indus. Et en même temps, ce sont des courants qui s’imbriquent énormément entre eux, tout en dessinant une certaine évolution globale. Ce sont des disques que j’ai toujours écoutés, mais en les réécoutant aujourd’hui dans une optique de programmation radio, ça m’amène à me refaire tout le film dans ma tête : tel disque est sorti à tel moment parce qu’il y a eu autre chose juste avant, et ainsi de suite. Dire qu’il y aurait une ambition pédagogique derrière tout ça serait excessif, mais l’idée de démontrer le lien existant entre toutes ces tendances me plaît beaucoup. Que ce soit pour une programmation ou dans le cadre d’une émission, je ne suis qu’un passeur : j’ai juste la chance de pouvoir choisir les disques que j’ai envie de jouer. Ensuite, je ne peux qu’espérer que ça vous plaira (sourire).

Par ailleurs, le metal a infiltré nombre d’autres styles musicaux, comme le hip-hop, le jazz ou l’électro. Est-ce que L’Été Metal pourrait avoir vocation à révéler ces connexions et à amener les amateurs du genre à écouter d’autres musiques ?

Luc Frelon : J’espère bien, oui. Dans les années 90, tu pouvais voir la vidéo de Sabotage des Beastie Boys au milieu de clips metal, et ça ne choquait absolument personne. Une formation comme Nine Inch Nails est entrée dans mon environnement musical en 1994 avec The Downward Spiral, et à l’époque, tout le monde considérait que c’était un album metal. Je ne m’étais donc jamais vraiment posé la question, et c’est en l’intégrant à la programmation que je me suis rendu compte qu’en fait, c’est avant tout un groupe électro (sourire). Ils ont l’imagerie et l’attitude metal, mais ce qu’ils font est en réalité de la pure musique électronique. Il y a plein de choses de cet ordre que je n’ai pas encore pu rentrer dans la programmation, pour des questions de cadre ou d’enchaînement, mais ça va venir.

« Pour moi, il est tout à fait possible d’être complètement fan de Marvin Gaye et de Slipknot en même temps. »

Tu peux aussi être fan de Nine Inch Nails sans être, a priori, un amateur de metal. Et à l’inverse, tu peux être fan de metal, être touché par ce truc-là et aller ensuite vers des choses plus électro. Toutes les musiques se répandent partout et se mélangent entre elles : un groupe connoté hip-hop comme les Beastie Boys a été produit par Rick Rubin, qui était aussi le producteur historique de Slayer et a produit plein d’autres disques de metal derrière, comme le Death Magnetic de Metallica, ou flirtant avec, comme le Blood Sugar Sex Magik des Red Hot Chili Peppers. D’ailleurs, pour l’anecdote, c’est Rick Rubin qui a fait découvrir FIP à Jack Dorsey, le fondateur et boss de Twitter (qui a déclaré en 2017 que FIP était « la meilleure radio du monde », ndlr).

Comme pour les genres explorés par les autres webradios thématiques de FIP, il y a cette volonté d’aller « autour » du metal, en présentant par exemple un groupe comme Ifriquiyya Électrique, qui joue une forme de musique traditionnelle tunisienne, sur laquelle se sont greffées des grosses guitares saturées et des batteries massives : leur démarche n’est pas du tout opportuniste, ce sont juste des gens qui ont, à un moment donné, eu envie d’expérimenter. C’est un peu le pendant tunisien au Roots de Sepultura, vingt-trois ans après : si tu t’en tiens aux codes du metal stricto sensu, ça n’en est pas, mais pour moi il est clair que c’en est, dans l’intensité comme dans le son.

Il y a aussi certains morceaux de King Gizzard & The Lizard Wizard, mais pas tous. De toute façon, ce groupe est complètement taré, et l’un des plus passionnants du monde en ce qui me concerne (rires). Je pense notamment aux deux morceaux qui viennent de sortir, qui ne sont pas sur leur dernier album mais seront sur le prochain à venir. Il y a aussi des mecs comme Ty Segall, et tu peux aussi trouver des trucs qui peuvent se rapprocher du metal dans une partie de la scène garage rock actuelle. Il faut dire que ça se répand un peu partout, en fait.

Après ça, il y a aussi tout cet univers du site web ou de l’application FIP, qui fera que tu seras amené à aller voir un peu ce qui peut se passer ailleurs. Pour moi, il est tout à fait possible d’être complètement fan de Marvin Gaye et de Slipknot en même temps.

La musique metal est couramment victime de nombreux préjugés de la part du grand public. Pensez-vous que le média webradio puisse avoir une importance éducative dans ce contexte, et redorer le blason du genre ?

Luc Frelon : Je l’espère aussi, oui. Ça me fait penser aux Hangman’s Chair, qui sont venus jouer dans l’émission spéciale dont je t’ai parlé tout-à-l’heure : ce sont des mecs qui viennent du doom, et chacun de leurs albums marque une évolution vers quelque chose de toujours plus ambitieux et mélodique, tout en conservant cette lourdeur caractéristique de leur son. J’adore ce groupe. Et des gens de FIP qui ne sont absolument pas branchés metal m’ont dit le lendemain « ah tiens, c’était super bien le groupe hier soir, tu as été malin ! » Alors que je n’ai pas spécialement été « malin » : ça aurait peut-être été plus compliqué de faire venir un truc comme Regarde Les Hommes Tomber, groupe de black metal français passionnant, mais peut-être un peu trop radical dans ce cadre. Et encore, il y a des gens qui ont été sacrément secoués par Hangman’s Chair (rires).

Mais bon, il y aura toujours des idées reçues. C’est comme ça, c’est comme le dopage dans le cyclisme : il y a des clichés qui perdurent. Alors certes, sur cent quatre-vingts groupes programmés au Hellfest, il y en aura toujours quatre qui joueront du black metal sataniste à trois heures du matin, avec une croix à l’envers et un maquillage un peu cheap à la Kiss (rires). Mais en réalité, ce n’est que du folklore. C’est comme les T-shirts de Slayer, par exemple : ils sont très beaux mais ça peut faire peur. « Ouh la la, mais c’est le diable qu’on voit, là ? » (rires) J’espère vraiment que les personnes qui, à un moment dans leur vie, ont bien aimé Nothing Else Matters, viendront jeter une petite oreille sur ce qu’on propose et se feront prendre par le truc.

L’idée, c’est d’arriver, en quelques morceaux, à passer de Mötley Crüe à Nostromo, de manière un peu cohérente, que le fan des premiers se laisse prendre par la main pour aller se faire secouer par un truc un peu plus brutal, et que l’amateur de choses vraiment extrêmes et violentes arrive à se détendre tranquillement sur le Pour Some Sugar On Me de Def Leppard ou une crétinerie d’AC/DC, par exemple. Je tiens à dire que j’emploie le terme « crétinerie » avec un immense respect, bien sûr (sourire) !

Le programme diffusé est pour l’heure strictement musical. Avez-vous d’autres projets, comme des émissions parlées, des interviews ou des retransmissions de concert ?

« Le principe de FIP, c’est qu’on passe d’un genre à l’autre. Le principe de cette webradio, c’est qu’au sein de cette grande famille qu’est le metal, on passe aussi d’un sous-genre à l’autre. »

Luc Frelon : D’une manière globale, je ne suis pas très fan des retransmissions de concerts à la radio, je trouve que c’est excluant pour beaucoup de raisons. Avec FIP, on le fait sur des festivals avec lesquels nous avons un partenariat, comme Jazz À La Villette, qui est pour moi le festival de jazz le plus intéressant en France, parce que les gens qui s’en occupent sont défricheurs et novateurs. On va diffuser les concerts sur trois soirées, et ce sera un beau moment, j’en suis sûr et certain. Mais l’auditeur de FIP qui aime le jazz sans en être dingue va peut-être trouver ça un peu long. De la même manière, si on avait retransmis le concert de Tool sur L’Été Metal, ça aurait pu toucher des gens et en faire chier d’autres. Le principe de FIP, c’est qu’on passe d’un genre à l’autre. Le principe de cette webradio, c’est qu’au sein de cette grande famille qu’est le metal, on passe aussi d’un sous-genre à l’autre. Avec une diffusion de concert, on reste pendant un moment sur un style ou un groupe précis, c’est pour ça que je ne suis pas complètement convaincu par les retransmissions de live à la radio. Mais ça n’engage que moi.

Pour ce qui est des émissions, oui, peut-être, pourquoi pas. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que si cette webradio trouve son public, elle deviendra permanente. Et à ce moment-là, que ce soit sur l’antenne ou directement en podcast, on pourrait envisager une sorte de magazine mensuel autour du metal ou quelque chose comme ça. On est en train d’évoquer et de discuter de tout ça en ce moment, on verra ce que ça donne. Mais j’adorerais le faire, c’est certain. Un rythme hebdomadaire serait peut-être un peu trop contraignant, mais j’ai bien envie de faire un bon petit mag une fois par mois et j’en ferai part aux personnes concernées quand la question se posera vraiment. Passons déjà les trois mois qui viennent et on verra ensuite (rires).

Par rapport à votre fonction de programmateur sur l’antenne principale de FIP, avez-vous une façon différente de travailler en ne vous consacrant qu’à un seul genre pour cette webradio ?

Luc Frelon : Non, parce que je ne joue que des trucs que j’aime. Dans le cadre d’une programmation pour le flux musical de FIP, qui reste la maison-mère, ou le vaisseau amiral si tu préfères, je ne passe que des morceaux que j’apprécie, dans plein de genres différents. Même si je ne suis pas un grand fan de salsa, je sais que sur Fania, label new-yorkais mythique, je peux trouver des trucs qui vont me plaire.

« Être éclectique, faire de beaux et bons enchaînements, et surprendre l’auditeur tout en lui offrant une petite sucrerie de temps en temps. »

On essaie vraiment d’être le plus éclectique possible, mais la seule contrainte que je m’impose, c’est de définir si j’aime quelque chose ou non. Il n’y a au final que deux genres de musiques : la bonne et la mauvaise. Je sais que c’est un énorme cliché, mais c’est complètement vrai. Il y a des choses absolument abominables dans le metal, au-delà du réel, même (rires). Ceci dit, il y a ça dans tous les genres : en hip-hop il y a des choses absolument sordides, comme dans la chanson ou les musiques dites « du monde ». Il y a des choses vraiment horribles dans tous les genres de musique, mais il y a aussi, au sein de chacun d’entre eux, des trucs dingues et passionnants qui peuvent se répandre et faire des petits.

La manière de bosser est donc la même : être éclectique, faire de beaux et bons enchaînements, et surprendre l’auditeur tout en lui offrant une petite sucrerie de temps en temps. C’est toujours cool d’entendre un bon standard de Stevie Wonder ou Miles Davis sur FIP, et ça peut être un bon vieux Metallica sur la webradio metal. C’est important aussi d’offrir de la vraie découverte, à l’amateur de musique assez généraliste comme au fan de metal.

La seule différence, c’est que nos webradios sont mixées par les programmateurs qui en ont la charge. Quand je programme des titres pour FIP, il y a des techniciens qui les mixent en direct et qui, pour la plupart, le font extrêmement bien. Parce que l’enchaînement, c’est vraiment l’ADN de FIP, il n’y a pas de jingles ou de trucs comme ça. Je peux tout de même leur donner des indications, du type « merci de mixer à tel timing », et généralement c’est respecté, mais je leur fais confiance, aussi. La plupart d’entre eux sentent le truc vraiment bien, et parfois, même sur une indication de ma part, s’ils se sentent mieux de faire autrement, ce sont généralement eux qui ont raison, parce qu’ils ont un recul que je ne peux pas avoir sur ma propre programmation.

Sur la webradio en revanche, c’est moi qui le fais, et je dois avouer que ça m’amuse beaucoup : c’est un peu comme un DJ set infini, consacré à un genre dans lequel tu t’éclates vraiment (sourire).

 FIP l'été métal

L’Été Metal, une webradio du réseau radiophonique FIP, est en écoute ici depuis le lundi 17 juin 2019.

Site Officiel FIPFacebook FIPInstagramTwitter

Je remercie chaleureusement Luc Frelon pour sa disponibilité généreuse et ses réponses passionnantes, et dédie cet article à notre ami commun Joël Jézéquel.
  •  
    458
    Partages
  • 458
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   

Ajouter un commentaire