Chroniques Musique

L’exposition latente de Martina Topley-Bird

Elle fut rangée un peu trop vite au rang de simple exécutante de l’indomptable Tricky. Elle, la muse ondulant dans la pénombre d’un rideau de fumée, ombre délicieuse offerte par une lumière tamisée. On se souvient de cette voix posée sur les premiers battements d’Overcome, le signe d’un clash, celui de son Pygmalion avec les camarades de Massive Attack. De rupture tant personnelle qu’affective, il en sera question en 1998 dans la lignée du difficilement abordable Angels With Dirty Faces.

Il faudra attendre cinq ans pour retrouver le charme envoûtant de Martina Topley-Bird, une appréhension concrète sous les traits d’un premier album solo Quitoxic bercé par son érectile timbre de velours. Au casting, l’auditeur notera quelques soutiens renommés : Mark Lanegan, Josh Homme, David Holmes, Cath Coffey et l’ex de service revenu prêter main forte histoire d’élever (ou au contraire de pervertir) l’œuvre en question.

En 2008, le succès d’estime sera encore au rendez-vous grâce à la soul électrisée de The Blue God, installant définitivement son interprète au titre des dames portées de plus en plus dans nos cœurs sensibles. Puis, confortée de son ukulélé, Martina Topley-Bird redonnait une brillance dénudée à son propre répertoire (Some Place Simple, sorti en 2010).

La suite de l’aventure sera semée de projets divers, de nouvelles collaborations en souvenirs trip-hop célébrés au titre des anniversaires de passage. La plus marquante des participations sera bien évidemment celle flanquée par deux titres issus d’Heligoland, dernier long format en date de Massive Attack.

Au-delà de cette synthétique chronologie discographique, il y a aussi et peut-être surtout l’histoire d’une vie intimement affectée le 8 mai 2019 par le chagrin d’une mère.

Deux ans avant le décès de leur fille, Martina Topley-Bird retrouvait Tricky pour l’ultime et treizième piste d’Ununiform. When We Die sonnait alors tel le clin d’œil d’une réconciliation mais aussi, sans doute un peu plus aujourd’hui, comme une triste prémonition.

Martina Topley-Bird

Artistiquement, Tricky évoquait pudiquement le deuil d’un touchant Fall To Pieces (chroniqué l’an dernier dans nos colonnes). Martina Topley-Bird se fera plus discrète, du moins jusqu’à nous permettre de dénicher les premières bribes d’un EP coproduit avec l’appui de Robert Del Naja (3D pour les intimes), intitulé Pure Heart et préfigurant les moutures de Forever I Wait.  L’interprète se confiera sur la genèse du titre en ces termes :

Pure Heart, avec ses échos sonnant comme un titre de The Cure, est une ode à mon adolescence, l’époque où je me suis vraiment lancée dans la musique.

L’intitulé même de cette nouvelle sortie nous renvoie à cette thématique de l’attente. Dans un monde qui bouge à toute allure, Martina Topley-Bird décide de prendre son temps pour composer. À cet effet, Forever I Wait a été façonné au gré de multiples mouvements chez sa conceptrice, de Londres aux États-Unis pour échouer en Espagne. Sans sombrer dans une quelconque pression quant au timing de la délivrance, l’intéressée explique avoir souhaité concerter sa propre existence à sa musique. Il en ressort une livraison profondément personnelle, travaillée dans les détails et finalement d’une stature infiniment honnête. La démarche en question s’accompagne d’ailleurs d’une autoproduction pleinement assumée (même si cet état de fait rend la captation un poil plus ardue pour les chalands que nous sommes)

La fusion de la création confrontée au vécu expose une humeur générale des plus captivantes. L’auditeur notera, au travers de cette vive introspection artistique, les rêveries lumineuses de Wanted comme l’électro ondulée de Waesel ou encore la drum’n’bass imbibée de bile de Collide. Douze plages au compteur comme autant de touches bien senties, se frottant les unes contre les autres dans une harmonie hautement tactile et d’aspect sagement sombre.

Il se dégage en effet de l’ensemble une sensation de parcours chronologique chargé d’angoisses, de peines mais peut-être, avant tout, un vibrant appel gonflé de nostalgie et d’espoir. Les murmures derrière l’étalage de Hurt sont un signe criant, autant que l’épaisseur diffusée à l’aune du flashback modernisé servi par le caractère intense de Wyman puis, à la suite, un dub finement susurré à l’oreille (Love), comme une caresse de réconfort.

Les titres des compositions sont concis, le flow raccord aux aspérités synthétiques d’où Martina Topley-Bird s’extirpe avec une gravité dépouillée. L’amertume en bouche se traduira au final éploré de Sand, transpercé par le trouble magnifique, amorçant Rain dont les cordes monotones s’élèvent pour mieux soutenir son interprète. La tonalité de l’œuvre renouvelle une forme de densité « bristolienne » qui nous manquait grandement. La fameuse formule du « glad to be sad » n’est finalement que plus remarquable mais à vrai dire poignante lorsqu’elle émane de maux véritables.


Forever I Wait

Martina Topley-Bird

autoproduction – 10 septembre 2021

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Illustration par Cécile Le Berre

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