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« Nico : The End… » élégie en eaux troubles

Si je vous demandais ce que le nom de Nico vous évoque, il est fort à parier que la plupart d’entre vous répondraient : Velvet Underground, Andy Warhol, Chelsea Girl… réduisant ainsi Christa Päffgen à son seul statut d’icône de la pop culture, un bref éclair dans une carrière pourtant fourmillante.

Pierre Lemarchand nous propose un autre visage de l’artiste en nous invitant à pénétrer dans un des albums le moins accessible de Nico, The End, sorti en novembre 1974 chez Island Records. Un ouvrage qui vient gonfler les rangs de la très recommandable collection Discogonie créée en 2016 par Hugues Massello, le fondateur des Éditions Densité. Un choix qui ne doit rien au hasard puisque l’envie d’écrire sur Nico, et sur cet album en particulier, était déjà présente dans l’esprit du journaliste quand il publia en 2018 un livre sur Fantaisie Militaire d’Alain Bashung (chroniqué à l’époque par mon collègue Vicent).

L’album The End est la conclusion d’une trilogie débutée avec The Marble Index en 1969, suivi de Desertshore en 1970… un final macabre dans lequel Nico s’enfonce encore plus profondément dans le royaume des ombres. Un voyage au creux de l’éternel, dans le « Timeless time » de l’artiste, une forme de présent immuable dans lequel elle côtoie ses fantômes, Jim Morrison en tête.

Pierre Lemarchand se fait le témoin de ce monde impénétrable, tentant d’approcher cette figure mystérieuse, se laissant traverser par l’obscure lumière qui se dégage de sa musique. De sa plume fine et sensible, il nous entraîne dans sa quête qui prend la forme d’une élégie en trois temps.

Dans le prélude, Lemarchand nous livre des fragments essentiels de la vie de Nico. La genèse de The End lors de ce concert fondateur au Rainbow Theatre de Londres en juin 1974, qui a permis de réunir autour de Kevin Ayers, Nico, Brian Eno et John Cale, son ami de toujours, mais aussi celui qui la comprend le mieux dans sa recherche musicale. De son enfance à sa quête identitaire, de sa rencontre avec Jim Morrison, son double magnifique, à la douleur de sa perte, rien n’est laissé au hasard et nous éclaire sur le processus créatif de cet album.

Puis, dans la plus longue plage de l’ouvrage, l’interlude délivre les fragments techniques de The End. La partie « Claire Obscure, fragments photographiques » oppose deux images de Nico : la blondeur angélique de la pochette de Moon Beams de Bill Evans, datant de 1962, face au noir corbeau de The End. Deux époques, une seule et même femme, que le noir a littéralement absorbé. Une analyse visuelle qui nous apprend que la pochette de l’album est extraite du film Les Hautes Solitudes de Philippe Garrel sorti aussi en 1974. Un film muet dont la force réside dans l’image : les portraits de Jean Seberg, Tina Aumont et Nico, en longs plans contemplatifs.

Une esthétique cinématographique qui s’étire dans l’analyse des chansons de The End :

Il faut toujours que je voie la chanson. Je la vois plus que je ne l’entends. Peut-être suis-je une cinéaste frustrée ! Nico (page 52)

Ainsi pour cette partie, Lemarchand réussit à nous transmettre un juste équilibre entre analyse technique, anecdotes, ressentis personnels… une expérience sonore et immersive à vivre un casque sur les oreilles. Une condition sine qua non pour arriver à s’immerger dans « les eaux noires et profondes de cet album », pour reprendre les mots de Pierre. Aussi, si je puis me permettre une digression, je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti à l’écoute de The End dans ces conditions… un album que je connaissais peu, dont je n’avais pas saisi toute la dimension mystique… la force des images, une poésie de l’âme indicible. Toute la réussite de l’ouvrage réside en cela : traduire les sensations avec des mots sans en dénaturer le sens.

Alors, pour aborder cette dernière partie, le postlude, consacré au concert que Nico a donné dans la cathédrale de Reims le 13 décembre 1974 avec Tangerine Dream, je vous laisserai en musique en vous invitant à vous procurer au plus vite l’ouvrage de Pierre Lemarchand, Nico : The End… qui est disponible depuis le 05 septembre dans la collection Discogonie des Éditions Densité.

Pour aller plus loin :
  • Jeudi 08 octobre 2020 à 20H // Conférence-concert « Nico The End » au 106 à Rouen : Pierre Lemarchand reviendra sur la genèse et l’esthétique de cet album. La musique funambule de Frédéric D. Oberland (Oiseaux-Tempête), invité exceptionnellement pour l’occasion, offrira un contrepoint aux mots de Pierre. Plus d’informations par ici.
  • Eldorado : Une émission de radio consacrée aux musiques folk, rock… diffusée sur les ondes d’une quinzaine de stations de radio en France et en Belgique, produite par Pierre Lemarchand. A écouter par ici.

 

Nico : The End…Pierre Lemarchand

 

Éditions Densité (Collection Discogonie) – 05 septembre 2020

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Image bandeau : Pochette de l’album The End de Nico

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