Chroniques Musique

Pixies : Bossanova fête ses trente ans !

Nous sommes le 13 août : au cœur de l’été 1990 les Pixies sortent leur troisième album, Bossanova, chez 4AD. Sans doute le plus mésestimé du groupe avec Trompe le Monde (1991) tant leurs précédentes productions, Surfer Rosa (1988) et Doolittle (1989), restent des sommets dans l’inconscient collectif de la planète mélomane. Alors trente ans après, retour sur un grand album qui a assurément marqué le rock alternatif des 90’s, mais aussi signé la fin d’un groupe à l’avenir prometteur qui s’est brûlé les ailes trop tôt… non sans influencer une flopée de musiciens, Nirvana en tête.

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Difficile de parler d’un groupe aussi mythique que les Pixies. Commençons donc par les aveux. En 1990, j’ai dix ans, et des goûts musicaux en devenir. Alors souvenez-vous, à cette époque en France, ce n’est pas Velouria que l’on entend à la radio mais le tube de l’été Soca Dance, Roch Voisine et son Hélène, les yeux dans l’eau, les horribles Félix Gray et Barbelivien. Pour ma part donc, l’illumination est arrivée bien plus tard, grâce à une radio qui a sombré dans le mauvais goût depuis longtemps déjà, Fun Radio… de Nirvana, je suis passée aux Pixies en 1992/93, ironique quand on sait que les premiers ont tout piqué aux seconds. Mais le propos n’est pas là, parenthèse refermée, je ris, non sans honte.

Notons que les Pixies ont eu un succès relativement modeste aux États-Unis, leur pays d’origine, mais que c’est en Europe qu’ils ont vendu le plus d’albums : ils ont été disque d’or en France (oui, oui, chez nous, j’ai d’autant plus honte d’être passée à côté, tout en ayant l’excuse de l’âge) et au Royaume-Uni (ici, rien d’étonnant, ils ont caracolé en tête des classements la semaine de la sortie de l’album).

Bossanova, c’est l’histoire d’un album accouché dans la douleur et les guerres d’égo, précisément entre Black Francis et Kim Deal. Entre 1986 et 1990, le succès fut fulgurant pour les Pixies. Originaire de Boston, le groupe est né de l’amitié entre Charles Thompson IV dit Black Francis et Joey Santiago (guitare solo, claviers) qui se sont rencontrés à l’université en 1984, partageant l’amour de la musique : les Beatles et les groupes des 60’s pour Black, le punk-rock et Bowie pour Santiago, un savant mélange des genres qu’ils ont exploré en jouant régulièrement ensemble.

Mais le détonateur fut un voyage universitaire pour Black, à Puerto Rico, un échange qui aurait du durer un an, mais qu’il a écourté au bout de six mois : la barrière de la langue et le cadre de vie sont devenus pénibles à supporter. À son retour, il persuade son ami d’arrêter ses études et de fonder un groupe avec lui. En 1986, Ils recrutent Kim Deal via les petites annonces, bien qu’elle n’ait jamais touché une basse de sa vie, ainsi que David Lovering à la batterie, un ami de Kim.

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Pixies/Kevin Westenberg/1990

Le début d’une aventure qui les mènera rapidement sur les routes du succès puisqu’en 1987 ils signent un contrat chez le légendaire label 4AD et enchaînent entre 1988 et 1989 deux albums qui entreront dans la légende : Surfer Rosa et Doolittle.

Dès 1989, les choses se corsent au sein du groupe, lors des tournées américaines (le Fuck or Fight Tour) et européennes (le Sex and Death Tour). Des tensions éclatent entre Black Francis et Kim Deal. En même temps, comment ne pas en vouloir à Kim qui cumule les excès : ivresse sur scène, retards et provocations en tous genres… il en faut de peu pour que Black la vire et sans l’intervention de l’avocat du groupe, ce serait chose faite. Ainsi, il est grand temps pour nos lutins de faire une pause salutaire à l’issue de cette tournée, exténués par des mois passés sur la route : Santiago et Lovering en profitent pour voyager, Black pour faire le tour des États-Unis en Cadillac avec sa femme, en donnant quelques concerts solo à l’occasion. Quant à Deal, elle renoue avec son groupe de jeunesse, The Breeders, et enregistre l’album POD qui sortira l’année suivante.

En 1990, les Pixies se retrouvent à Los Angeles où ils ont élu domicile – tous sauf Kim Deal, l’étau se resserre – les rapprochant de leurs studios d’enregistrement, Aire, Silverlake et Cherokee studios, autour du producteur Gil Norton avec qui ils avaient déjà travaillé sur Doolittle. Contrairement aux précédentes sessions de travail, Black Francis prend le contrôle des opérations, ce qui n’est pas au goût de tout le monde, surtout de Kim Deal. Mais les choses ne s’arrêtent pas là : Black compose l’intégralité des titres de Bossanova, à l’exception de Cecilia Ann, écrit par The Surftones, et relègue l’apport de Kim au strict minimum. En effet, si on tend bien l’oreille, on constate que la basse est plus effacée, à quelques exceptions près (Is She Weird, Hang Wire, All Over The World) ainsi que des chœurs, plus en retrait… Une forme de punition et de vengeance à l’encontre de la bassiste. Ambiance !

Autre constat, la batterie est plus en avant, laissant toute la place à la frappe monstrueuse de Lovering, comme sur Down To The Well, même les chœurs de Deal sont à peine perceptibles. Bossanova est un album qui marque une rupture nette dans la discographie des Pixies, avec des structures beaucoup plus mélodieuses, la voix de Black se fait moins rageuse, avec quelques fulgurances quand même, faudrait pas pousser le bouchon trop loin, on pense à Rock Music. Les guitares aussi se font plus sages, laissant la part belle aux lignes ciselées de Santiago, la douceur de Ana en atteste, et l’évidence d’un son plus ancré dans les 60’s, aux racines de la surf music, comme sur le titre d’ouverture de l’album (The Surftones).

Le single Velouria illustre ce nouveau cap : mélodies complexes, changements de tonalité dans la structure du morceau, le son du thérémine évoquant l’invasion des petits hommes verts. Des thèmes chers à Black, grand fan de SF et d’aliens, il suffit de jeter un œil sur la pochette de l’album signée Vaughan Oliver.

Pour la petite histoire, le clip du morceau est né un peu par hasard : les Pixies, invités à jouer sur le plateau de Top of the Pops, au Royaume-Uni, ne disposaient pas de vidéo pour avoir le droit de jouer sur la BBC. Ils ont donc enregistré à la va-vite et à petit budget ce clip dans une carrière… En revanche, ils ne joueront pas dans l’émission pour autant. À découvrir la version alternative de la vidéo, sortie ce mois-ci pour les trente ans de l’album !

On les retrouve sur des terres connues avec le titre Allison, immédiat, sans surprise mais rudement efficace, du Pixies pur jus, ce qui n’est pas pour nous déplaire, avant d’enchaîner rapidement sur Is She Weird, petit bijou, et comme évoqué plus haut, la basse de Kim Deal qui commençait à nous manquer : elle est peut-être étrange, mais toujours aussi addictive. Francis monte en puissance avant de reprendre son souffle sur Ana.

Mais voilà que se pointe All Over The World, ritournelle entêtante, caractéristique du son Pixies, alternant allègrement les couplets calmes et les refrains puissants, motif que la scène alternative des 90’s a repris par la suite. Le morceau n’a certes pas la puissance d’un Where Is My Mind, et certains auront du mal avec les 5min26 du titre, longueur inhabituelle dans leurs chansons, et pourtant je dois reconnaître que l’écouter c’est le fredonner pendant des jours… encore et encore !

Le titre suivant Dig For Fire s’impose par son immédiateté, entre le gimmick de guitare de Santiago et la frappe énergique de Lovering. Mais Down To The Well me titille beaucoup plus l’oreille et un retour rapide vers les Demos du groupe datant de 1987 me rappelle que le titre ne date pas d’hier. Sur la première version, le rythme était beaucoup plus endiablé et les chœurs de Kim Deal bien plus présents. Je dois reconnaître que j’aurais aimé retrouver cette version sur Bossanova.

Quand vient le morceau The Happening, le contraste entre les couplets rageurs et les refrains aux guitares claires est un pur bonheur, le motif s’inverse, la surprise est belle. Que dire des chœurs tout en harmonie… caractéristique des 60’s mais à la sauce Pixies ! La suite s’équilibre entre deux titres à l’énergie communicative : Blown Away et le redoutable Hang Wire, avant d’enchaîner sur Stormy Weather, tout en nonchalance – j’imagine les futurs Weezer en train de découvrir ce titre – et Havalina conclue en douceur un album qui en trente ans d’existence n’a pas pris une ride !

Bossanova est un album un peu à part dans la discographie des Pixies, sans doute moins immédiat que ses prédécesseurs, mais tout aussi intéressant pour qui prend le temps de l’écoute. Après la tournée Bossanova, le groupe sortira, contre toute attente, l’album Trompe le Monde en 1991, au son résolument plus punk, le dernier des Pixies dans cette configuration. Ils reprennent la route durant l’été 1991 entre l’Europe et l’Amérique du Nord et terminent leur tournée au Commodore Ballroom de Vancouver le 25 avril 1992 : ce sera leur dernier concert pendant près de douze ans !

Les tensions ne cessent de s’accroître entre Black Francis et Kim Deal, au point de ne plus s’adresser la parole. Après une année sabbatique, le groupe se sépare officiellement en 1993. Black Francis, qui devient Franck Black, commence à travailler sur un album solo et Kim Deal part en tournée avec son groupe, The Breeders, le début d’une nouvelle épopée sur les routes du succès. Fin de l’histoire. Car même si les Pixies se reforment officiellement en 2004, les choses ne seront plus jamais comme avant… Aujourd’hui, l’aventure continue mais c’est Paz Lenchantin (A Perfect Circle) qui a pris la place de Deal à la basse.

À l’occasion du trentième anniversaire de Bossanova, le label 4AD a réédité un vinyle rouge de l’album en édition limitée comprenant le livret original de 16 pages qui était uniquement disponible avec le pressage initial UK.

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BossanovaPixies

4AD – 13 août 1990

 

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Photo : Pixies/Kevin Westenberg/1990

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