Chronique Musique

Rachid Taha : L’Honneur Du Baroud

Rachid Taha - Je Suis Africain
Ecrit par French Godgiven
« Le détour ne vient pas en chemin, il le constitue, même il le fraye. »
(Jacques Derrida, La Carte Postale)

Il y a tant à dire sur le parcours protéiforme, à la fois sinueux et intègre, du regretté chanteur algérien Rachid Taha, qu’on ne sait pas toujours très bien par quel bout le prendre, même pour tenter de le décrire simplement à qui ne serait pas familier de son œuvre, simultanément monumentale et défricheuse. Durant toute son impressionnante épopée musicale (on n’utilisera pas ici le ronflant terme de « carrière » qui, comme le souligne avec justesse son confrère Christophe, devrait être réservé aux pierres), cet électron libre aura mis un point d’honneur à s’approprier, avec force vindicative et appétit vorace, des genres aussi divers que le rock, le raï, la techno, le chaâbi, le funk et même, au prix d’une controverse historique mais réjouissante, la chanson française. Et pourtant, malgré la largeur de sa palette artistique et de ses goûts propres, éclectiques jusqu’au vertige, Rachid Taha aura systématiquement réussi à faire sien le moindre pan des univers sonores qu’il aura exploré de sa verve inimitable et de son insubmersible passion mélomane.

Rachid Taha (©Richard Dumas)

Ce véritable héros des temps modernes, qui aura lutté jusqu’à son dernier souffle contre les catégorisations les plus lapidaires et les lieux communs les plus réducteurs, s’est cependant moins érigé en rempart activiste contre l’intolérance, qu’elle soit culturelle ou ethnique (y compris lorsqu’il lâchera son brûlot antiraciste Voilà Voilà), qu’il ne s’est posé en miroir incandescent des vicissitudes contemporaines : en quatre décennies que couvre une discographie aussi pléthorique que foisonnante, des premiers éclats de son groupe Carte De Séjour à l’aube des années 80 jusqu’au carton de son trio 1, 2, 3 Soleils en compagnie des plus conventionnels Khaled et Faudel, de l’hymne déchirant Ya Rayah emprunté à son aîné Dhamane El Harrachi jusqu’à la classe sombre et quasi-gainsbourienne de son excellent Zoom, dernier album à paraître de son vivant, Rachid Taha n’aura véritablement fait bouger les lignes, que ce soit dans son pays d’accueil, la France, comme à l’échelle du monde entier, qu’en étant simplement, viscéralement et irréductiblement lui-même.

Rachid Taha n’aura véritablement fait bouger les lignes, que ce soit dans son pays d’accueil, la France, comme à l’échelle du monde entier, qu’en étant simplement, viscéralement et irréductiblement lui-même.

Il suffit de se remémorer l’onde de choc qui, à l’annonce de son décès survenu le 12 septembre 2018, a traversé de façon aussi profonde que transversale toutes les strates du monde de la musique moderne, du show-business le plus pailleté à l’underground le plus marginal, pour se rendre compte de l’importance, même diffuse, des ponts dressés par ce farouche partisan de l’ouverture aux autres. Du légendaire producteur britannique Brian Eno au brûlant Christian Olivier, leader des rugueuses Têtes Raides, de la jeune et bouillante Camélia Jordana à l’omniprésent Damon Albarn, du mythique Robert Plant, qui ne tarissait pas d’éloges sur lui, au point de le décrire comme le plus grand chanteur de rock actuel, à son fidèle complice des dernières années Rodolphe Burger, en passant par de nombreuses personnalités médiatiques de tous bords et de toutes tendances, l’émotion était bel et bien palpable et d’une sincérité confondante.

Par une triste ironie du sort, Rachid Taha devait tourner, le lendemain de ce jour funeste, le clip du premier extrait d’un nouvel album très attendu, à la date de sortie maintes fois repoussée alors que les années de silence discographique masquaient cruellement une hyperactivité inentamée. Devant le vide béant laissé par la disparition brutale de son principal protagoniste, l’équipe de tournage aurait bien pu jeter l’éponge, si elle n’avait alors croulé sous les offres de participation à l’illustration visuelle de cette chanson remuante et colorée, répondant à un titre aussi évocateur dans sa formulation que limpide dans son affirmation : telle une évidence programmatique, Je Suis Africain allait même donner son nom au long format à venir, plus de six ans après le dernier disque original du bonhomme.

Si, dans ses chansons comme dans sa vie courante, Rachid Taha était très friand de name dropping, je vais malgré tout vous laisser découvrir ci-dessous, si ce n’est déjà fait par vous-mêmes, l’impressionnante ribambelle de personnalités plus ou moins proches, collaborateurs directs de l’artiste ou non, qui se sont proposées avec grâce (on l’espère) pour figurer dans ces images qui furent alors patiemment assemblées, au rythme des disponibilités de chacun(e)s de ses participant(e)s, pour être finalement dévoilées juste avant l’été dernier. Dépassant la simple mise en images du vibrant hommage à un continent entier que constitue la chanson originale, son pendant visuel, par le cruel couperet des circonstances, s’est mué en une séance d’adieux aussi indispensable et solennelle que festive et réparatrice.

Pour sa part, prévu à l’origine pour janvier 2019 et ajourné pour des raisons alors bien comprises par toutes et tous, ce dixième véritable album paraît enfin en cette toute fin d’été, aux premières lueurs de l’automne, et l’on peut vraiment dire, avec une franchise travaillée par un certain souci de justesse, que l’attente en valait la peine. De prime abord, ce que l’on pressentait sur le premier extrait envoyé en éclaireur semble se confirmer sur neuf autres plages denses et prenantes, qui dessinent, comme en réaction à la production précise et puissante du vigoureux Zoom de 2013, un retour radical à des sonorités plus spontanées et acoustiques.

Mais attention, nous ne sommes pas ici en présence d’un hypothétique « opus de la maturité », d’une banale introspection folk ou de quelque billevesée de ce genre. Car malgré sa maladie génétique, notoirement éreintante et épuisante, il paraît incroyablement clair, dès les premières mesures de l’introductif Ansit, que Rachid Taha a jeté toutes ses forces dans la conception de ce disque, lui insufflant par tous les pores son énergie caractéristique et sa gouaille rageuse : cette ouverture chatoyante plaque avec une grâce naturelle des envolées de cordes épicées sur des claquements de mains que n’auraient guère reniés les Stooges de No Fun, tandis que les circonvolutions vocales du chanteur portent la chanson à bout de bras, la poussant à travers un break tendu au bord de l’explosion avant de la laisser reprendre de plus belle.

Rachid Taha a jeté toutes ses forces dans la conception de ce disque, lui insufflant par tous les pores son énergie caractéristique et sa gouaille rageuse.

Le deuxième titre du disque semble partir des mêmes éléments instrumentaux, entre motifs en arabesques et rythmique soutenue, tout en y incrustant une mélancolie aussi délicatement exprimée que douloureusement évidente : Aïta serait en réalité la toute dernière chanson enregistrée par Rachid Taha, qui en aurait écrit et interprété les paroles lors de l’ultime journée des séances studio qui donneront naissance à l’album. Plus d’un quart de siècle après la morgue fédératrice et festive de Ya Rayah, cette complainte déchirante y fournit une suite résignée mais énergique, en forme d’épilogue aussi tragique que résolument digne : galvanisés par leur foi en la possibilité d’une meilleure existence, les exilés savent très bien qu’ils ne rentreront jamais chez eux. Difficile de ne pas y entendre, en filigrane de la situation personnelle du chanteur, qui se décrivait comme « Algérien pour toujours et Français tous les jours », un écho troublant à la situation actuelle des migrants, dont même la dramatique prégnance ne peut occulter le fait que sa triste pérennité semble glisser sur nous tel un mirage insondable et fatidique.

Tout au long de la vie artistique de son créateur, la musique de Rachid Taha aura été le fruit de rencontres impromptues et d’amitiés au long cours, notamment celle qui le liait à l’anglais Steve Hillage qui, après avoir avoir produit le tout premier album de Carte De Séjour en 1984, retrouvera son leader au début de la décennie suivante, pour réaliser sept de ses disques en solo sur une période d’une quinzaine d’années. Si l’ex-guitariste du groupe psychédélique Gong a insufflé une dose croissante de rythmiques électroniques dans l’art pluriel de Taha, il y a aussi puisé en retour une énergie rock sans pareille : outre les deux volumes de la série Diwân, hommages appuyés et modernes à la grande tradition des chansonniers africains en général et algériens en particulier, leur complicité symbiotique donnera notamment naissance au lumineux Olé, Olé de 1995, mariant rythmiques groovy et enluminures orientales, au tellurique Made In Medina de 2000, qui associera plus profondément encore la puissance du rock et les transes hypnotiques du chaâbi algérien voire de l’afro-beat, ou encore au rageur Tékitoi de 2004, album métallique et intransigeant, marqué par le climat délétère qui suivit les attentats du 11 septembre, sur la pochette duquel le chanteur pose en figure quasi-christique, une lueur sombre et désabusée dans le regard.

Tout au long de la vie artistique de son créateur, la musique de Rachid Taha aura été le fruit de rencontres impromptues et d’amitiés au long cours.

En réaction totale à la noirceur de ce dernier opus original (hors albums de reprises), Rachid Taha s’acoquinera à la fin des années 2000 avec le Français Gaëtan Roussel et l’ingénieur du son Mark Plati, pour le plus ludique Bonjour, traversé par une verve country mélodique qui désarçonnera quelque peu les amateurs de sa veine plus tranchante. De la même manière, Je Suis Africain se démarque de son prédécesseur, l’épique et chromé Zoom de 2013 produit par l’Anglais Justin Adams, en assumant avec entrain et ferveur un grand retour de l’acoustique : en effet, Taha a confié les rênes de son ultime album au multi-instrumentiste Toma Feterman, membre du combo balkano-punk Soviet Suprem et leader de la formation alternative La Caravane Passe, historiquement marquée par les musiques nomades et tziganes. Cette influence rejaillit fortement sur les arrangements touffus et colorés des nouvelles chansons de l’Algérien, comme sur l’émouvante et rieuse Minouche, illuminée par le luth toujours évocateur du fidèle Hakim Hamadouche, qui voit se télescoper la fièvre ardente des Taraf De Haïdouks et la tendresse malicieuse de Lili Boniche. Cette ode à la frivolité salvatrice de la passion sans lendemain, d’où irradie toute la générosité chaleureuse de son interprète sur un texte en français troussé par les auteurs Jean Fauque et Erwan Séguillon (alias R.Wan, ancien membre de Java et moitié de Soviet Suprem), trouve un pendant plus profond et habité encore dans la troublante et magnétique Wahdi, qui invite la jeune chanteuse Amina Cadelli (au pseudonyme évocateur de Flèche Love) à insuffler le pouvoir de sa voix ensorcelante dans une quête existentielle et déchirante d’amour absolu.

La seconde moitié de l’album s’ouvre sur l’apaisée et cinématographique Insomnia, dont les trompettes mariachi indolentes et les sifflements morriconiens fantomatiques instillent une ambiance si prenante qu’elle pourrait foutre la honte à Robert Rodriguez et Quentin Tarantino sur dix générations, tandis que le bondissant Andy Waloo déploie, sur une pulsation disco-punk aux accélérations irrésistiblement remuantes, toute la synthèse culturelle dont Rachid Taha s’est fait le chantre au fil des quarante dernières années : derrière le jeu de mots farceur de son titre, le chanteur brosse un tableau fantasmagorique où l’on croise aussi bien ses modèles rock Elvis Presley et Eddie Cochran que l’écrivain Kateb Yacine ou l’icône Oum Kalthoum, tous réunis à l’exposition éternelle de Pablo Picasso, tandis que Jean Cocteau et Jean Marais échangent un baiser sous les regards bienveillants de Patti Smith et Brian Eno. Mais que l’on ne s’y trompe pas : derrière cette vision romancée, aussi outrageusement mondaine qu’insidieusement précieuse, c’est bien la gloire de l’altérité et du partage culturel que célèbre ici le chanteur, en cohérence totale et essentielle avec tous les préceptes qui l’ont animé soixante ans durant.

Et lorsque Rachid Taha se lance dans l’allégorie habilement imagée de son statut de performer, sur un blues lascif et langoureux qui prend la forme de l’intimiste et charnel Striptease (sur lequel il ose un suggestif « je me dévoile… à vapeur »), ce n’est que pour mieux rebondir sur la charge tribale et possédée de l’abrasif Like A Dervish, sa soi-disant « first song in English », qui concasse dans un même moule l’incandescence sauvage du rock touareg de Tinariwen et l’aura rockabilly futuriste du pionnier Alan Vega : cet enchaînement témoigne avec force, en quelques minutes à peine, de toute l’importance combinée des deux facettes du chanteur, capable de manifester fragilité réelle et force intérieure dans le même mouvement, sans se départir de sa gouaille rieuse et de son aplomb volontaire.

Mais le clou du spectacle, tant sur le plan musical qu’émotionnel, réside probablement dans le final Happy End, sur la rythmique chaloupée duquel Rachid Taha, certainement prescient de sa propre finitude et probablement conscient qu’il pouvait très bien s’agir là de son tout dernier album, devise avec affabilité sur la façon de dire « je t’aime » dans toutes les langues, de l’allemand à l’arabe en passant par l’anglais et l’italien. Chez n’importe qui d’autre, cette tirade pourrait sombrer dans la désuétude sucrée et la mièvrerie ridicule, mais le bonhomme parvient à transcender tout lieu commun par une émotion palpable et déchirante, en particulier lorsqu’il conclut les débats par cette sentence aussi lapidaire que bouleversante : « Ma langue c’est l’arabe, ce n’est pas l’arabe du coin / Ma langue c’est l’arabe, celui qui te retient. »

Plus tôt sur le disque, on aura entendu Rachid Taha associer son propre nom à ceux de l’activiste Malcolm X, de la militante Angela Davis, du poète Khalil Gibran, de l’écrivain Aimé Césaire ou de la star du reggae Bob  Marley : « tous des Africains ». Il serait facile de prendre cela pour une usurpation maladroite, masquant à peine la preuve d’une autosatisfaction abusive ou d’une prétention abyssale (au choix), mais le chanteur achève sa litanie d’hommages dans un rire franc, narquois et salutaire, démontrant là, dans un pied de nez subtilement punk, toute la malice goguenarde et la sagesse lucide qui caractérisaient à parts égales son personnage.

Rachid Taha a relevé haut la main les défis conjugués d’une astucieuse réinvention, d’un renouvellement éclairé de ses fondamentaux et d’une oeuvre autonome à part entière.

Il n’empêche qu’au travers de cet album vivifiant et accrocheur, qui n’a de posthume que le contexte temporel de sa sortie officielle, Rachid Taha a relevé haut la main les défis conjugués d’une astucieuse réinvention, d’un renouvellement éclairé de ses fondamentaux et d’une œuvre autonome à part entière, qui pourrait très bien se passer de la connaissance de son riche passif pour pouvoir être appréciée en tant que telle. À l’arrivée, il importe peu de savoir si Je Suis Africain était totalement achevé au moment du décès brutal de son créateur, tant le résultat final respecte et inscrit dans le marbre toute la singularité de sa signature artistique : celle d’un fils d’émigrés algériens turbulent et passionné qui, avec fierté et mélancolie mêlées, aura assumé avec force son histoire personnelle tout en embrassant à bras le corps, n’en déplaise à certains esprits chagrins, la dimension intangible de creuset multiculturel de son pays d’accueil (et, bien au-delà de ses frontières, de l’Occident tout entier), parvenant à transcender ces deux aspects dans une démarche musicale unique et inspirante qui aura fait le tour du monde (« du Nord au Sud », « de New York au Congo », « de Paris à Bamako », « du Fuji au Kilimandjaro ») et devrait, si justice et logique pouvaient convoler en de belles noces, susciter de nombreuses et généreuses vocations jusqu’à la fin des temps.

S’il n’est absolument pas certain que nous soyons, collectivement, dignes d’un tel héritage, il nous est toujours possible, pour notre propre baroud d’honneur, de prendre comme un cadeau inestimable ce disque foncièrement habité et profondément humaniste qui, tout en s’inscrivant en marge du cynisme ambiant et dans la lignée invariablement intense de toute l’œuvre de son auteur, célèbre avec un impressionnant panache un retour flamboyant à un certain « art de jouer sec ».

À savoir, on le rappelle à toutes fins utiles, l’anagramme exacte de Carte De Séjour.

Rachid Taha – Je Suis Africain
Disponible en CD, vinyle et digital via le label Naïve, division de Believe, depuis le vendredi 20 septembre 2019.

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Un immense merci à Saskia de Pirey et Martin Berthelot de Believe Digital.

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