Chronique Musique

Roger Waters : La Vie Sans Rose

Si d’aventure une thèse était rédigée sur les artistes ayant réussi à distiller leurs névroses les plus profondes et leur paranoïa la plus aiguë au plus grand nombre, nul doute que le britannique Roger Waters aurait droit à un chapitre rien que pour lui. En tant que force motrice de la phase la plus féconde du légendaire groupe Pink Floyd, qui aura écoulé plus de deux-cent cinquante millions d’exemplaires dans le monde de ses disques d’une musique simultanément narcotique, expérimentale et grandiloquente, le bonhomme se sera bâti une solide réputation de grande gueule atrabilaire, aussi génial et obsessionnel dans son art qu’exigeant et dirigiste envers ses contemporains, fussent-ils les membres de son cercle le plus proche.

Roger Waters en 1969.

Et pourtant, ce n’était vraiment pas la voie la plus probable pour celui qui, en 1965, n’était encore « que » le bassiste du groupe qu’il cofonda avec Nick Mason (batterie, percussions), Richard Wright (claviers) et son ami d’enfance Syd Barrett (guitare, voix), formation qui allait vite devenir outre-Manche le fer de lance du rock dit « psychédélique » et prendre de court toute la scène musicale de l’époque. En effet, cette période, que mon aimable confrère Ivlo Dark a déjà très exhaustivement décrite il y a quelques mois dans son article consacré au tout premier album du groupe, le fondateur The Piper At The Gates Of Dawn, qui fête cette année son cinquantième anniversaire, s’illustre surtout par la révélation du génie perché de Barrett, aussi bien dans le troussage de mélodies pop hallucinées (les tubes Arnold Layne ou See Emily Play) que dans l’écriture rock la plus rugueuse et viciée (les brutaux Astronomy Domine ou Lucifer Sam).

Malheureusement, le conte de fée allait vite tourner court, ou plus exactement affronter une grave sortie de route : usé par les excès en tous genres, en particulier lysergiques, qui allaient finir par lui griller le cerveau, Syd allait progressivement s’effacer lui-même du groupe dont il avait trouvé jusqu’au nom même, au grand dam de ses comparses impuissants. Le recrutement de David Gilmour, lui aussi ami de longue date de Barrett, en tant que suppléant provisoire puis remplaçant définitif, allait cependant garantir la survie du Floyd, dans un contexte aussi difficile qu’extrêmement ambigu.

Pink Floyd en janvier 1968 : Nick Mason, Syd Barrett, David Gilmour, Roger Waters et Richard Wright.

En effet, le trio de survivants de la première mouture du groupe se persuadera longtemps du possible retour dans ses rangs de son moteur initial, allant jusqu’à tracer avec ses albums suivants les contours de la place vacante de leur chaînon manquant : du hanté Saucerful Of Secrets jusqu’au radical Atom Heart Mother, en passant par le double Ummagumma, aux faux airs de questionnement bipolaire (un puissant disque live tourné vers le passé, un autre exposant toute la diversité de leur formule en pleine réinvention), leur musique affirme sa spécificité accrue tout en pleurant l’absence criante de celui qui en était le cœur, notamment sur le déchirant If, où Waters se voit perdre les pédales à son tour, comme en écho à la situation bien réelle de son ancien frère d’armes (« And if I go insane / Will you still let me join in with the game ? » / « Et si je deviens fou / Me laisserez-vous encore me joindre à ce jeu ? »).

Le bassiste-chanteur, [est] devenu leader par défaut, autant par volonté propre que par nonchalance des autres.

Dans le même temps, s’affirmera au sein de Pink Floyd une complicité particulière entre Gilmour et Waters, aussi musicalement fructueuse qu’humainement antagoniste : si le dernier arrivé se révèle être un arrangeur et interprète hors pair, qui fournira progressivement au groupe une enveloppe sonore de plus en plus identifiable et reconnaissable entre mille, le bassiste-chanteur, devenu leader par défaut, autant par volonté propre que par nonchalance des autres, y puisera l’écrin nécessaire à l’expression de visions de plus en plus personnelles et concrètes, très loin de la poésie possédée des débuts. La réussite indéniable de l’épique Meddle de 1971, premier disque de Pink Floyd à s’émanciper complètement de la tutelle artistique des années Barrett, conduira aux expérimentations pop imparables de Dark Side Of The Moon et à la prodigieuse catharsis collective de Wish You Were Here, qui peut simultanément être interprété comme un hommage vibrant au talent lumineux de l’ami regretté (les deux parties aveuglantes de beauté de Shine On You Crazy Diamond) et un éloge funèbre d’une tristesse abyssale (sur la chanson épurée qui donne son titre à l’album).

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