Littérature Etrangère

« Smile », de Roddy Doyle : roman complexe et tragique, une fin détonante

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Sea Port Dublin City / Desmond Kavanagh / Flickr
Écrit par Velda

Le romancier irlandais Roddy Doyle a à son actif 11 romans, de nombreuses nouvelles et novellas, des pièces de théâtre, des romans jeunesse, des scénarios, des essais… et certains de ses romans ont été adaptés au cinéma, notamment les irrésistibles The Snapper et The Van (réalisés par Stephen Frears) tous deux tirés de la trilogie Barrytown, centrée sur les péripéties tragi-comiques d’une famille des quartiers populaires de Dublin.

The Commitments, film culte réalisé par Alan Parker, racontait l’histoire d’une bande de jeunes Dublinois qui se lancent dans la musique et forment un groupe de soul. Aujourd’hui, plusieurs pièces signées Roddy Doyle font salle pleine à Dublin. Ce qu’on retient de ses romans, outre leur solide ancrage dublinois, c’est un humour ravageur mâtiné d’une tendresse et d’une lucidité sans égales. On a tendance à se remémorer surtout les passages drôlatiques où il est passé maître, y compris sur Facebook, où il abreuve plus ou moins régulièrement ses fidèles de savoureuses anecdotes de bar. Pourtant, Doyle est surtout un peintre extrêmement lucide de la vie dublinoise et de ses habitants, et ses romans sont loin d’être des pochades… Avec Smile, il fait une nouvelle fois la preuve éclatante de son talent unique et montre une audace à laquelle on ne peut que rendre hommage.

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Victor vient de se séparer de sa femme Rachel et de quitter l’appartement commun pour emménager dans un autre quartier, proche de la mer et non loin du lieu où il a grandi. Il vient de choisir son pub d’attache, le Donnelly’s, à côté de son nouveau domicile. C’est là qu’il va passer ses soirées en compagnie de son Ipad ou de son roman… Pas très sociable, Victor. Ça ne saurait durer… Edward Fitzpatrick, ex-camarade du collège des Frères chrétiens, et frère de la plus jolie fille du quartier, l’a reconnu et ne se prive pas de lui rappeler des souvenirs qu’il aurait préféré oublier. Fitzpatrick, sorte de géant antipathique, porte une chemise rose qui a l’air de ne pas lui appartenir et un short qui baille à l’entrejambe. Fitzpatrick ne donne qu’une envie : s’enfuir à toutes jambes, loin de son short trop large et de ses souvenirs trop embarrassants. Trop tard. On a bien compris que Victor n’avait qu’une envie : qu’on lui fiche la paix, qu’on le laisse ressasser la fin de son histoire avec Rachel, qu’on le laisse déprimer tranquille, enfin… Rachel, la femme de sa vie, devenue star de la restauration, puis de la télé, tandis que lui patinait derrière, essayait de percer dans le petit monde de la radio et du journalisme, d’écrire son livre sur ce qui ne va pas en Irlande… Le passé. Et puis Fitzpatrick, qui ramène Victor vers un autre passé, plus lointain celui-là, un passé dont il ne faut surtout pas parler. Entre son histoire avec Rachel et celle que lui rappelle Fitzpatrick, Victor essaie de trouver son chemin, de se débattre, de surnager.

Jour après jour, Roddy Doyle débusque les secrets de Victor, tout en laissant libre cours à son incroyable talent de narrateur et de descripteur – évocations musicales, culturelles, jeux avec la langue et le vocabulaire, dialogues épatants… On est à Dublin, on est hier, on est aujourd’hui. Dublin a changé, Victor a changé, Victor est perdu. A la fin du roman, Roddy Doyle se permet un retournement de situation que je défie quiconque de flairer à l’avance, et du même coup prend un risque considérable : ça passe ou ça casse, comme on dit. Ça passe tellement bien que du coup, on se prend à relire le livre pour mieux comprendre le chemin qui nous a menés jusque-là. Aurait-on raté quelque chose ? Un indice ? Une piste, un chemin de traverse dont on aurait raté l’entrée ? Ce retournement n’est pas un piège : c’est la clé d’un roman profond, tragique, existentiel où le talent de Roddy Doyle prend une ampleur inédite, dans un registre auquel il ne nous a pas forcément habitués. Ajoutons à cela une construction particulièrement complexe, propice à bien des interrogations, riche en clins d’œil et en indices qui nous orientent insensiblement vers une vérité à laquelle on ose à peine croire : il n’en faut pas plus pour assurer que Smile est un des plus grands romans de son auteur, et un des fleurons de cette rentrée littéraire…

Roddy Doyle, Smile
traduit par Christophe Mercier, éditions Joëlle Losfeld

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