Chroniques Musique

The Flaming Lips, la croix et la bannière… étoilée

Je me suis demandé pourquoi ce tableau psychédélique revêtait finalement un caractère si proche d’une réalité lourde. American Head est décrit par ses auteurs comme l’expression musicale permettant de dévoiler un sentiment particulier. Le ressenti devient alors plus important que la façon même de résonner. Dépourvu de la faculté d’extérioriser clairement par des mots les sensations sur des sujets aussi intenses que le sacrifice d’une mère ou la folie paternelle, Wayne Coyne use des artifices mais, malgré une constante à ne pas chanter dans les clous, l’intéressé parvient plus que jamais à toucher un auditoire un peu paumé suite aux dernières sorties en date. A titre infiniment personnel, j’avais pourtant bigrement apprécié les fantasmes hallucinatoires d’Oscy Mlody comme les expérimentations osées de King’s Mouth.

Sans être un retour en arrière, la nouvelle fourniture n’échappe pas à son lot de comparatif entre un souffle indé rétro futuriste et les délices d’un rafraichissement sensoriel une fois encore couvé par une forte alchimie moins alambiquée mais toujours habilement goupillée. Un disque ouvertement axé sur un frétillement mélodique aéré, et sur lequel se pose un condensé de subtilités ineffables.

Il faut dire que The Flaming Lips frise dorénavant les quarante années de vol. Leur 23ème album ne trahit pas ce cheminement artistique marqué par de très grandes heures passées aux abords d’un songe permanent, entre douce aliénation et gavage de psychotropes.

The Flaming Lips

Parsemé de treize titres d’une exquise facture, American Head propulse en pleine stratosphère la production (une fois encore sublimée par le travail d’orfèvre de Dave Fridmann) au-delà d’une liste de qualificatifs élogieux.

Première appréhension d’envergure avec la caresse séraphique de Flowers Of Neptune 6, véritable nappage digne d’un massage délivré en pleine bruine vaporeuse. Sous la bulle protectrice, la trajectoire conduisant à Dinosaurs On The Mountain est un ravissement tant sur la plan orchestral qu’au niveau des arrangements, outre de multiples effets venus embellir une trame déjà fortement alléchante.

L’apparence pourrait sembler naïve mais derrière le voile éthéré de la chose se cache la fragilité de propos paradoxalement bouleversants. Sans nul doute, la perception de l’émerveillement permanent, la qualité de construction à l’aide de strates d’obédience folk bien qu’abreuvées de pop rêveuse, l’effort d’attraction malgré une propension à vouloir quitter le plancher des vaches, sont autant d’outils qui nous conduisent à l’inconscience d’un remède redoutable face aux effusions le plus souvent délayées de manière bien plus abruptes. Preuve évidente sur la dynamique souple de Brother Eye, sincère secousse chargée d’un serrement trituré par quelques machines semblant, sur quelques oscillations, bien plus humanisées que certains de nos semblables.

En proie à la prise de conscience d’une appartenance américaine en pleine dérive, l’écho d’un ricochet planétaire grave, le groupe originaire de l’Oklahoma parvient à rendre une copie qui effleure la perfection atmosphérique. C’est la bouche grande ouverte, avec l’envie de les rejoindre (fuir ?) en haute altitude, que les déchirements de God And The Policeman (en duo avec l’artiste country Kacey Musgraves) nous feront chavirer entre l’authenticité faussement camouflée d’un bonheur simple et une myriade de frottements poignants.

Je pourrais palabrer encore des plombes sur les adorables cliquetis de l’ouverture évocatrice intitulée Will You Return/ When You Come Down, l’introspection aux accents beatniks de Mother I’ve Taken LSD et ses accords qui enveloppent l’espace d’une réverbération impeccable… puis sa réponse ultérieure au travers de Mother Please Don’t Be Sad : lueur introduite par son lot d’attendrissement imparable, magnifié par le décollage des composantes tant électriques qu’électroniques… et je ne parle pas de la section de cordes, les captations sonores futées, la rupture qui mène à la rythmique sauvage, sous vibraphone et autres habilités stylisées de When We Die When We’re High.

Oui, je pourrais aussi vous dire que ce disque tourne en boucle sur ma platine pour une raison qui échappe à toute explication rationnelle. Il suffit juste de poser l’aiguille, pousser le volume, en prendre plein les oreilles mais surtout, lâcher prise, ne plus analyser coûte que coûte les raisons de cet engouement qui ne fait que croitre écoutes après écoutes… Juste s’émouvoir avec les vibrations, les sophistications attachantes et se dire que c’est tout bonnement de la très grosse came.


American HeadThe Flaming Lips

Bella Union – 11 Septembre 2020

 

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Image bandeau : George Salisbury

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