Chronique Musique

The Wolfhounds : Le Chant De L’Amer

Un vieil adage prétend que l’énergie caractéristique de la jeunesse et la sagesse inhérente à l’âge mûr sont inconciliables. La récente parution d’un nouvel album du groupe The Wolfhounds, formation rock issue de la bouillonnante scène indépendante britannique du milieu des années 1980, et l’une des rares à avoir pu renaître de ses cendres, semble s’appliquer à fournir un cinglant démenti musical à cette assertion par trop catégorique.

Mieux encore : depuis sa reformation inattendue en 2005 après quinze longues années de silence, ce combo a démontré, au fil de sorties aussi puissantes que pertinentes, qu’il lui était possible de dépasser la cristallisation de son lointain passé d’espoir contrarié d’un certain rock anglais, dur et sans concession, par l’affirmation vigoureuse d’une identité sonore encore plus spécifique de nos jours qu’elle ne l’était du temps de leurs débuts, pourtant plus que prometteurs.

The Wolfhounds
The Wolfhounds 2020 : David Callahan, Andrew Golding, Pete Wilkins et Richard Golding (© Helen Golding)

Une chose est en tout cas certaine : ce n’est sûrement pas l’appât du gain qui aura motivé les retrouvailles du noyau dur du groupe, composé du leader David Lance Callahan et du guitariste Andrew Golding, tant le succès rencontré par les premières incarnations de The Wolfhounds, durant toute la seconde moitié des années 1980, se sera borné à une certaine estime critique doublée d’une visibilité relativement modérée dans les charts indépendants britanniques de l’époque.

Peu après la parution en 1985, l’année même de leur formation, de Cut The Cake,  un premier single rêche et entêtant, The Wolfhounds se verront victimes d’un regrettable malentendu : leur participation à la mythique cassette C86, compilée par l’emblématique hebdomadaire New Musical Express, les associera trompeusement à une tendance légère et saccadée de la musique britannique d’alors, qu’ils ne représentaient pourtant que partiellement. Hormis les trublions écossais de Primal Scream et les petits malins de The Soup Dragons qui connaîtront un triomphe fulgurant au début de la décennie suivante, voire les endurants The Wedding Present et The Pastels, toujours actifs à ce jour, force est de reconnaître que toutes les autres formations mises à l’honneur par cette sélection plantureuse ont fini, en dépit de leurs mérites respectifs, dans les oubliettes de la petite Histoire.

Pour leur part, comme en réaction aux sonorités carillonnantes et (pour la plupart) inoffensives des guitares d’alors, The Wolfhounds livreront des prestations scéniques virulentes et explosives, dont ils parviendront presque à retranscrire toute l’intensité sur Unseen Ripples From A Pebble, un premier album publié en 1987 et dont émergeront notamment la déclaration d’amour/haine de l’abrasif Me et, surtout, la charge agile de l’impressionnant The Anti-Midas Touch, qui sera alors décrit par nos Inrockuptibles nationaux de l’époque comme étant un équivalent indie-rock au Satisfaction des Rolling Stones. La comparaison peut paraître aujourd’hui hasardeuse, mais avec le recul, il est absolument stupéfiant de se dire qu’il est fort probable que cet hymne rageur ait traversé l’Atlantique pour y inspirer tour à tour, quelques années plus tard, un certain Charles Thompson, futur Frank Black, qui décrira d’un cri de désolation similaire le même « hole in the sky » (trou dans le ciel, ndlr) sur le Monkey Gone To Heaven des Pixies, puis la guitare syncopée de Kurt Cobain pour l’illustre Smells Like Teen Spirit de Nirvana avec, à la clé dans les deux cas, le succès colossal que l’on sait.

Mais The Wolfhounds n’en sont pas encore à mesurer la portée éventuelle de leur influence chez leurs pairs, et c’est après un remaniement conséquent de leur effectif que le groupe durcira considérablement le ton dès l’année suivante, avec la parution du single Son Of Nothing, véritable concentré de guitares acides et de vocaux écorchés, porté par une rythmique à la fois souple et poisseuse. À mille lieues de la sensibilité insidieusement pop de leurs efforts précédents, David Callahan et ses acolytes semblaient avoir trouvé là la meilleure expression possible de leur singularité d’alors, quelque part entre la morgue sardonique de The Fall, la rigueur martiale de Gang Of Four et le bruit accrocheur des francs-tireurs américains de Sonic Youth.

Ce sillon sera creusé encore davantage sur la longueur de l’album Bright And Guilty, qui proposera au début de l’année 1989 un condensé à la fois passionnant et étouffant de toutes les tendances matricielles de la formation : derrière un son âpre et dense jusqu’à l’asphyxie, se dessineront malgré tout des pistes éminemment lumineuses et addictives, telles la charge roborative de l’efficace Rent Act ou la salve mélodique et entraînante de l’irrésistible Happy Shopper.

Battant le fer rouge d’une inspiration semblant alors sans limite, The Wolfhounds publieront à l’automne suivant le mini-album Blown Away, où les constructions sonores se feront encore plus agressives, de l’ouverture tellurique de Rite Of Passage à l’envolée métallique de Skyscrapers. Cependant, malgré ces réussites formelles éclatantes bien que quelque peu élitistes, et alors que tout un pan du rock indépendant britannique de l’époque commence tout juste à percer dans les charts nationaux, le groupe restera encore largement ignoré du public. C’est dans une cruelle indifférence qu’une séparation semblant désormais inévitable se produira au cours de l’année 1990, alors que la parution d’un ultime long format, le difficile et intransigeant Attitude, ne contribuera en rien à inverser la tendance.

En ordre dispersé, les membres du groupe graviteront tous autour de divers projets annexes, notamment le chanteur-guitariste David Callahan qui mènera entre 1991 et 1997 la formation expérimentale Moonshake, qui laissera derrière elle trois albums et une flopée de maxis remarqués et encensés par la critique : entre structures défricheuses et ambition sonore affichée, l’ex-leader de The Wolfhounds semblait avoir trouvé là, pour un temps, la transcription idéale de son éclectisme bouillonnant et vorace.

Alors que l’on pensait ses protagonistes définitivement rangés des voitures, la formation scellera pourtant d’étonnantes retrouvailles en 2005, à l’occasion du vingtième anniversaire de la sortie de son tout premier single. Au binôme fondateur constitué de David Callahan et Andrew Golding viendront alors s’adjoindre Richard, le frère cadet de ce dernier, préposé à la basse, ainsi que le batteur Pete Wilkins. Au fil de concerts donnés jusqu’à la fin de la décennie et au-delà, The Wolfhounds étrenneront leur nouvelle formule avant de songer à reprendre du service sur le plan discographique.

Passé l’enregistrement d’un EP d’anciennes compositions inédites, le quartet publiera une poignée de singles à l’urgence stupéfiante, du sourire aussi électrisant que grinçant du bondissant Cheer Up à la puissance tétanisante du riff tranchant portant Anthem, en passant par la salve chaotique de l’implacable Divide And Fall, qui se verront tous regroupés fin 2014 sur l’album-compilation éloquemment nommé Middle-Aged Freaks, au côté d’une myriade d’autres titres n’ayant rien à leur envier question énergie débridée.

Bien au-delà du plaisir de retrouver The Wolfhounds à un tel niveau d’excellence après tant d’années d’inactivité commune, une véritable nouveauté viendra peser lourd dans la balance concernant la pertinence de leur reformation inattendue : jamais auparavant le groupe n’avait semblé aussi soudé et concentré, servi par un son à la chair enfin ferme, aussi spacieux que monumental. Là où par le passé, la moindre déflagration électrique venait envahir l’espace jusqu’à parfois oblitérer les qualités évidentes de compositions taillées au cordeau, les nouvelles chansons semblent avoir été patiemment fomentées dans leurs moindres détails, sans que la spontanéité urgente de leur nature profonde n’en soit amoindrie ou pervertie.

Le retour en grâce créatif se confirmera en 2016 avec la parution de l’album Untied Kingdom (…Or How To Come To Terms With Your Culture), dont le titre à rallonge, en forme de pied de nez ulcéré, cadrera parfaitement avec le choc provoqué par le résultat du référendum qui, quelque mois plus tôt, avait déclenché outre-Manche l’interminable processus du Brexit. Si les textes de David Callahan ont toujours eu une portée politique, même passée à travers le filtre d’une expression poétique large, son humour noir mais salvateur inonde ici les pistes d’un disque qui, comme en contrepoint à la menace d’un dangereux repli identitaire, ouvre grand ses sillons à une multitude d’influences, de la vibration afro-beat hantant le chaloupé My Legendary Childhood au piano déchirant qui traverse le poignant Everyday Monsters. Si les sorties précédentes de The Wolfhounds avaient déjà témoigné d’un goût sûr pour l’éclectisme mesuré, aucune n’avait autant exposé de la sorte cette facette au grand jour.

Quatre ans plus tard, il faut bien admettre que le constat impitoyable dressé en filigrane par Untied Kingdom reste toujours d’actualité, et que la situation qu’il décrivait par petites touches a même empiré sur de nombreux plans : de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis à la nomination du conservateur Boris Johnson aux commandes du 10 Downing Street, les motifs de vive contrariété n’ont certainement pas manqué d’inspirer la plume verte (de rage) de David Callahan. C’est pourquoi l’annonce, juste avant l’été, de la parution imminente d’un nouvel album de The Wolfhounds, pouvait laisser imaginer un déferlement de colère d’une ampleur sans précédent pour le groupe, qui en avait pourtant déjà vu d’autres au cours de l’ère Thatcher du temps de ses débuts.

Plus subtilement, c’est probablement ailleurs que se niche la véritable révolution à l’œuvre sur les neufs plages qui composent le sobrement nommé Electric Music : là où les mots de David Callahan ont souvent tourné en dérision la veulerie de ses contemporains jusqu’à l’absurde, leur insufflant une verve inimitable par une interprétation furibarde parfaitement raccord avec le déluge de décibels concocté par son groupe, les thématiques abordées ici semblent dépourvues de l’humour corrosif si paradoxalement salvateur qui caractérisait l’état d’esprit nimbant la musique de The Wolfhounds.

L’heure est tristement grave, et le groupe semble ne plus avoir aucune intention palpable d’éluder cette tragique évidence, comme l’atteste l’ouverture cinglante constituée par le foudroyant Can’t See The Light : sur une rythmique obsédante magnifiée par une basse avide et mordante, les guitares d’Andrew Golding et David Callahan s’entrecroisent dans une parade aussi foncièrement brutale que sporadiquement mélodieuse. Alors que la lumière et l’espoir semblent irrémédiablement hors de portée, le chanteur jongle avec des sentences toutes plus glaçantes les unes que les autres, jusqu’à brandir comme un dernier recours ce couperet fatidique : « That clear new idea you voted for / Is now an old joke you’ve heard before » (« Cette belle idée nouvelle pour laquelle tu as voté / Est devenue une vieille blague que tu as déjà goûtée »).

La suite des hostilités est à l’avenant, l’acrimonieux Like Driftwood maintenant ainsi une tension maximale, mariant de force une charge de guitares incandescentes à la majesté d’un chant aérien surplombant le cynisme contemporain d’une prise de conscience violemment réaliste, autant motivée par un constat écologique alarmant que par un anticapitalisme argumenté dans son expression la plus limpide.

Tandis que l’hypnotique Song Of The Afghan Shopkeeper, clin d’œil appuyé au journaliste Ben Judah, spécialiste de la diversité culturelle londonienne, décrit au scalpel le sort des migrants livrés à eux-mêmes sur une vague de claquements de mains et des ornements inspirés de la musique moyen-orientale la plus ensorcelante, la langueur éclatante de Lightning’s Going To Strike Again laisse sourdre une menace prophétique, lardée par les éclairs d’un blues-rock déviant, évocateur et possédé.

Lové au centre de l’album tout en lui donnant son titre, comme s’il en était le centre névralgique et lui définissait toute son homogénéité thématique, le titanesque …And Electric Music voit pour sa part s’entrechoquer deux guitares conflictuelles, l’une érigée en expédition punitive acérée, l’autre reproduisant avec une effrayante vraisemblance l’attaque d’une tronçonneuse, tandis que David Callahan énumère dans une litanie exhaustive toutes les raisons de s’adonner au culte passionné de la musique électrique, comme un ultime rempart face à l’adversité d’une déchéance inéluctable : trente-cinq ans après ses débuts, ce manifeste brûlant semble donner un véritable corps à la philosophie inhérente à son groupe phare, tout en enjoignant le monde entier à s’y convertir avec ferveur et confiance.

Si la couleur pastorale et acoustique de The Roaches paraît calmer le jeu à la suite de ces assauts enlevés, ce n’est que pour mieux poser les bases cinématiques d’un futur post-apocalyptique, dans lequel seuls nos amis cafards auraient trouvé moyen de survivre. Dans sa dernière ligne droite, l’album voit par ailleurs David Callahan consacrer deux titres à une plus franche introspection, transcendant par une forme dynamique et entraînante ses états d’âme les plus sombres, qu’ils invitent à s’interroger sur les drames du monde avec un regard d’enfant dépassionné sur Pointless Killing, ou à se dresser face à l’avenir avec le courage du désespoir sur un Stand Apart grisant d’humanité résistante.

Après cette parenthèse à double détente, c’est tout à l’honneur du leader de The Wolfhounds de laisser son partenaire de toujours Andrew Golding se charger, à lui seul, de la conclusion épique et poignante de ce long format intense et inspiré. Déjà auteur l’an passé d’un remarquable album solo répondant au titre facétieux de Dragon Welding, le multi-instrumentiste détaille ici par le menu, sur les sept minutes lancinantes de l’explicite We Don’t Believe Anything, toutes les douloureuses raisons de ne plus croire en rien, concluant sa diatribe sur une note empreinte d’un réalisme aveuglant par ces mots fatidiques : « No, it won’t be fine, and we’ve run out of time » (« Non, ça ne va pas bien se passer, et nous n’avons plus de temps pour agir. »).

S’il est pour le moins radical, même de la part de The Wolfhounds, de nous asséner un tel coup de massue en guise d’au revoir, après nous avoir galvanisés durant une quarantaine de minutes par une électricité contagieuse transcendant l’âpreté de leur engagement éthique, il paraît clair que ce nouveau long format pourrait en remontrer à bien des jeunes groupes récemment portés aux nues par les médias concernés (je pense en particulier aux signatures de l’écurie Partisan Records, suivez mon regard). En toute objectivité, on souhaite ardemment à ces derniers, et le plus sincèrement du monde, d’être en mesure de pouvoir publier, d’ici trois décennies, des disques de la trempe de ce vigoureux Electric Music, aussi inventif dans sa gangue formelle que signifiant dans son propos fondamental.

Il est fort probable, comme il y a plus de trente ans, que David Callahan s’en moque éperdument, tout dédié qu’il est à creuser encore et encore, en parallèle à une passion révélatrice pour l’ornithologie, son sillon intègre et précieux. Devenu, au fil d’un parcours à la fois unique et insaisissable, l’un des derniers représentants britanniques d’un lyrisme acerbe, étoffé et incisif, là où tant d’autres se contentent désormais de répéter quelques mots à l’infini en espérant leur donner ainsi un sens, il aurait pourtant, même si ce n’est pas son genre, quelques bonnes raisons de s’enorgueillir.

Et ce n’est certainement pas ce nouvel album qui contredira la plus cruciale d’entre elles : pour celles et ceux, peu importe leur nombre, qui auront été conquis(es), à n’importe quelle étape de son histoire, par la singularité de son groupe carnassier et essentiel, la morsure restera indélébile.

The Wolfhounds


 

Electric MusicThe Wolfhounds

 

Disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 3 juillet 2020 via le label A Turntable Friend Records.

 

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Image bandeau : © Andrew Springham.

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