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« The Joshua Tree » : le rêve américain de U2 a 30 ans

Seconde moitié du XIXème siècle. Une vague massive d’irlandais quitte le vieux continent et la grande famine pour rejoindre l’Amérique. Une émigration pour un nouveau départ. C’est en quelque sorte ce que leurs descendants, officiant dans un groupe de pop-rock, vinrent chercher en cet Eldorado. Non pas un fantasme outre-Atlantique mais une inspiration éveillée afin d’appréhender globalement les complexités du monde.

Nous sommes le 13 juillet 1985. Bob Geldof, architecte du caritatif et pharaonique Live Aid, a convié U2 au programme. Le concert dans l’enceinte de Wembley marquera les esprits, Bono dégringolant de la scène pour effectuer une danse avec une fan compressée par une foule survoltée. Il y a, en filigrane de cette image gravée dans le marbre, cette posture compatissante de celui qui vient en aide aux cris venus d’en bas.

Le charity-business peut bien agacer, la machine est déjà en marche. Le groupe est au tournant d’une carrière déjà dorée de quatre albums dont la genèse puise sa source dans le post-punk-héroïco-biblique dont le blason fut soufflé à l’oreille du designer Michael Brook : la référence à cet avion espion US abattu par les soviétiques en pleine guerre froide.

La rencontre primordiale avec l’agent Paul McGuinness leur permettra de gravir les échelons, de définir leur propre marque de fabrique avec un premier simple comportant notamment le titre Out Of Control. Après une signature au sein de l’écurie Island Records, notre quatuor enregistre son tout premier long format (Boy). Nous sommes en 1980 et le producteur Martin Hannett, pressenti pour se pencher sur le berceau du nouveau-né, décline l’invitation, sans doute trop affecté par le récent suicide de son ami Ian Curtis. C’est finalement Steve Lillywhite qui se colle à l’exercice, laissant la tête de proue du navire gesticuler dans tous les sens ; attitude qui dénote dans le microcosme si on compare cette frénésie extravertie aux postures bien plus statiques des homologues d’époque.

Nous connaissons tous l’ascension des jeunes années jusqu’à la consécration de 1983 dénommée War. La politique devient la cible de U2 et Sunday Bloody Sunday se meut en hymne rebelle chanté par tout pacifiste qui se respecte. L’album aurait pu être un lourd fardeau. Comment rebondir après un tel succès ? Comment concevoir une suite sans trahir ses idéaux, sans oublier d’y insuffler plus de profondeurs ?

C’est étrangement le producteur Brian Eno qui sera appelé pour sortir de terre l’aventureux The Unforgettable Fire. Étrange crédit au casting, à la lueur du travail minimaliste de l’intéressé bien plus friand de sonorités expérimentales. Il n’empêche, le duo qu’il formera avec le canadien Daniel Lanois permettra d’amorcer un adultisme nécessaire aux compositions de l’équipe. L’album marque le début d’un nouveau cycle, celui qui va catapulter U2 dans le cercle ultra fermé des formations d’envergure. Sans être véritablement un brouillon de ce qui émergera par la suite, c’est un traitement sonore qui ne sera amplifié que pour délivrer une pellicule aussi attractive qu’efficace et racée.

the joshua tree

Depuis Bob Dylan, le petit monde de la musique n’avait quasiment pas connu de mégaphone aussi engagé. La mise en avant d’Amnesty International est devenue chose récurrente chez U2, au point de voir suggérer (quelques années plus tard) Paul David Hewson alias Bono en qualité de candidat au prix Nobel de la paix. L’implication n’est pas une simple posture. Quelques mois avant l’écriture de l’album faisant l’objet de mon propos, le chanteur du groupe et son épouse Alison s’engageaient comme bénévoles dans un camp de réfugiés éthiopiens. Le retour d’Afrique sera marquant pour l’artiste, au point de préluder l’humeur orientée et alarmante des textes qui formateront le colossal The Joshua Tree.

Concernant le style, la rencontre primordiale proviendra indubitablement de celle de notre intéressé avec Keith Richards. Le guitariste des Rolling Stones va littéralement initier l’irlandais au blues. Influence non négligeable sur le disque, impulsée par une collaboration à l’écriture de Silver and Gold, chanson destinée au projet Artists United Against Apartheid.

Il ne reste plus qu’à mélanger, épicer et faire prendre la sauce ! Pour cela, l’équipe investit l’hôtel particulier Danesmoate House. Le désir est de sortir du studio une musique ambitieuse où chaque piste serait raccrochée à une véritable incursion géographique et humaine. L’écriture est devenue plus mature et les sonorités bien plus travaillées. Une expérience grandissante, de plus gros moyens, une stabilité de line up et des experts déterminés feront de The Joshua Tree un franc succès planétaire. Au panthéon du rock avec plus de 25 millions d’exemplaires écoulés.

 

Tout album culte mérite son entame qui confère un tremplin émotionnel à l’œuvre. En l’occurrence, l’ouverture de The Joshua Tree est herculéenne. Tout commence au tréfonds des sensations liturgiques d’un orgue et de ses accords solennels… Avant que le manche de David Howell Evans alias The Edge n’exécute un compte à rebours empressé annonçant le décollage de la fusée. Viennent s’y greffer la ligne de basse posée d’Adam  Clayton ainsi que les métronomiques percussions de Larry Mullen Junior. La superposition des strates présage les exclamations étoffées du narrateur.

Nous sommes en pleine téléportation de Belfast à New-York. Le périple symbolique d’une ville meurtrie (où derrière chaque quartier se cache une étiquette religieuse) à cette cité dont les artères se définissent par une simple numérotation, emblème chiffré de l’utopique melting pot. Dans l’oreillette, quelqu’un me chuchote que les paroles découleraient en réalité du séjour de son auteur en Éthiopie, là où les rues des villages n’ont pas de nom. La quête est, en tous les cas, ardue mais clamée avec fougue.

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