Fortement impressionnée par le premier roman de Bénédicte Dupré la Tour, Terres promises (dont elle glisse d’ailleurs malicieusement le titre au détour d’une phrase dans les premières pages) je me suis plongée avec beaucoup d’impatience dans son second livre, Zones à défendre (Flammarion), une parution très attendue en cette rentrée 2026. Aucune continuité à première vue entre les deux livraisons, puisque thème, époque et style se voient complètement renouvelés. Abandonnant une conquête de l’Ouest américain qui ne disait pas vraiment son nom, et dont elle avait fait un magnifique plaidoyer pour la liberté, Bénédicte Dupré la Tour nous installe cette fois-ci en plein dans notre complexe modernité.
Clémence, jeune cadre plutôt appréciée d’une grosse entreprise spécialisée dans la gestion des déchets rentre d’une expatriation de cinq ans en Nouvelle Calédonie. Cœur brisé car elle vient de se séparer de son compagnon, elle retrouve en métropole un frère poète écorché et totalement marginal ainsi qu’une mère veuve et excessive en tout, de l’amour pour ses enfants à sa foi en passant par ses opinions complotistes et extrémistes (de courts chapitres offrent en effet un florilège succulent des dites positions !). Dans une France meurtrie après un attentat qui va coûter la vie à plusieurs femmes dans un bar unisexe, Clémence se voit confier un projet de construction d’un centre de gestion de déchets dernier cri, mais pour lequel il va néanmoins falloir recueillir l’assentiment de villageois vigilants, dont sa propre mère (baptisée par le frère et la sœur ex fans de fantasy Bavmorda), et d’une petite parcelle de nature bucolique qui n’avait rien demandé.
À partir de ce scénario plutôt épicé, Bénédicte Dupré la Tour va faire du trio infernal fille-mère-fils une sorte de miroir de nos impasses sociétales et familiales contemporaines. Et question caricature et humour, l’autrice, cosignataire avec sa sœur de la BD Borgnol, sait y faire. Chaque personnage est une petite pelote emmêlée sur ses propres contradictions. Clémence tout d’abord qui brosse sa bonne conscience en travaillant pour une entreprise qui fait du greenwashing et n’hésite pas à s’asseoir sur les règles de déontologie ; qui voudrait se libérer d’une mère tentaculaire dont elle exècre les idées mais qui ose la soudoyer pour qu’elle l’aide à convaincre les habitants d’accepter la décharge et la déforestation qui va avec ; qui semble enfin avoir les idées claires en matière de féminisme mais n’arrive pas bien à construire sa vie sans un homme en perspective. Son frère Tristan n’est pas en reste qui, dépité de ne pas devenir un véritable écrivain s’enfonce dans une vie décroissante soi-disant idyllique où il débite du poème au kilomètre, mais supporte mal la réussite professionnelle de sa sœur et son petit égoïsme bourgeois. Bavmorda enfin, ce concentré « hystérico-mystico-facho » dont on se demande, avec une réelle compassion, comment ses enfants parviennent effectivement, encore, à la supporter.
« Clémence posa brusquement le café sur la table, en signe de désapprobation. Tristan l’avait lui aussi traitée de mouton en d’autres lieux, d’autres circonstances.
Sa famille désaccordée s’entendait pour la considérer comme un ruminant domestiqué. Mais une chose la chagrinait plus que ces comparaisons ovines : sa mère avait dérivé si loin qu’elle ne savait plus comment la ramener de ce côté du réel. Aux yeux des enfants, les parents étaient des êtres façonnés d’un seul bloc, immobiles et solides, comme le sont les antiques statues siégeant dans les parcs de vastes domaines. Des figures inamovibles et rassurantes. Mais il arrivait parfois que les statues glissent, vacillent et se brisent en morceaux de bronze lourd ; de marbre laiteux. Alors, il revenait aux enfants de prendre place sur les piédestaux, car jamais ces socles ne devaient être vides. À leurs pieds, gisaient les parents brisés, désormais capricieux et recouverts de fientes, dans les jardins des royaumes familiaux. Clémence n’avait jamais réussi à tenir tête à sa mère, à la pousser trop avant dans ses contradictions. Elle avait assisté sidérée à la dérive de ses continents intérieurs. Dans leurs rares échanges en visio, elle s’était d’abord épuisée en argumentations logiques : ses démonstrations, loin de convaincre sa mère, la confortait dans ses croyances saugrenues. Elle avait fini par cesser de la contredire, se murant dans le silence lorsque Sylvie dévissait. Dans ces conditions parler était plus risqué que se taire. Le silence était un rempart contre lequel la parole venait s’échouer en vains assauts. Les mots étaient de bien mauvais serviteurs. Parfois, ils se bousculaient aux portes de manière désordonnée, comme des hordes en guenilles. Parfois, au contraire, ils se faisaient insaisissables, furtifs, animaux, sauvages des forêts du langage. »
─ Bénédicte Dupré la Tour, Zones à défendre
Mais il serait trop simple cependant de se limiter aux appâts et pièges que nous tend la facétieuse Bénédicte Dupré la Tour avec ses personnages diaboliques. Car chacun comprend une face sombre et une face lumineuse, et dès qu’on s’attache à une de leurs qualités elle retoque immédiatement notre enthousiasme avec un de leurs coups bas et vice-versa. Chaque caractère ou point de vue est travaillé à l’extrême pour nous donner autant d’envie de nous en approcher que de les fuir. La romancière refuse tout angélisme ou doxa bien-pensante, et tente au contraire, grâce à un dispositif narratif qui frôle souvent la farce, de nous faire voir une société sclérosée, totalement incapable de faire face aux problèmes qui se posent à nous. En gros plan par exemple, puisque le défi écologique est au cœur de l’histoire, des points de fuite à dépasser, dans un monde où doivent cohabiter une production de déchets toujours croissante ainsi que des citoyens pas regardants sur leur consommation et dont aucun ne veut être voisin d’une décharge ou accusé d’avoir supprimé une zone humide. Des citoyens qui savent d’ailleurs s’engager pour de bonnes causes comme ce personnage secondaire, Charp, présent dès la première page et qui sera le fil rouge d’une narration dont la construction n’est pas le moindre des mérites. Car si je n’ai pas entièrement retrouvé la force éclatante du premier roman de Bénédicte Dupré la Tour, celui-ci conserve les qualités de construction, de liberté de ton et de vivacité qui avaient fait notre bonheur de lecture en 2024.
Vous ne lâcherez pas ce livre
impertinent qui nous surprend souvent,
nous fait réfléchir
sur nos incohérences,
nos compromissions
et nos lâchetés.
Vous ne lâcherez pas ce livre impertinent qui nous surprend souvent, nous fait réfléchir sur nos incohérences, nos compromissions et nos lâchetés et qui après un été ardent, avec devant nous sans doute quelques petites décisions climatiques à prendre (!) et des élections en point de mire, nous montre avec une légère gravité qu’apprendre à vivre et construire ensemble n’est pas le moindre des défis qui nous font face. Il nous interpelle bien sûr aussi sur nos Zones à défendre : un vivant au sens large sans lequel nous ne serions rien, nos corps malmenés par 2000 ans de patriarcat, nos idées même lorsqu’elles ne sont pas très bonnes et, au final sans doute, notre plus grande et profonde liberté. Mais vous le verrez en allant au bout de ce roman fougueux, celle-ci a un prix, un grand prix.



