
Les Choix de Cesco
Nous aimons croire que nos vies suivent un chemin logique, jalonné d’étapes prévisibles. Pourtant, la littérature et la bande dessinée rappellent régulièrement que les plus grands bouleversements naissent souvent à partir d’un détail, qu’il s’agisse d’une lettre glissée dans une boîte aux lettres, d’un village que l’on croyait disparu, d’une salle de flipper ou d’une blessure qui met fin à une carrière.
Les quatre bandes dessinées réunies dans cet article s’intéressent particulièrement à ce moment charnière où tout vacille. Dans des registres différents, allant du thriller historique à la chronique générationnelle en passant par le drame sportif, elles posent toutes la même question. Que devient-on lorsque la vie nous oblige à nous écarter du scénario espéré ?
La ville dont il ne reste rien de Valentina Grande et Sergio Varbella, Pictavita, 2026

Certains albums utilisent l’Histoire comme un simple décor. La ville dont il ne reste rien, paru chez Pictavita (nouveau nom de La boite à bulles) fait exactement l’inverse car l’Histoire devient ici le moteur de chaque émotion.
confirme son goût pour les récits où l’intime rencontre les grands bouleversements du XXᵉ siècle. Après avoir déjà exploré les destins individuels pris dans les convulsions de l’Histoire, elle s’inspire cette fois du massacre bien réel de Lidice pour construire un thriller psychologique aussi captivant que dérangeant.
Nous sommes à Vienne, en 1950. Fritz mène une existence grise, presque mécanique. Son obsession ? Reconstituer en miniature son village natal, anéanti pendant la guerre. Ce travail minutieux n’a rien d’un simple passe-temps. Il s’agit plutôt d’une tentative désespérée de retenir une mémoire qui s’efface. Mais lorsque cet employé de l’état civil découvre une survivante, il devient vital pour lui de la rencontrer et le fragile édifice de ses certitudes s’écroule.
Le dessin de Sergio Varbella accompagne parfaitement cette quête. Les décors semblent hantés par les absences et les silences pèsent autant que les dialogues. L’atmosphère oscille constamment entre enquête et drame psychologique. Peu à peu, l’album interroge moins les faits que la manière dont chacun les reconstruit. Peut-on vraiment survivre à une tragédie sans réinventer une partie de son passé ?
À première vue, tout oppose ce roman graphique aux autres ouvrages de cette sélection. Ici, pas de guerre, ni de drame spectaculaire. Et pourtant, le bouleversement qu’il raconte est tout aussi profond.
Avec beaucoup de délicatesse, ses auteurs suivent Sophie, graphiste parisienne qui réalise un jour qu’elle consacre son énergie aux rêves des autres plutôt qu’aux siens. Une lettre inattendue lui ouvre alors une possibilité qu’elle n’avait jamais envisagée. Quitter la ville. Découvrir le travail de la vigne et, peut-être, se découvrir elle-même.
Le récit aurait pu sombrer dans le cliché de la citadine qui trouve miraculeusement le bonheur à la campagne. Il évite cet écueil en montrant que changer de vie ne résout rien instantanément. Il s’agit d’apprendre un nouveau métier, d’accepter de ne pas tout maîtriser et d’apprivoiser un autre rythme. Il est également nécessaire de reconsidérer son rapport au temps.
La vigne devient alors bien davantage qu’un décor. Elle impose la patience et rappelle que tout ne pousse pas à la même vitesse. Il est parfois nécessaire de renoncer au contrôle permanent. Sans grands effets de manche, cette bande dessinée propose une réflexion apaisante sur nos aspirations contemporaines et sur cette quête de sens qui habite tant de parcours professionnels depuis la crise du Covid-19 et la redécouverte d’autres rythmes de vie.

Une dernière partie de flipper de Rune Ryberg, Aventuriers d’ailleurs, 2026

Une dernière partie de flipper est un album qui contient une nostalgie touchante qui, néanmoins, ne cherche jamais à idéaliser le passé.
Retour en 1993. Rick et Bass passent leurs journées dans une salle d’arcade défraîchie où les flippers résonnent encore comme les battements d’un cœur adolescent. Ils volent un peu, rêvent beaucoup et repoussent sans cesse l’entrée dans l’âge adulte.
Mais sous cette chronique presque légère se cache un récit beaucoup plus mélancolique. L’amitié qui unit les deux garçons devient progressivement une prison. Rick refuse obstinément d’avancer et Bass comprend qu’il devra choisir entre rester fidèle à son ami ou commencer enfin à construire sa propre vie.
Le décor des bornes d’arcade n’est pas seulement nostalgique. Il symbolise cette partie que l’on aimerait prolonger indéfiniment alors que les crédits finissent toujours par s’épuiser. Les auteurs captent avec beaucoup de justesse cette période où l’on croit encore pouvoir remettre toutes les décisions importantes au lendemain.
On referme cette bande dessinée avec une pointe de tristesse, mais aussi avec la sensation d’avoir retrouvé ces années où devenir adulte semblait encore facultatif. Touchant et puissant.
Un dernier tour de terrain de Alvaro Velasco, Inaki San Roman et Pedro Rodriguez, Aventuriers d’Ailleurs, 2024
Le football est souvent raconté depuis les tribunes ou les vestiaires. Avec Un dernier tour de terrain, c’est depuis les coulisses que le ballon roule.
L’idée est originale. Les auteurs nous proposent de suivre un agent de joueurs plutôt que les stars qu’il représente. Dans les années 1990, cet homme croit avoir trouvé la perle rare. Une blessure vient pourtant anéantir les rêves du jeune footballeur et, avec eux, toute la carrière de celui qui avait misé sur lui.
Des décennies plus tard, devenu presque invisible dans un milieu qui l’a oublié, il entrevoit une ultime possibilité de se reconstruire en renouant le contact avec sa fille, devenue arbitre. Ce déplacement du regard constitue toute la richesse de l’album. Derrière les contrats, les transferts et les projecteurs se cachent des destins bien plus fragiles qu’on ne l’imagine. Car pour jouer aux durs dans le monde du football, il faut souvent sacrifier une partie de sa vie personnelle et se balader avec sa culpabilité.
Sans jamais tomber dans le mélodrame, le récit parle de transmission, de regrets et surtout de réconciliation. Car au fond, ce « dernier tour de terrain » n’est pas celui d’un professionnel du football. C’est celui d’un homme qui comprend qu’il reste parfois un match à jouer lorsque l’on croyait le coup de sifflet final déjà donné.



