Les prix littéraires Littérature Francophone

Amandine Dhée, la lauréate du prix Hors Concours qui brouille les pistes

Tote mutter- Egon Schiele / Wikimedia Commons
Écrit par Marianne S.

Après l’excellent Koumiko d’Anna Dusbosc, lauréat du prix Hors Concours 2016 dont je vous parlais ici, les quelques 400 professionnels du livre ont choisi cette année de récompenser La Femme brouillon d’Amandine Dhée, publié aux éditions lilloises de la Contre-allée.

Dans ce texte court de 86 pages, l’auteure s’attaque au délicat et complexe sujet de la maternité. De l’annonce officielle aux émois de l’enfant grandissant, la narratrice n’épargne rien. Loin des conventions et des diatribes habituelles sur la joie de procréer et donner la vie à un être tout petit, elle n’y va pas avec le dos de la cuillère : totalement décalée, angoissée, cynique, désemparée, acide et souvent perplexe.

Face à ce moment de grande fragilité et d’immense vulnérabilité, la société continue de vouloir produire des mères parfaites. Or la mère parfaite fait partie des Grands Projets Inutiles à dénoncer absolument. […] J’ai voulu un texte court. Plus que jamais, j’avais envie de tranchant, d’aigu, et surtout pas d’une langue enrobante et maternante.

Et Amandine Dhée rempli son objectif à 200%. C’est tellement corrosif, drôle et touchant. La maternité, la fameuse horloge biologique, l’instinct maternel, la place du père, les choses que l’on doit savoir, le regard des autres et les discussions qui ne tournent plus qu’autour des couches et de l’allaitement… autant de sujets que l’auteure déroule, pose et enfonce comme une punaise sur le papier. Dans cette période où le mot naturel tend à clignoter en continu, quelle est vraiment la part des choses qui viennent toutes seules ? Quelles sont les chapitres que les futurs parents doivent apprendre, lire, demander, interroger ?

Le meilleur moyen d’éradiquer la mère parfaite, c’est de glandouiller. Le terme est important car il n’appelle à aucune espèce de réalisation, il est l’ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d’inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c’est la subversion absolue.

Et une fois que l’enfant est là, comment ne pas se laisser ronger par la peur ? Comment rester un être à part entière, un adulte avec des envies et des passions ? Comment accepter, pour une femme, de n’être au commencement qu’un distributeur de lait ?

Le sujet est éminemment féministe. La femme brouillon, ou la femme-lézard, voit son corps se transformer, s’élargir et se brouiller pour créer un autre être. Son image, son rôle, sa place dans la société évoluent. Et ensuite, redeviendra-t-elle la même ou en gardera-t-elle toujours les traces ? Dans son coeur et dans sa chair, plus rien ne sera comme avant. Mais à quel point ?

L’écriture d’Amandine Dhée est celle d’une voix singulière, qui peut dérouter et surprendre. Le ton est sec, les mots s’enchainent : tantôt durs, tantôt précis, voire les deux. Mais s’arrêter à cela serait dommage et ferait passer à côté du talent doux et brut de l’auteure. Les questions posées doivent nourrir une réflexion plus générale sur le libre-arbitre des femmes, sur l’écoute de leur volonté et leur projection d’elle-même. Il est aussi question de s’exprimer, sans édulcorer les choses : devenir mère peut être difficile. Etre parent, malgré toute la bonne volonté, s’improvise sur le tas. Devant le fait accompli.

Les chapitres de La femme brouillon sont brefs, plein de poésie et de bon sens. Les mots sont justes et ne sont jamais négatifs. L’auteure ne se plaint pas, et se réjouit même parfois, en gardant une légère distance. Comme si elle continuait sans cesse de se dire : est-ce vraiment moi qui vit ça ?

Sa soif de grandir nous déroute. Ça s’éduque vraiment un enfant ?

Ce ton acerbe prête à sourire et fait écho à de nombreuses réflexions entendues dans la vraie vie. Hors des sentiers du grand public, le texte nous donne à voir le ressenti d’une femme qui s’interroge et s’autorise à penser ce qu’on ne dit jamais. La femme brouillon fait du bien, à toutes les mères, tantes et nullipares parce qu’elle permet une liberté de ton sur un sujet où l’on peut se sentir, parfois, légèrement à l’étroit.

La Femme brouillon est le cinquième roman d’Amandine Dhée publié à La Contre-allée après notamment Du bulgom et des hommes (2010), Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain (2003), ainsi que Ça nous apprendra à naître dans le Nord (2011) en collaboration avec Carole Fives.

L’éditeur, qui fêtera ses dix ans en 2018, fera sans aucun doute parler de lui ici-même dans les mois à venir… et nous délaisserons avec grand plaisir les grands axes pour le suivre.

La Contre allée

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