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[Back to 1967] Japon : grandeur et décadence du cinéma rose

Dans les années soixante, le cinéma japonais connaît une période de crise sans précédent. Jusqu’alors prospères, les maisons de production doivent faire face à l’arrivée dans les foyers de la télévision. Les comportements changent, les fréquentations des salles sont en chute libre.

Aux grands maux, les grands remèdes : les studios se lancent dans une surenchère de productions avec l’idée de séduire tous les publics. Sortent ainsi des films « pour les jeunes », notamment des yakuzas eiga (films de yakuzas) ou encore des pinku eiga (des films à caractère érotique, l’érotisme n’étant qu’une donnée du film, pas une fin).

Lors d’une séance, deux films sont proposés, le premier « de série B », est en général un eiga. Il remplit un étonnant cahier des charges qui implique une cohérence esthétique, une narration soignée et une histoire originale mais pas trop. Ce « petit film » ne doit pas faire de l’ombre à la master piece qu’il précède, tout en captivant suffisamment les spectateurs pour qu’ils en aient pour leur argent.

Seijun Suzuki (1923-2017) et Koji Wakamatsu (1936-2012) font partie des cinéastes qui réalisèrent des séries B. Le premier pour la Nikkatsu, l’un des grands studios nippons de l’époque, qui l’emploie après ses études de cinéma, à partir de 1956. Le second – après être passé lui aussi par la Nikkatsu – en indépendant pour son propre studio, ce qui le contraignit à une cadence de production élevée (une dizaine de films par an) pour pouvoir survivre économiquement.

Joe Shishido dans « La Marque du tueur » : les bas-joues les plus glamours du cinéma de yakusas.

Pour l’un comme pour l’autre, 1967 va marquer une rupture. Seijun Suzuki signe cette année-là La Marque du tueur, à la suite duquel il se fera renvoyer de la Nikkatsu et entrera dans une période de grandes difficultés. Pour Koji Wakamatsu, ce sera, au contraire, un premier pas vers la reconnaissance internationale, avec la réalisation des Anges Violés, un pinku eiga qui sera applaudi à la Quinzaine des Réalisateurs en 1971, et lui permettra de baisser sa cadence de production.

Bien entendu, ces deux réalisateurs n’arrivent pas par hasard à un tel point d’orgue. Réalisateurs contestataires, ils ont chacun une relation différente au système. Quand Suzuki profite des interstices pour forger son style, et se nourrit des moyens fournis par son employeur jusqu’à la rupture, Wakamatsu, lui, fait rapidement le choix de l’indépendance et de la difficulté au quotidien.

Pop art et bushido

Réalisateur d’une quarantaine de films de série B, Seijun Suzuki développe, en une douzaine d’années, sa propre esthétique autour de la structure imposée par la Nikkatsu. Procédés kitchs, imagerie pop art, mise en scène marquée par le bushido… En 1960 sortent Detective Bureau 2-3 et La Jeunesse de la Bête avec Joe Shishido, dans lesquels Suzuki parvient au sommet de son art. Il y met en scène une violence abstraite qui va parfois soumettre son personnage principal et l’amener à ses limites, mais face à laquelle il pourra également être complètement détaché, glamour, insufflant un sentiment d’absurde.

La Marque du Tueur (1967) est réalisé dans la continuité esthétique du diptyque de 1960. Le numéro 3 d’une organisation de yakusas loupe sa cible parce qu’un papillon se pose sur le canon de son arme. C’est le chaos, le tueur devient cible lui-même dans un monde aux perspectives exagérées, aux reflets accentués. Trafiquée, l’image reflète le malaise d’un personnage qui a perdu sa place dans une société ultracodifiée (les yakuzas mais aussi le Japon lui-même). Il n’y comprend plus rien, sorte d’Alice sous LSD tantôt en bad trip, tantôt flottant à côté des choses.

Entre sublimation et horreur

Pour la réalisation des Anges Violés, Koji Wakamatsu s’inspire, lui, d’un fait divers américain, l’assassinat de huit élèves infirmières dans l’Illinois. Mise en scène de la frustration, critique de la société de consommation, son personnage fait face, dans la solitude, à une tentation à laquelle il n’a pas le droit et qui est pourtant là, à portée de main.

Comme sur la fin de son Sex-Jack (1970), Wakamatsu utilise le noir et blanc entrecoupé de plans en couleurs comme pour « réveiller » le spectateur (on pense au Sin City de Frank Miller, et à son adaptation cinématographique réalisée par Tarantino, Rodriguez et Miller). Dans les Anges Violés, ce sont (aussi) les bains de sang qui éclatent de tout leur rouge, entre sublimation et horreur.

Le pinku eiga chez Koji Wakamatsu est avant tout un espace de liberté qui lui permet de mettre en scène sa critique de diverses formes de domination – ici l’homme sur les femmes, ailleurs la main-mise de l’État sur l’individu. Réalisateur de brûlots anarchistes, cet ancien homme de main des yakusas découvrit le septième art en exerçant, pour l’organisation, sur des plateaux de cinéma, avant de passer à la réalisation pour le studio Nikkatsu.

Pour Seijun Suzuni, 1967 et la sortie de la Marque du Tueur sont le début d’une longue période de grande difficulté. Viré de la Nikkatsu, black-listé, il reviendra au goût du jour grâce aux hommages des cinéastes américains des années quatre-vingt-dix – Tarantino et Jarmusch.

Travaillant en indépendant depuis le début des années soixante, Wakamatsu, a pu, lui, s’appuyer sur la reconnaissance internationale de ses Anges Violés pour travailler dans une plus grande sérénité – produisant le controversé Empire des Sens, de Nagisa Oshima.

Seijun Suzuki est décédé le 13 février 2017, à l’âge de 93 ans.
Sur la fin de sa vie, Koji Wakamatsu, devenu indésirable dans son pays, s’attelle à la réalisation d’un film sur le lobby nucléaire et la Tepco, multinationale qui exploitait la centrale en cause dans la catastrophe de Fukushima. Il décède après avoir été renversé par un taxi, à la suite d’une réunion autour de ce projet, le 17 octobre 2012.

Photos: DR.
Photo de une: extrait de La Marque du tueur, de Seijun Suzuki.
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