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Baptiste W. Hamon : « J’explore de nouveaux territoires sans trahir mon héritage Americana profond »

Le plus éclairé des folk singers de l’Hexagone lève le voile sur « Soleil, soleil bleu ». Un deuxième disque enflammé qui embrase son horizon outre-Atlantique.
soleil soleil bleu
Ton 1er album s’appelle « L’insouciance ». As-tu gardé cet état d’esprit pour ce deuxième disque ?

Baptiste W. Hamon : Je commençais déjà à la perdre sur le premier (rires) ! J’essayais justement de me persuader et de clamer qu’il fallait la rechercher sans cesse dans la vie en général.

Aussi je pense avoir finalement réussi à m’appliquer ce précepte et une part de moi est restée insouciante. Cela m’est nécessaire pour parvenir à me lâcher véritablement, être entier et authentique.

Pourtant, s’il règne une musicalité douce et lumineuse, certains morceaux sont assez sombres. Ce « bleu » du soleil serait-il celui du blues ?

B.W.H. : Oui, un peu. Pourtant j’ai terminé la chanson-titre de l’album sans savoir de quoi elle parlait ! Je ne me mets pas chaque matin à mon bureau pour rédiger des paroles. J’attends que l’inspiration vienne en utilisant parfois l’écriture automatique. Effectivement, cette remarque sur le blues commence à me revenir et je trouve cette analyse assez juste.

« J’ai toujours accepté les tristesses. C’est un terreau dans lequel il faut puiser lorsque l’on compose. »

J’ai toujours accepté les tristesses. C’est un terreau dans lequel il faut puiser lorsque l’on compose. Je m’y suis parfois un peu trop complu même si je ne pense pas être tourmenté, je suis plutôt heureux. Mais il y a dans les premiers enregistrements des musiques traditionnelles Américaines que j’affectionne, le blues des noirs, le folk des blancs, une sorte d’évidence qui me touche profondément. Des textes bruts sur des accords très simples – les mecs racontent leur vie avec une guitare – dont se dégage une grande poésie. Cela reste aujourd’hui ce qui m’émeut le plus. Je peux pleurer en écoutant Blind Willie McTell ou n’importe quel autre vieux bluesman, dont j’ignore tout car je vis 90 ans plus tard dans un autre pays, tout simplement parce que je ressens la vérité qui m’est contée. J’essaye de la capter et de m’en inspirer pour faire mes petites chansons à moi.

Il y a donc dans ce disque une gravité que j’ai souhaité relever d’une note d’espoir. Je ne voulais pas qu’il soit sombre, j’ai cherché à y mettre des variations de couleur, dans une phrase ou un arrangement, y compris pour l’ordre des morceaux sur lequel j’ai passé plusieurs jours.

… Le processus a-t-il été long pour réaliser ce second disque ?

B.W.H. : J’avais deux ou trois morceaux en stock. Le reste est venu assez vite au cours d’un voyage aux États-Unis, un an après la sortie du premier : j’ai dû écrire une dizaine de chansons pendant les deux mois et demi que j’ai passés au Texas. J’en ai gardé certaines qui ont constitué le socle de l’album.

À mon retour en France, je les ai chantées autour de moi, à mes copains puis à ma maison de disque. J’ai eu un bon retour et la question s’est alors posée de savoir si je les enregistrais là-bas, comme pour « L’insouciance », et quelle direction artistique je voulais prendre.

Faire un disque à l’étranger, c’est partir une semaine ou deux au maximum et une fois qu’on a le truc, c’est terminé. J’ai fait le choix de rester à Paris afin de pouvoir tester différents arrangements, maquetter et revenir éventuellement en arrière, sans avoir de stress lié au temps.

Le succès critique qu’a rencontré « L’insouciance » ajoutait-il une pression particulière ?

B.W.H. : J’ai reçu tous ces articles élogieux avec un immense plaisir. Je ne m’y attendais pas nécessairement dans la mesure où c’était, de toute façon, exactement le disque que je voulais faire à ce moment-là.

Pour ce nouvel album, j’ai voulu rester fidèle à moi-même tout en intégrant l’idée que je suis différent de celui que j’étais il y a trois ans. Pas de pression particulière donc, mais de grandes attentes… à commencer par celle de ne pas refaire le même disque !

« J’espère avoir l’occasion de faire beaucoup d’autres disques dans les mêmes conditions et d’en être aussi fier à chaque fois. »

Mes goûts en matière d’arrangements ont un peu évolué, alors j’en ai osé de nouveaux, sur certaines chansons en tout cas. Je suis très impatient de sortir « Soleil, soleil bleu » pour cette raison. Certains y trouveront peut-être un changement trop important mais il me ressemble et m’a porté. J’espère avoir l’occasion de faire beaucoup d’autres disques dans les mêmes conditions et d’en être aussi fier à chaque fois.

Will Oldham alias Bonnie ‘Prince’ Billy chantait avec toi « Comme la vie est belle » sur « L’insouciance ». Il réalise aujourd’hui les chœurs de « Mon capitaine ». Est-il devenu un compagnon de route ?

B.W.H. : On peut dire ça oui ! J’ai enregistré « L’insouciance » avec Mark Nevers, un réalisateur Américain qui a produit plusieurs de ses disques. Le lien s’est créé grâce à lui et nous avons depuis sympathisé.

Lorsque je suis retourné à Nashville l’an passé, une ville super mais très animée, j’ai voulu m’en échapper au bout de cinq jours. J’ai contacté Will, qui n’habite pas très loin, à Louisville, et il m’a invité à passer chez lui pour faire de la musique ensemble.

Je lui ai alors proposé d’adapter en Français l’une de ses chansons, celle qu’il voulait. L’idée lui a plu et il a choisi « Black Captain » de l’album « Wolfroy Goes To Town » (2011), l’une de ses préférées dans son répertoire. J’ai écrit un petit texte et lui ai chanté en arrivant. Son enthousiasme m’a convaincu de retenir le morceau pour le nouvel album alors que celui-ci était déjà presque bouclé ! C’est donc un ajout de dernière minute mais auquel je tiens beaucoup pour l’histoire qu’il y a autour… Et parce que je suis toujours aussi émerveillé d’avoir Will Oldham sur mon disque !

Autre featuring, celui de Miossec sur « Hervé ». Comment est née votre collaboration pour ce titre ?

B.W.H. : J’écoute Christophe Miossec depuis mes 15 ans et l’ai toujours considéré comme l’une de mes influences majeures dans la musique française. Je le respecte énormément, c’est un vrai poète.

J’ai eu la chance d’ouvrir pour lui lors de ses deux dernières tournées et ce fut une rencontre très marquante humainement. J’ai découvert son intelligence, sa profondeur et sa gentillesse, ce dont je n’avais jamais douté d’ailleurs.

« Hervé » est l’une des premières chansons que j’ai écrites en français, il y a 5 ou 6 ans. Elle me tient vraiment à cœur parce que c’est une projection romancée certes, mais à partir de situations et de personnes que j’ai réellement connues. J’ai travaillé dans de grands bureaux où les gens n’étaient pas heureux. Ils avaient des rêves auxquels ils trouvaient impossible de croire parce que les choses étaient trop compliquées autour d’eux.

Je chantais ce morceau en première partie des concerts de Christophe, j’ai su qu’il l’aimait bien. L’idée de l’interpréter en duo s’est révélée à force de faire la route ensemble. Et comme avec Will Oldham, j’ai eu le sentiment de réaliser un rêve de gosse. Je me pince encore pour vérifier que tout ça est vrai !

Tu as en effet sur ce titre une écriture très descriptive, proche de celle d’un écrivain, qui te rapproche autant des songwriters (Leonard Cohen, Bob Dylan) que de la chanson réaliste Française à laquelle les intonations de ta voix font aussi penser.

B.W.H. : 95% de mes influences sont issues du songwriting Américain. À l’âge de vingt ans, j’ai donc logiquement commencé à écrire mes textes en Anglais. J’ai eu le déclic de la langue française après m’être replongé dans ce qu’écoutaient mes parents : Brel, Barbara, Reggiani, Moustaki… des artistes eux-mêmes influencés par la chanson réaliste. Dire que je les trouvais ringards quand j’étais adolescent… J’ai mangé ma casquette lorsque je me suis rendu compte à quel point leur façon de raconter et de mettre en musique des histoires est formidable !

Inconsciemment, j’ai reproduit cette manière de chanter. Je roulais les « r » sans m’en rendre compte, c’était vraiment très désuet ! Je me suis progressivement corrigé sans jamais chercher à l’effacer non plus puisque c’était venu naturellement. Cela fait désormais partie de moi et j’y vois toujours un intérêt pour faire sonner les mots. Je veux continuer à marier ce type d’interprétation avec des tonalités américaines.

© Camp
© Camp
Tu expérimentes aussi sur ce disque des sonorités nouvelles (une boîte à rythmes et un saxophone sur « Bloody Mary » notamment) et un registre plus pop (le single « Je brûle » ou le morceau « Comme on est bien ») qui ne sont pas sans rappeler Dominique A ou Bertrand Belin…

B.W.H. : Complètement ! Ils sont d’ailleurs deux autres énormes modèles pour moi. Le dernier disque de Bertrand Belin est absolument remarquable. Lui aussi a beaucoup d’influences américaines. Surtout, il parvient à faire quelque chose de très poétique et original à la fois. Ses chansons ont cette particularité que l’on peut les écouter mille fois et en percevoir de nouvelles images, je ne me lasse pas de « Hypernuit » (2010) par exemple. J’aime l’absence de message clair dans les morceaux, que chacun se les approprie et puisse s’en faire l’idée qu’il souhaite. Je suis fasciné par sa capacité unique à susciter l’imaginaire.

Musicalement, j’explore de nouveaux territoires sans trahir mon héritage Americana profond. Ce registre évolue beaucoup là-bas, je n’ai donc pas eu peur d’incorporer quelques sons de machines sur des éléments très typiques. Pour moi qui écris des chansons guitare-voix et qui ne suis pas dans ce milieu depuis très longtemps, le studio est un endroit extraordinaire. J’ai profité d’un terrain de jeu incroyable dans lequel j’ai pu essayer un milliard de possibilités. Accompagné de gens de confiance, j’ai découvert un spectre énorme et cherché jusqu’où je pouvais aller sans me perdre ni me renier. Et si je ne me suis pas senti prêt pour certaines évolutions, cette possibilité d’une modernité cohérente avec ce que je suis est hyper excitante pour l’avenir.

Les musiciens qui t’accompagnent, Alexandre Bourit et Xavier Thiry, travaillent notamment avec Alma Forrer, Fishbach, La Féline… Te sens-tu étranger de cette nouvelle scène hexagonale ?

B.W.H. : Plus ou moins. D’abord, j’observe avec un profond plaisir le retour à la langue française que les artistes pop se réapproprient totalement. C’était inimaginable il y a dix ans. Je suis heureux d’assister à ce renouveau et de constater le succès qu’ils rencontrent auprès des jeunes générations.

Mais leur rapport à l’écriture est différent du mien. Il fonctionne autour de phrases clés qui restent dans la tête des gens et les font éventuellement sautiller. Les musiciens de ma génération inspirés par la musique folk et country américaine ne sont pas nombreux ! Nous sommes une poignée dont Jean Felzine, le leader du groupe Mustang et grand amateur de rockabilly, que j’apprécie énormément.

Tu as joué en mars dans un dancehall du Texas et rencontré Robert Earl Keen… Es-tu toujours à la poursuite de ton rêve américain ?

B.W.H. : Plus que tout ! Il se produit en moi des choses qui me dépassent lorsque je me trouve aux États-Unis en général et au Texas en particulier. Un bonheur et des émotions qui s’expriment physiquement. Mon corps manifeste ce que je ressens : j’ai des frissons, les larmes me viennent. Cela peut paraître totalement irrationnel mais c’est comme si je vivais d’une façon réelle et décuplée ce que j’ai en tête depuis longtemps, sans jamais être déçu. Je n’occulte pas certains aspects négatifs, le conservatisme en particulier, mais je voue une passion pour cette culture.

« Il se produit en moi des choses qui me dépassent lorsque je me trouve aux États-Unis en général et au Texas en particulier. Un bonheur et des émotions qui s’expriment physiquement. »

Sans Townes Van Zandt, je n’aurais jamais écrit de chanson. C’est lui qui m’en a donné l’envie. J’ai découvert par la suite un univers qui me transporte. M’y immerger est devenu ma raison de vivre et d’avancer artistiquement. J’espère que cela m’animera toute ma vie.

Le monde folk et Americana est assez petit, mon nom revient parfois. Les gens sont touchés de voir qu’un étranger s’y intéresse et s’y connaisse autant. Je n’aurais d’ailleurs pas imaginé que chanter en français plaise autant. Robert Earl Keen m’a découvert grâce au duo avec Caitlin Rose, « It’s Been a While », qui figurait sur mon premier disque. Rencontrer celui que j’écoutais quand j’avais 17 ans et être invité par lui à chanter sur son prochain disque est une merveilleuse concrétisation… et une petite consécration. Mais je ne nourris pas encore l’ambition de « percer » là-bas, les choses viendront naturellement. J’aimerais pouvoir mener ma modeste carrière en France et jouer régulièrement aux États-Unis en collaborant davantage avec des musiciens de Nashville ou d’Austin.

J’ai bien conscience de ma singularité dans le paysage musical Français. Néanmoins, je ne me vois pas comme un porte-parole, d’autres sont aussi spécialistes que moi. Si l’on m’interroge, je suis ravi de pouvoir en parler et de transmettre ma passion.

Tu seras en concert à la Maroquinerie le 21 mai prochain. Comment envisages-tu le live pour ce disque ?

B.W.H. : Je proposerai deux formules en fonction des types de concerts (première partie ou tête d’affiche, petite ou grande salle). L’une, à trois, est bien rôdée déjà avec Baptiste Dosdat à la guitare électrique, Louise Lhermitte aux claviers, violons et boîtes à rythmes, et moi à la guitare folk avec des percussions au pied. L’autre sera en full band avec basse, batterie et peut-être même, pour La Maroquinerie notamment, un pedal steel. Cet instrument est très difficile à trouver en France mais un ami de Hollande, d’où je reviens de tournée, en joue comme un Dieu et je compte l’inviter sur scène…

Pour autant, je me produisais hier dans un salon à Bordeaux et je dois dire que j’aime aussi beaucoup jouer seul avec ma guitare. Je veux garder cette possibilité car c’est l’essence de ma musique : un folk singer doit pouvoir se suffire à lui-même, sans autre artifice.    

« Soleil, soleil bleu » de Baptiste W. Hamon
Sortie le 5 avril 2019 chez BMG

En concert à La Maroquinerie le 21 mai 2019 et aux Francofolies de La Rochelle le 14 juillet 2019

 

Merci à William Piel

 

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