Chronique Musique

« Persona », climax contrariant de Bertrand Belin

Bertrand Belin/2018/Bastien Burger
Ecrit par Jism

Pour commencer cette chronique, je pense que je vais faire simple et reprendre à peu de choses près ce que je disais il y a trois ans pour la sortie de Cap Waller. Bertrand Belin, c’est le genre de mec qui énerve. Mais alors à un point inimaginable. Le gars capable de sortir trente projets en même temps et tous les réussir. Je sais, ce n’est pas original, c’est même dans la redite mais que voulez-vous, avec certains artistes, vous ne pouvez que vous répéter.

Surtout que, comme pour Cap Waller, Persona, nouvel album à sortir demain, était précédé par deux extraits atteignant une excellence frisant l’écœurement (le très beau Glissé/Redressé et surtout l’obsédant Choses Nouvelles). Bref, avec toutes ces données et avant d’appuyer sur play, j’ai fait un tour dans mon placard pour dépoussiérer les superlatifs qui attendaient là depuis trois ans en me disant qu’il était inconcevable d’introduire le mot déception dans ma chronique.


Pourtant, pas de bol, c’est bien ce sentiment qui prédomine et m’a laissé dans une grande perplexité (sur le cul serais-je tenté de dire) quand Persona s’est terminé. Textes abscons, chant monotone, pas vraiment de mélodies, rythme mid-tempo morose avec cette sensation d’entendre presque douze fois le même morceau (on écartera Bec, introduction dissonante et étrange ainsi que Nuits Bleues). Rendons nous à l’évidence : Persona, hormis Glissé/Redressé et Choses Nouvelles, c’est un peu morne plaine.
On passe à autre chose alors ??!

Non.

Non, parce qu’une première écoute ne reste qu’une impression générale, un premier contact.
Parce que Glissé/Redressé et surtout Choses Nouvelles, imparable, obsédant, à la lisière du krautrock et pour tout dire bouleversant.

Alors j’ai pris un second rendez-vous, pour mieux comprendre le pourquoi de cette déception et aussi, peut-être, finir par apprécier Persona au-delà de ces deux très grands morceaux. Mais avant de le confirmer, je suis de nouveau passé par le Cap Waller et là, j’ai commencé à comprendre ce qui me décevait. A l’inverse de Persona, on trouve dans Cap Waller une chaleur, une certaine nonchalance (marque de fabrique du Breton), une variété d’ambiance assez large (allant du folk pastoral d’un Bill Callahan à l’évocation du Krautrock) et un petit grain de folie rendant le tout d’un abord quasi immédiat.
Sur Persona, tout cela a quasi disparu.

L’heure n’est plus à la déconne, la légèreté. Dès la seconde écoute, Persona dévoile une certaine amertume, voire une révolte, mais aussi, plus étonnamment, une résignation ainsi qu’un spleen profond expliquant cette impression neurasthénique à la première écoute. La nonchalance n’est donc plus de mise et pour tout dire, le regard de Belin paraît s’être durci, acéré, se teintant également d’une mélancolie inattendue. Un regard distant, politique, sociologique, irriguant tout Persona d’une colère voire d’une rage à peine contenue. On y trouve des constats à glacer les sangs, la situation des migrants arrivant dans un pays hostile, la verticalité des rapports humains (la servilité notamment), l’inutilité d’une vie, la société liberticide, paranoïaque, le changement inéluctable et certains thèmes récurrents (la pauvreté, l’abandon,déjà présents dans Cap Waller) auxquels s’ajoute un pessimisme quasi mortifère, une fatalité à laquelle personne n’échappe (cf Camarade ou encore En Rang). Bien sûr, il y a parfois quelques moments d’espoir, une volonté de changer le cours du temps, des pensées (comme sur Nuits Bleues, le revirement de Glissé/Redressé), et d’autres où l’ordinaire côtoie la misère (Bronze) mais ils restent rares, l’ambiance générale ne respirant pas la joie de vivre.

Bertrand Belin/2018/Bastien Burger

Pour autant, si le fond est d’un réalisme souvent implacable, il est rattrapé par la forme, bien plus légère, nébuleuse. En effet, c’est dans la prose, ce style singulier, décalé, absurde, détournant les expressions communes (Bec), les comptines (Grand Duc), et surtout le chant, cette diction de plus en plus théâtrale, que Persona va permettre à l’auditeur de prendre quelques goulées d’air frais. Parce qu’il ne faudra pas non plus compter sur la musique pour trouver une once de légèreté.

Au contraire.

Bon, à une ou deux reprises, elle est présente (l’absurde Vertical Dindon et ses chœurs évanescents ou le presque pop et revigorant Nuits Bleues) mais Persona, au premier abord, est d’une froideur, d’une rigidité, très étonnante. Comme si Belin avait voulu gommer l’influence de Bill Callahan (dont on retrouve encore quelques traces sur Bronze ou encore Sous Les Lilas) ou des musiques Africaines pour ne conserver que celle de la musique Allemande des 70’s. En somme, la greffe expérimentée sur Cap Waller a bel et bien pris et Belin a réussi son pari, comme Bowie du temps de Heroes : faire entrer la rigueur Allemande dans un format pop. Pour cela, il pourra compter sur le jeu métronomique et tout en subtilité de Tatiana Mladenovitch et surtout les claviers de Thibaut Frisoni, tour à tour légers, aériens (Nuits Bleues, évoquant presque le Words de F.R David), dans une sorte d’apesanteur anxieuse (on entend du Robert Wyatt sur En Rang) ou encore carrément angoissés (De Corps), déviants (Bec), lourds (à la limite du drone sur Glissé/Redressé), s’accordant une place inédite jusque là. Ils vont rigidifier l’ensemble des chansons, leur donnant un cadre duquel les autres instruments auront bien du mal à s’extirper. C’est par ailleurs ce combat, cette tension permanente qui va rendre Persona passionnant. Parce que l’album est agité par des remous assez extraordinaires, qu’il ne cesse de lutter pour s’élever, trouver la lumière : pour cela les guitares seront indispensables (même si elles sont en proie à des luttes intestines, à la fois rigides, métronomiques sur Sur Le Cul et lumineuses sur la seconde partie de L’opéra, renvoyant à Durutti Column) mais ce seront surtout les cordes, congruentes à l’humeur des textes, qui permettront ce semblant d’élévation. Le très Velvetien Sur Le Cul va prendre de la hauteur grâce à elles, l’espoir va renaître sur Glissé/Redressé, la mélancolie vous vriller les tripes sur Choses Nouvelles.

Pour tout dire, après plus d’une trentaine d’écoutes au compteur, je reste un peu estomaqué par la subtilité qui émane de ce disque. Je me dis que je pourrais passer des heures à en parler, revenir sur la légère (et continue) dissonance de Glissé/Redressé qui rend le morceau inconfortable jusqu’à ce revirement dans la dernière partie, sur cette phrase, dans Bec, résumant tout Persona (est-il un volcan dormant ?), sur ces saynètes dont la musique épouse toutes les formes, les humeurs (une guitare illustre là l’envol des oiseaux, la réverb, la parano sur Grand Duc, les synthés de Vertical les glougloutements du dindon). Je pourrais m’étendre également sur ses paradoxes notamment celui où Belin, dans une sorte de repli sur soi confinant à la misanthropie (dans le sens où il creuse son style jusqu’à la caricature), parvient, paradoxalement, à être bien plus ouvert et passionnant que sur ses autres albums. Sur ces petits riens, un slide ici, une boucle de synthé là, l’apport d’une cymbale ailleurs, qui vous accrocheront l’oreille, éveilleront votre curiosité au point de vouloir y retourner, creuser encore et encore jusqu’à vous rendre accro.

Bertrand Belin/2018/Bastien Burger

Parce que bon, malgré le postulat de départ, cette primo-déception, le fait qu’il faille s’armer de piolet, pioche, endosser une parka et avoir le permis de cariste pour soulever la chape de plomb qui bouche l’entrée, il faut tout de même le dire, Persona s’avère être le meilleur album de Belin jusque là. Son plus fascinant en tous les cas.

 

Persona de Bertrand Belin (Cinq 7 / Wagram Music)
sortie le 25 janvier 2019
Retrouvez l’interview de Bertrand Belin ici !

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