Certaines vies ressemblent à des romans. Pas tant parce que chaque instant est extraordinaire, mais pour l’accumulation de petits gestes qui, avec le recul, deviennent immenses. Celle de Ferdinand Cheval est assurément de celles-ci. Quel plaisir, donc, de voir Petit à Petit, qui s’était fait discret ces derniers mois, éditer la bande dessinée de Loïc Fontimpe sur la vie de celui que l’on connaît en tant que Facteur Cheval.
Il ne pouvait finalement pas y avoir un éditeur plus à-même de défendre cet ouvrage mêlant avec exigence histoire et émotion. À première vue, Ferdinand Cheval n’a rien d’un héros. Il est facteur dans la Drôme et marche des dizaines de kilomètres chaque jour, rentre épuisé et repart le lendemain. Sa vie est rude, d’autant plus qu’il n’est pas épargné par les événements. Une première épouse qui disparaît, puis sa fille Alice, emportée à seulement quinze ans. Deux chagrins qui auraient pu suffire à le faire renoncer à tout. Le décès d’Alice le fera d’ailleurs mettre son grand œuvre entre parenthèses pendant quelques temps. Avant d’y revenir.
En effet, pour répondre à la douleur, le Facteur Cheval crée. De manière compulsive. Cela démarre par une pierre sur laquelle il trébuche. Elle a une apparence qu’il juge formidable si bien qu’il la ramène chez lui. Avant d’en ramasser une seconde le lendemain. Puis une troisième. Rien de spectaculaire. Rien qui puisse laisser imaginer ce qui est en train de naître. Cet homme refuse de laisser son imaginaire mourir sous le poids du quotidien. Et c’est ainsi que, pendant plus de trente ans, Ferdinand Cheval bâtira son Palais idéal, pierre après pierre, souvent sous les moqueries de ceux qui le croisent. Au mieux les autres y voient un original. Lui, voit d’abord une œuvre, puis un palais.

Loïc Fontimpe ne s’intéresse pas tant à la construction du monument, que l’on ne découvre véritablement qu’en annexe de l’ouvrage avec quelques photos. Non, il raconte l’entêtement et l’effet cathartique de cette création originale sur un individu. L’auteur construit sa narration de manière efficace. Les drames apparaissent soudainement, sans pouvoir être anticipés par le lecteur, tels que les a probablement vécus Ferdinand Cheval. En revanche, cet entêtement créatif est décliné sur bien des pages, de manière progressive. C’est ainsi que l’on saisit mieux cette force presque irrationnelle qui le pousse à continuer alors que tout, absolument tout, devrait le conduire à abandonner. Dans cette affaire, il a en effet laissé beaucoup d’argent, du temps en famille et même sa santé. Mais il a surtout laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’art.
Pour un premier album, le résultat impressionne. Le dessin possède une vraie personnalité et une tendresse découle des visages, ainsi qu’une douceur dans les couleurs qui contraste avec la rudesse des existences racontées. Les paysages de la Drôme respirent, les saisons passent et les années s’écoulent presque sans que l’on s’en aperçoive.
On pense forcément à d’autres bâtisseurs de l’impossible. À Gaudí, évidemment, dont la Sagrada Família semblait relever de la folie avant de devenir l’un des monuments les plus admirés au monde. Les proportions ne sont évidemment pas les mêmes mais il existe chez ces deux contemporains une même obstination dans leur vision et une même capacité à accepter que leur œuvre les dépasse.
Ce qui bouleverse, finalement, c’est que Ferdinand Cheval n’a jamais construit son palais pour entrer dans les livres d’Histoire. Il l’a construit parce qu’il en avait besoin. Parce qu’il fallait bien transformer les kilomètres avalés chaque jour, les pierres croisées sur le chemin et les deuils accumulés en quelque chose qui continuerait à tenir debout quand lui ne serait plus là. Le récit de Loïc Fontimpe ne cherche jamais la démonstration et sert toujours son sujet. Un premier album aussi généreux qu’abouti, donc.



