Le syndrome de l’imposteure et That Distant Fire appartiennent à cette catégorie de bandes dessinées qui convoquent une forme de malaise. Si ces deux récits ne traitent pas des mêmes sujets, ils évoquent chacun à leur manière des personnages écrasés par des systèmes (sociaux pour l’un, économiques et politiques pour l’autre) qui finissent par les ébranler.
Avec Le syndrome de l’imposteure, Céline Bracq, Fanny Briant et Eric Giacommetti s’intéressent à un sujet souvent évoqué, mais parfois mal compris. Vous connaissez peut-être cette petite voix intérieure qui souffle que votre réussite n’est qu’un hasard et que vous allez rapidement être “démasqué”. Que les autres sont plus compétents, plus méritants et plus solides. Si tel est le cas, vous êtes possiblement sujet au syndrome de l’imposteur et l’ouvrage se conclut avec un test créé par la co-autrice Céline Bracq et Kevin Chassangre, psychologue spécialiste du sujet.

Mais là où la bande dessinée fonctionne très bien, c’est qu’elle ne se contente pas d’empiler des conseils de développement personnel ou des définitions psychologiques. Le récit mélange humour, situations concrètes et vulgarisation avec une vraie fluidité. On passe d’exemples du quotidien à des analyses plus larges sur le monde du travail, l’éducation ou encore les rapports sociaux. Et très vite, une évidence apparaît. Ce sentiment d’illégitimité n’est pas seulement une affaire individuelle. Il est aussi nourri par des environnements dans lesquels il s’agit sans cesse de se mettre en scène, performer ou donner l’impression de maîtriser chaque situation.
La BD montre également à quel point ce phénomène touche particulièrement les femmes, souvent poussées à minimiser leurs réussites ou à croire qu’elles doivent travailler davantage pour mériter leur place. Pour l’anecdote, en rédigeant cet article, le correcteur automatique supprime inlassablement à « imposteure » son « e » final.
Mais ce qui rend l’ensemble intéressant, c’est que le propos reste accessible et incarné. On reconnaît facilement certaines pensées absurdes ou certains réflexes d’auto-sabotage. Graphiquement, l’ensemble reste dynamique, clair et très vivant. Le dessin accompagne bien cette volonté de rendre un sujet complexe immédiatement compréhensible, sans l’alourdir inutilement. Précieux.
Avec That Distant Fire de J.R. Hughto et Curt Merlo, changement total de décor. Place cette fois à une dystopie futuriste où une immense entreprise privée semble avoir pris le contrôle de tous les aspects de la société. Pourtant, malgré ce cadre de science-fiction, le récit donne souvent l’impression de parler directement du présent. Ce qui n’est pas tellement rassurant.
Au centre de l’histoire, un couple d’ingénieurs développe une innovation médicale majeure. Mais dans cet univers dominé par les logiques de profit et de contrôle, toute avancée technologique devient immédiatement un enjeu de pouvoir. Les personnages se retrouvent alors pris dans une mécanique qui les dépasse complètement.

La grande force de la bande dessinée réside dans cette sensation d’étouffement permanent. Le monde décrit semble ultra-connecté et verrouillé de toutes parts. Les rapports humains eux-mêmes paraissent contaminés par la logique du rendement et de la rentabilité. Pourtant, derrière cette critique sociale et politique, le récit reste profondément humain.
Les personnages ne sont jamais réduits à des symboles. Ils doutent, hésitent, commettent des erreurs et tentent surtout de préserver un peu d’humanité dans un système qui transforme tout en marchandise. Cette tension permanente entre résistance intime et oppression collective donne au récit une vraie puissance.
Visuellement, l’univers est dense, parfois presque suffocant. Les décors industriels, les architectures écrasantes et les jeux de lumière participent pleinement à cette ambiance anxiogène où l’on sent constamment qu’un effondrement peut survenir.
Au fond, ces deux bandes dessinées parlent de la même lutte. Celle qui consiste à continuer d’exister sans se laisser définir par le regard des autres ou par les structures qui cherchent à nous modeler. Dans un cas, le combat se joue dans la tête. Dans l’autre, il prend une dimension politique et sociale. Mais dans les deux cas, il est question de reprendre possession de soi et survivre en terrain hostile.




