Littérature Etrangère

« Sur les eaux du volcan » : un premier roman sidérant

On a réellement découvert Bob Shacochis en 2016, avec la parution de l’inoubliable Femme qui avait perdu son âme chez Gallmeister (puis paru en collection Totem un an plus tard). Avec ce roman phénoménal, il livrait une fresque ample et véritablement habitée, courant à travers le monde sur une cinquantaine d’années. Thriller géopolitique mais également somptueuse histoire d’amour, La Femme qui avait perdu son âme marquait son époque et révélait un romancier hors pair.

Précédemment publié chez Gallimard en 1996, son premier roman, Sur les eaux du volcan, est aujourd’hui réédité chez Gallmeister, directement au format poche, dans la belle collection Totem, un choix sur lequel on pourra s’interroger tant un texte de cette qualité nous semble mériter d’être découvert en grand format. Un mot de l’éditeur en début d’ouvrage nous indique que « le texte a été légèrement abrégé à l’intention des lecteurs français, avec la généreuse autorisation de l’auteur », ce qui, loin d’amener un début d’explication, achève de nous plonger dans l’incompréhension. Bref, là n’est pas l’important quand on se frotte à un livre comme celui-ci, encore moins quand on sait qu’il s’agit là d’un premier roman.

La densité semble être une des caractéristiques les plus évidentes des textes de Bob Shacochis. Il nous livre ici 700 pages à l’écriture incroyablement compacte et luxuriante, mais un récit beaucoup plus ramassé dans l’espace et dans le temps que La Femme…, dont il se dit qu’il avait mis dix ans à l’écrire. Cette fois, l’histoire se déroule en quelques mois de l’année 1976, sur l’île antillaise (imaginaire) de Sainte-Catherine.

Une fois commencé, ça n’arrêtait plus de commencer, et une fois fini ça n’arrêtait plus de finir, mais en fait il savait que c’était seulement l’histoire d’une brève période de sa vie et de celles de quelques personnes de sa connaissance, plantées au loin sur une île au milieu de la mer, un petit pays apparemment sans grande importance pour le monde, habité par un peuple auquel personne ne pensait jamais, sinon, avec un élancement jaloux de désir, comme à une image souriante sous les palmiers dans les catalogues d’agences de voyages (…).

Mitchell Wilson, jeune expatrié américain détaché pour le ministère de l’Agriculture, vit sur l’île de Sainte-Catherine, essayant tant bien que mal de mettre sur pied des projets viables pour la population locale. Mais de profonds bouleversements s’annoncent, dans sa vie privée (avec l’arrivée surprise de son ex, Johanna), comme dans le destin de l’île, où des rivalités politiques vont mettre à mal le fragile équilibre qui régnait jusque-là.

Sur les eaux du volcan se penche sur ces quelques semaines où le destin de Mitchell va basculer en même temps que celui de ce petit pays.

Démarrant sur les chapeaux de roue, le premier chapitre met en scène Mitchell et Isaac, son ami et chauffeur, qui se rendent à l’aéroport de Brandon Vale, à bord de Miss Défi, la vieille Comet d’Isaac. Manquant de peu y laisser la vie, les deux hommes parviennent finalement à bon port mais ne sont pas au bout de leurs frayeurs puisqu’un incident se déclare dans l’aéroport peu avant l’arrivée du vol de Johanna.

Bob Shacochis parvient en quelques pages tragi-comiques à embarquer le lecteur sur cette île antillaise, en restituant avec un incroyable brio l’atmosphère qui y règne. Passée cette entrée en matière tonitruante et jouissive, l’arrivée de Johanna et les zones d’ombre qu’elle laisse planer autour des raisons de son retour auprès de son ex-compagnon augurent de moments plus difficiles, que Mitchell pressent sans en mesurer la portée.

Bien au-delà de ses tracas personnels, Mitchell sent depuis quelques semaines monter autour de lui une ambiance étrange, sorte de crispation générale autour de projets qu’il a contribué à élaborer mais dont la mise en place ne semble finalement pas si évidente que sur le papier. De nouveaux partis hostiles au gouvernement en place émergent de l’île et, autre point particulièrement inquiétant, son ami Isaac a disparu.

Bob Shacochis, à partir de cette trame plutôt fine, parvient à développer un texte envoûtant et d’une incroyable richesse, tant dans la description des lieux et des personnages que dans l’analyse des interactions entre les uns et les autres et des motivations de chacun(e). On le savait depuis La Femme qui avait perdu son âme, l’auteur a pas mal baroudé dans les Caraïbes en tant que membre des Peace Corps ou en Haïti comme correspondant de guerre pour Harper’s. Il est donc assez au fait de la fâcheuse manie qu’ont les États-Unis de s’ingérer dans les affaires internes de pays auxquels ils sont au départ censés apporter simplement une aide logistique, ainsi que le fait Mitchell avec ses projets agricoles.

Tous ces coûteux rapports, prérapports, postrapports, disent, avaient dit et continueraient à répéter jusqu’au milieu du siècle prochain la seule, l’unique vérité, tellement vraie qu’elle ridiculise les légions de vérités inférieures qui ont prospéré sous son éclairage : nous faisons des conneries pendant que les gens ont faim. Excellente vérité. Tout le monde l’adorait. Rien n’a produit une aussi belle récolte de foutaises que la Révolution Verte.

 

On le voit, l’homme est critique et ne s’encombre pas de circonlocutions inutiles. Le discours est virulent mais intelligent et construit. Surtout, la charge contre les États-Unis ne vient pas parasiter le récit, elle n’en est qu’une composante qui, alliée aux autres, participe à élaborer un récit ample et baroque, au souffle indiscutable qui impressionne d’autant plus quand on se souvient qu’il s’agit là d’un premier roman.

Bob Shacochis se donne les moyens de ses ambitions et possède sans nul doute le talent nécessaire pour éclipser la concurrence. Il se pose incontestablement en grand romancier de notre époque, chroniqueur impitoyable des grandeurs et petitesses de notre monde, y ajoutant le grain de folie inhérent, finalement, à l’être humain.


Sur les eaux du volcan de Bob Shacochis

traduit de l’anglais (américain) par Sylvère Monod

 

Éditions Gallmeister – collection Totem – paru le 6 février 2020

 

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Photo : Marc Szeglat / Unsplash

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