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Collection Le mot est faible – Interview avec Christophe Granger

Depuis 2019, la collection « Le mot est faible » aux éditions Anamosa propose des livres venant redonner du sens à des mots galvaudés. Riche de 9 titres, la collection laisse la parole à des écrivains et universitaires particulièrement attentifs aux sujets abordés. Christophe Granger, directeur de la  collection et récent prix fémina essai, nous en parle avec passion et prouve l’intérêt d’un tel travail éditorial.

 

Comment est née l’idée de cette collection ?

Christophe Granger : La collection « Le mot est faible » est née de la rencontre d’une équipe et d’une nécessité.
Au point de départ, s’il en fallait un, je placerais le choc qu’a constitué pour moi la découverte du numéro, ancien maintenant, que Bourdieu et Boltanski avaient commis dans les tous jeunes Actes de la recherche en sciences sociales en 1976. Le numéro avait pour titre « La production de l’idéologie dominante » et contenait, vers le début, en manière de clin d’œil au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, un texte intitulé « Encyclopédie des idées reçues et des lieux communs en usage dans les lieux neutres ». Et dedans, issu d’un travail tout ce qu’il y a de scientifique sur un corpus qui contenait tout ce que l’idéologie de la modernisation avait pu produire, se trouvaient des entrées par « mots » – Avenir, Bonheur, Cadre, Chef, Classe, Changement, Communisme, Créativité, Croissance, Progrès, Passé, etc. –, dont chacun faisait apparaître combien l’idéologie au pouvoir avait opéré un dévoiement qui se lisait jusque dans la langue. C’est un texte, modèle de critique accessible et savante à la fois, qui m’a beaucoup accompagné dans mes recherches et mes enseignements dans les années 2000.

dr Chloé Pathé Et puis il y a eu, vers 2006, le petit bouquin d’Éric Hazan que j’ai rencontré un peu plus tard et à qui je dois beaucoup. Ça s’appelait LQR, La propagande du quotidien, et c’était incroyable ! Sur un mode corrosif et intelligent, Éric avait entrepris de montrer comme le néo-libéralisme, à la fois partout et nulle part, avait tordu la langue de ses injonctions modernes. Gouvernance, Modernité, Transparence, etc. : à partir de mots alors devenus envahissants et doués d’une évidence d’autant plus pernicieuse qu’ils ne semblaient être que des mots, on atteignait d’un coup le vif du bouleversement social qui saccageait le pays depuis dix ou quinze ans. La grande force du livre, et il l’a gardée, était précisément de faire apparaître, non seulement comment les mots, parce qu’ils sont manipulés par ceux et celles qui y puisent de quoi conserver leur position de domination, engagent notre conformité et notre soumission, notre docilité en un mot, mais aussi comment s’y prendre pour leur rendre, en commençant par s’y montrer attentifs, leur force de subversion et d’émancipation.

Au fond, si on prend ces deux monuments de la critique sociale, on a l’ADN de la collection « Le mot est faible« . A condition d’y ajouter encore deux choses : l’urgence, d’abord. L’urgence politique que les années 2010 ont déterminée : non seulement les politiques « néo-libérales » (s’il faut donner un nom à des formes de gouvernement qui ont été à peu près communes à la droite, aux socialistes et aux marcheurs qui en sont le produit) ont perpétué le saccage du monde social, du travail, de la santé, des savoirs et du service public en général, mais ce saccage, me semble-t-il, peut se lire dans la métamorphose des mots qui, sous l’effet de la langue du pouvoir, ont fini par nous être des pièges.

« Rendre accessible un savoir critique qui arme la volonté d’une lutte »
Comment se fait-il que la Révolution soit devenue l’étendard des conservateurs, ou que le salaire soit devenu un coût, que l’opposition aux progrès auto-proclamés fasse de vous des Amish ou des réactionnaires, qu’on célèbre partout la mobilité ou l’innovation? Le bouleversement permanent de tout, érigé en doctrine, s’est accompagné d’un détournement des mots qui, chaque jour, le rend présentable et désarme ceux qui entendent encore lutter.
C’est de ce mécanisme gigantesque, et de la volonté d’aller contre lui avec des outils aussi anodins en apparence que des mots, qu’est née cette collection. De ça, je le disais, et d’autre chose. Il fallait un lieu, un espace de liberté et d’enthousiasme pour que le projet tienne debout. Il est né d’un collectif qui en a pensé chaque étape : la maison Anamosa et toute son équipe, Chloé, Marie-Pierre, Doris, Olivier et Monika. Nous sommes partis de l’idée que ces bouquins devaient être aussi l’incarnation de ce que l’on défend en matière d’édition.

En l’occurrence, il s’agissait de rendre accessible un savoir critique qui arme la volonté d’une lutte. Ces dernières années, les sciences sociales ont été beaucoup attaquées, décriées, discréditées dans l’espace social (cf. « théorie de l’excuse », etc.) : lancer cette collection participait aussi de la volonté de faire exister un espace de travail qui prend appui sur le fruit des recherches que mènent sociologues, politistes, historiens, linguistes, anthropologues, juristes, etc.

Chaque livre, chaque mot, mobilise ces savoirs savants et les met au service d’un engagement public qui consiste, non seulement à éclairer le débat public sur les questions qui entourent la « race » ou les « sciences », mais plus encore à fonder ces savoirs en science. Engagement et savoir sont ainsi au cœur de chaque ouvrage, et ils sont très exactement le point d’ancrage de ce que fait Anamosa au sein du champ si indispensable de l’édition indépendante.

Chaque publication de cette collection peut être comprise comme répondant directement à l’actualité. Par exemple Race de Sarah Mazouz vient répondre aux débats survenus après la mort de George Floyd. Pouvez-vous nous expliquer ce principe d’urgence à répondre à des faits très actuels ?

On entre ici dans les secrets de fabrication de la collection. En réalité, la question en contient plusieurs autres. S’il y a un principe d’urgence dans chacun des titres de la collection, et si chacun semble effectivement correspondre à une actualité chaque fois aussi brûlante, comme c’était le cas au fond pour Peuple (de Déborah Cohen) au moment des Gilets Jaunes, ou pour École (de Laurence de Cock) lorsque, en septembre 2019, les énièmes contre-réformes Blanquer ont subverti ce qu’il restait des principes éducatifs encore debout, ou encore pour Science (d’Arnaud Saint-Martin) au moment où les vraies-fausses controverses autour de Raoult et de la science ont été au cœur des débats publics, et bien avec plus d’évidence encore pour Race (de Sarah Mazouz) au moment du mouvement qui a accompagné la mort de George Floyd, c’est moins par un souci de coller à l’actualité (ce qui dans l’édition indépendante est difficile à envisager) que parce que nous construisons les titres dès le départ à partir de ce qui nous semble constituer les enjeux les plus vifs qui travaillent le monde social qui est le nôtre.
Pour éventer un secret à peu près bien gardé jusque-là, nous avons au sein d’Anamosa élaboré au départ une liste de « mots » et donc d’objets qui nous paraissaient tellement dévoyés, ou malmenés ou pervertis qu’il fallait absolument s’en emparer, les tordre, les retremper pour les rendre de nouveau agissants, pour réfléchir à travers eux et à partir d’eux.

« Nous avons grand soin de préserver cette sorte d' »urgence à dire » qui constitue précisément le souffle qui anime, qui soutient et qui soulève chaque livre »
Et il se trouve que la particularité de la collection, qui repose beaucoup sur le lien qui s’élabore avec les autrices ou les auteurs, est qu’elle a toujours la forme d’une impulsion : une fois le mot défini, une fois l’auteur embarqué (et il arrive même maintenant qu’ils viennent à nous de leur plein gré, c’est dire), il y a le plus souvent une urgence d’écriture, à la fois parce que le format est court et très libre et que chaque auteur y investit ce qui, souvent, lui tient à cœur depuis des années.

Nous avons grand soin de préserver cette sorte d' »urgence à dire » qui constitue précisément le souffle qui anime, qui soutient et qui soulève chaque livre. De ce point de vue, mais j’avoue que nous n’y avons jamais réfléchi dans ces termes, l’urgence du sujet dans nos vies nourrit celle de l’auteur qui souvent se nourrit de l’actualité du thème, et c’est ce qui fait, je crois, que ces livres touchent juste et qu’ils paraissent épouser si bien l’actualité.

Au-delà de  « l’urgence à dire », il me semble que chaque texte prend le temps de nourrir une vraie réflexion autour du mot. Vous dites avoir des propositions spontanées mais comment se fait le choix du spécialiste qui va écrire dans la collection ? Quels sont les prérequis pour écrire dans « Le mot est faible » ?

En fait, je me méfie un peu de la réponse que je pourrais vous faire à ce sujet. Il est trompeur de faire apparaître une logique bien nette qui permettrait de dégager une « recette pour choisir des autrices ou des auteurs », car chaque cas est un peu particulier ; et pourtant il est clair, maintenant que les livres ont leur vie à eux, que ces choix obéissent bien à une logique pratique qu’on doit pouvoir décrire un peu.

dr Chloé PathéEn l’occurrence, l’un des points d’appui de la collection, sa raison d’être si l’on veut, étant de faire appel aux ressources critiques des sciences sociales, de façon à éclairer le débat public à partir d’un travail de recherche engagé, parfois long et qu’il s’agit de rendre incisif et tranchant, c’est d’abord du champ des sciences sociales que proviennent les auteurs. Ils sont ainsi à la fois des spécialistes du domaine en question, c’est-à-dire qu’ils en ont déjà produit une analyse adossée à un savoir proprement scientifique, et des spécialistes capables de construire un engagement éclairé par le savoir. C’est un peu, si l’on veut, le fil conducteur de la collection, une façon d’affirmer et de défendre en acte à la fois un savoir engagé et un engagement savant.

Quand on a identifié un mot porteur d’un enjeu, et une fois réalisées les recherches élémentaires sur les travaux qui me semblent importants et novateurs, puisque je lis beaucoup de sciences sociales, il devient ainsi assez simple d’identifier une autrice ou un auteur qui saura défendre un angle qui nous intéresse. Ce qui est assez amusant, c’est de découvrir ensuite que certaines autrices et certains auteurs que nous avons mobilisés se connaissent bien par ailleurs. Quant à la commande elle-même, outre la présentation du principe de la collection et du mot auquel nous avons pensé, elle passe aussi par la construction d’une sorte d’affinité : c’est probablement d’une banalité confondante ce que je vais dire, mais nous avons pris le parti, avec Chloé, de miser sur des auteurs que nous aimons lire et que nous avons envie de lire sur ce sujet, autrement dit l’écriture, l’élaboration d’une démonstration, le souffle argumentaire et critique importent autant que le mot retenu. C’est pourquoi la collection est, de ce point de vue, moins cadrée qu’il n’y paraît : bien sûr, il y a les impératifs de forme, qui tiennent à la brièveté du texte et à l’absence de notes, mais ce sont là des contraintes qui nourrissent l’inventivité.

L’essentiel, comme le montrent par exemple Race de Sarah Mazouz, qui en fait le lieu d’un débat politique passionnant, ou Environnement de Laurent Fonbaustier, qui précisément, sur un mot rebattu et largement aseptisé, tient une position décalée, celle du juriste qui invite à une réflexion sur ce que c’est que le droit de l’environnement, est à la fois de pousser à penser et de soutenir une position que l’on n’attendrait pas. Et de ce point de vue, parce que la vie d’une collection est aussi faite d’étapes, je vois une sorte de confirmation de l’effet libératoire de cette démarche dans le fait qu’elle nous vaut beaucoup de propositions désormais, qui ne se contentent pas de choisir un mot, mais qui, justement, proposent de construire une position originale, une démarche personnelle propre à alimenter une discussion critique. Et c’est passionnant, je trouve, ce foisonnement critique !

Ce foisonnement se reflète aussi dans le rythme de publications. Vous avez déjà publié depuis 2019, 9 livres en comprenant les dernières publications de janvier. Vous avez d’ailleurs fait évoluer l’aspect de ces livres depuis les publications d’août 2020. Comment expliquez-vous cette dynamique ? Le principe de cette collection est-il inépuisable ?

En fait, pour installer la collection et lui donner une identité bien à elle, nous sommes partis sur quatre ouvrages par an en moyenne répartis en deux offices, et par la force des choses, effectivement, quand on regarde ceux qui existent déjà, c’est un rythme assez effréné ! Le plus difficile, en réalité, et Chloé fait des merveilles, est de constituer nos binômes : quel livre sort en même temps que quel autre ? Pour être honnête, le travail éditorial à proprement parler est passionnant, dans la mesure où les textes sont brefs, et passer de l’univers d’un auteur à un autre dans un temps aussi rapproché est une richesse incroyable.

Reste que, outre les sueurs froides qui tiennent au respect de délais très serrés, on n’a que peu de temps pour savourer la sortie de chacun des bouquins. La sortie des uns coïncide à peu près avec la mise en route des suivants et la rencontre de nouveaux auteurs.

Quant à l’aspect graphique de la collection, qui est une dimension à laquelle je suis très attaché, je suis content d’en parler : c’est le travail de Monika Jakopetrevska, qui crée toutes les couvertures et toutes les réalisations graphiques de la maison, et dès le départ il fallait trouver quelque chose de fort pour la collection. D’où le format rectangulaire et allongé, d’où aussi le choix d’une esthétique minimaliste où les mots, notamment disposés à la verticale, occupent l’essentiel de l’espace. Il y avait un certain parti pris d’austérité et d’économie de moyens qui, mais c’est une impression de lecteur cette fois, me plaisait beaucoup dans la mesure où il me rappelait, sans que ce soit trop appuyé, la déclinaison graphique des livres de La Fabrique.

Et à l’intérieur, là aussi c’est un choix très fort, la composition se plie à l’exigence des mots : Monika a opté, à intervalles réguliers dans le livre, pour de grands blocs de phrases, qui constituent des passages forts du bouquin, et qui, disposés à l’italienne, sur fond noir ou sur fond blanc, fonctionnent un peu comme des tracts. C’est à la fois un détournement et une subversion du support : ces phrases sont tout sauf des slogans, elles mettent l’accent sur un argument ou le retournement d’un argument, elles sont un peu le concentré de la pensée critique de l’auteur, et elles réclament au lecteur de tourner l’ouvrage et de s’en saisir autrement pour faire place aux mots. C’est très réussi, je trouve.

La charte graphique a évolué il y a peu, avec Race et Science pour deux raisons, qui ont été aussi l’occasion d’affirmer plus clairement ce que nous avions en tête. D’abord, le mot-titre a pris la place de l’auteur et est devenu nettement plus gros : l’effet de collection y est pour beaucoup, une fois que nous avons eu plusieurs titres il sautait aux yeux que la ressemblance entre les ouvrages, ressemblance que nous voulions, était sans doute trop forte, et il devenait parfois difficile de distinguer un ouvrage d’un autre à l’intérieur de la collection. C’est une question de dosage pas facile à trouver : construire graphiquement une collection à part centrée sur un mot, à la manière d’un grand dictionnaire critique, et que chaque ouvrage vient faire vivre, et en même temps de laisser respirer chaque titre de façon à ce qu’il puisse aussi se lire pour lui-même.

Ensuite, autre métamorphose graphique : les livres ont été pourvus de rabats intérieurs dont la couleur change à chaque titre. Ce n’est pas seulement une façon de les différencier mieux, c’est aussi une façon de relier plus étroitement la collection à l’identité graphique de la maison Anamosa, dont les rabats sont un peu la marque de fabrique. Et enfin, le pelliculage noir brillant des couvertures avait un côté un peu trop clinquant, un peu précieux, qui, à la réflexion, la nôtre, celle des auteurs et de certains lecteurs, ne cadrait pas avec l’ambition engagée de la collection : il fallait aller vers quelque chose de plus brut. C’est le cas, à présent, et il y a une vraie satisfaction à voir fonctionner cet équilibre. Ce sont des choses importantes pour une collection, qui réclament beaucoup de temps et d’ajustements, et dont on ne parle pas souvent.

« Il y a un certain vertige à songer à l’immensité des titres possibles. »
En fait, il y a un certain vertige à songer à l’immensité des titres possibles. Les propositions que nous recevons, et qui sont souvent très pertinentes et enthousiasmantes, ont aussi pour effet d’étendre le champ des questionnements qui étaient les nôtres au départ. On se rend compte que cette entrée par les mots, cette évidence qu’ils ont, sous l’effet de la langue idéologique au pouvoir, a servi de point d’appui à toute une destruction du monde que nous connaissions, à toute une capitulation devant la dérégulation générale ou le triomphe de l’autoritarisme et des intérêts économiques, et qu’ils sont aussi l’une des prises pour faire valoir autre chose, pour penser, pour lutter, pour refuser. Un lieu de la pensée à peu près interminable.

Et c’est probablement cette richesse critique qui se nourrit perpétuellement, un mot en appelant un autre, qui fait la force, je crois, de cette collection. Le foisonnement des mots possibles donne une idée, assez exaltante, de la vitalité de toute cette critique collective et de tout ce renouvellement démocratique qui bouillonne aujourd’hui et dont nous voulions faire quelque chose.

Est-ce que la collection connaîtra d’autres évolutions et continuera sur le même rythme de publication ?

On a prévu d’aller jusqu’à cent et d’en faire une grosse encyclopédie reliée avec fanfreluches et produits dérivés ! Je plaisante. La collection est encore jeune et il lui faut le temps de s’installer, mais dans les temps d’incertitude généralisée qui sont les nôtres et d’attaques décuplées contre les libertés que nous perdons chaque jour un peu plus, je dirais qu’elle est partie pour durer le temps qu’il faudra ! Peut-être devrons-nous même publier plus de titres chaque année. Ce qui est sûr, pour l’instant, au regard des retours enthousiastes et encourageants des lecteurs et des futurs auteurs, c’est qu’avec ces petits livres d’auto-défense on n’a pas fait fausse route !


 

Collection Le mot est faible

Anamosa

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