Par où commencer cette chronique ? Par l’objectivité ? N’y comptons pas, je n’en n’aurai aucune. Depuis douze ans, j’attends avec une certaine ferveur la véritable éclosion de Dear Pola.
Depuis ce mois de septembre 2014, quand Kaamos, son premier Ep, est parvenu à se louvoyer entre des artistes majeurs tels Swans, Blut Aus Nord ou encore Blonde Redhead, pour atteindre mes oreilles et me marquer de façon quasi indélébile. Une telle débauche de talent, de sensibilité, de maturité, relevait, avouons le, du miracle.
En toute logique, ça aurait du être la rampe d’accès à une carrière toute tracée.
Malheureusement, rien ne se passe comme on le prévoit. Dans un monde idéal, Dear Pola aurait publié son album dans la foulée et rencontré le succès qu’elle méritait amplement. Dans la réalité, en revanche, l’histoire s’est déroulée d’une toute autre façon : pression, dépression, reconstruction. Plus aucune nouvelle de Mary D, jusqu’à ce miraculeux 15 décembre 2023 où les astres s’alignent enfin pour écrire un futur à Dear Pola.
Ma Part Du Ciel, Ep de 5 titres, paraît et on y retrouve tout ce qui impressionnait sur Kaamos : une écriture fine, d’une sensibilité exacerbée, complexe mais avec une aisance mélodique qui s’impose à vous dès la première écoute. Néanmoins, une nouveauté prend place dans cet Ep : l’utilisation de l’électronique dans les arrangements, conférant une touche d’étrangeté aérant ainsi les compositions et leur permettant d’accéder à un certain onirisme.
Dès lors, tout s’enchaîne : Elle devient lauréate en 2024 du dispositif AOC pour accompagner les musiciens en voie de professionnalisation dans la Drôme, puis elle bénéficie également du soutien du collectif les canut.e.s sur Lyon et trouve enfin un label pour l’aider à publier son premier album (Osto).
En ce mois d’Octobre, sort enfin Dear Pola, premier album homonyme. 9 chansons, une toute petite trentaine de minutes. Pour la plupart extraordinaires. Une carte de visite … enfin non, pas une carte de visite mais plutôt une mise à nu d’une grande pudeur, d’une beauté renversante. A l’image de Take Care, morceau introductif, cristallin, simple et déchirant, d’une heureuse mélancolie bercée par un onirisme sensible.
Quelques secondes suffisent pour être envoûté par ces délicats arpèges, puis bouleversé par ce chant ou plutôt ce nuancier d’émotions traversé par la mélancolie, la joie, l’apaisement et enfin admiratif par la facilité dont fait preuve Dear Pola à faire évoluer son morceau vers des sommets de sensibilité, vers une conclusion à la fois rayonnante et d’une infinie tristesse. Take Care, ce sont trois minutes en apesanteur, porte d’entrée d’un univers dont on sait d’emblée qu’il nous faudra un certain temps pour en sortir. Parce qu’entre Take Care et Anthracite qui clôt de façon magistrale ce disque, c’est un polaroïd que nous offre Dear Pola.
Un polaroïd d’elle-même, traversé par la tendresse, la sensualité, l’amour, le doute, par toutes ces émotions qui constituent une vie et reflet, par la même occasion, de tout ce qui nous habite, nous traverse également. Un polaroid où l’arrière-plan, d’un naturalisme quasi pastoral, tient une place aussi importante que le premier plan, dans lequel chaque élément, que ce soit les animaux, les astres, la mer, s’imbrique naturellement pour consolider un édifice dont l’architecture n’est pas sans rappeler celle d’un autre édifice, construit il y a plus de trente ans, le Ting des Nits.
Dans les deux cas, on retrouve cette limpidité mélodique, ce timbre cristallin éraflé par une dissonance venant mettre en avant la fragilité et la beauté de l’ensemble. Dans les deux cas, l’auditeur est frappé par la pureté, par cette recherche d’une musique organique où le toucher du piano chez l’un, le glissement des doigts sur les cordes chez l’autre, joue un rôle aussi important que le résultat en lui-même.
Chez l’un comme chez l’autre, enfin, il y a une aisance mélodique, une intelligence dans la construction des morceaux qui force le respect. Pour s’en rendre compte, du moins chez Dear Pola, il suffit d’écouter la progression de Marianne, titre le plus explicite de l’album, évoquant sans fard le décès de sa grand-mère. Les arpèges, le chant, le refrain, tout concourt à rendre Marianne le plus mélancolique possible jusqu’à ce que, subrepticement, la mélodie dévie, change et élève le morceau vers un apaisement inespéré et l’acceptation tout en douceur du départ d’un être aimé. C’est interprété en toute simplicité mais d’une pudeur et d’une justesse assez bouleversantes.
Maintenant, si vous vous posez la question de savoir si le reste de l’album est à la hauteur des deux chansons pré-citées : oui. Un grand oui pour l’utilisation tout en délicatesse de l’électronique sur Little Things, pour le dénuement poignant de The Boundless Blue, les arrangements au violoncelle de Lemon Heart ou encore la mélancolie dévastatrice d’Anthracite, fort judicieusement placée en fin de parcours. Oui aussi pour Morning Teeth, anomalie aussi abrupte qu’étrange, d’une radicalité surprenante, noyée sous un déluge de dissonances et contenant le refrain le plus singulier que j’ai pu écouter cette année.
Oui enfin pour la capacité qu’a Dear Pola à égaler certaines figures tutélaires. Nick Drake, bien sûr, dont elle partage quelques points communs (autodidacte, virtuosité, accordage en open tuning), ainsi que Bridget St John, tous deux créateurs d’un folk dont la beauté est basée sur une notion de liberté, ou, plus près de nous, Cat Power, Adrianne Lenker, Jose Gonzalez ou encore Raoul Vignal.
Pour autant, et c’est également ce qui fait toute sa beauté, toute son humanité, n’allez pas croire que Dear Pola est un disque parfait. Il n’est pas exempt de défauts, loin de là : certains morceaux auraient mérité plus de dénuement, moins d’incursions électroniques, l’ensemble présente parfois une uniformité qui peut devenir lassante voire rebuter. Mais il a une qualité qu’on ne retrouve que dans peu de disque : il s’impose de lui-même. La virtuosité et l’aisance mélodique dont il fait preuve, l’étrangeté qu’il dégage par moment, la beauté évidente qui en irradie, suffisent à capter l’attention et imposer un silence respectueux. Ajoutez à cela la justesse qui s’en dégage, cette mélancolie qui ne vous lâche pas, et vous obtenez un disque tout simplement bouleversant.
Maintenant, pour conclure, si je ne devais retenir qu’une seule phrase/strophe de cet album résumant mon état d’esprit à la fin de l’écoute, ce serait celle-ci : Chasing time, I was ready for anything except you. Clairement, même après 12 ans d’attente, je n’étais pas prêt à recevoir une telle merveille.

Dear Pola · Dear Pola
Osto Records / L’Autre Distribution – 23 octobre 2026


