Littérature Etrangère

Dans la nuit D’ETA Hoffmann, une superbe plongée illustrée dans l’atelier du maître du fantastique

Une couverture cartonnée noire où moutonnent quelques cumulus rêveurs devant une pleine lune de rigueur, une jaquette pointilliste qui déploie immédiatement tout un univers et un magnifique papier crème sont les ingrédients du septième livre, particulièrement réussi, de la collection Les hallucinés aux Éditions du Typhon. Il faut dire que le maître du fantastique, E.T.A Hoffmann dont on célèbre en 2022 le bicentenaire de la disparation, méritait bien cet hommage car telle une crevasse qui s’ouvrirait brusquement sous nos pas, on lui doit d’avoir donné le coup décisif à un genre, le réalisme fantastique, dont la fécondité continue à alimenter joyeusement nos peurs. Cette édition, superbement illustrée par Tristan Bonnemain, propose cinq contes, dans une nouvelle traduction de Philippe Forget malheureusement disparu fin 2021, deux issus des Contes nocturnes et trois des Frères de Saint-Sérapion, textes qui furent tous publiés peu d’années avant la mort de l’auteur.

Relire ces cinq textes, considérés comme des chefs-d’œuvre dans l’œuvre d’Hoffmann, c’est tout d’abord s’offrir la joie de cinq récits incroyables qu’il vous sera bien difficile de lâcher. Avec Le marchand de sable, conte qui servira à Sigmund Freud de modèle type dans son essai L’inquiétante étrangeté, nous faisons la connaissance de Nathanaël, héros empêtré dans ses peurs enfantines, obsédé par ce temps lointain où sa vieille nounou lui décrivait les horreurs dont était capable ce faux marchand qui arrivait sur les lieux où les enfants refusaient de s’endormir pour leur faire sortir les yeux de la tête de la manière la plus sanglante. Trainant ses angoisses et la mort de son père en écharpe, comme le créateur de la psychanalyse le montrera, Nathanaël lutte contre des forces obscures qui l’entrainent irrésistiblement auprès de savants fous et démoniaques au mépris de l’amour de ses proches et d’une réalité qui ne parvient pas à le retenir.

« Puis je devins assez grand pour concevoir que cette histoire de marchand de sable avec sa nichée dans le croissant de lune n’était pas tout à fait exacte ; néanmoins, le marchand de sable demeurait pour moi un fantôme effrayant, et j’étais saisi d’horreur, voire d’épouvante, quand je l’entendais non seulement monter l’escalier, mais aussi ouvrir violemment la porte de la chambre de mon père pour y pénétrer »

E.T.A Hoffmann

Dans La maison sinistre le jeune Théodore racontera à ses amis ce récit étrange où au sein d’une petite demeure aveugle enchâssée entre une haute demeure bourgeoise et une bien innocente confiserie, se terre une étrange et désirable jeune femme qui produit sur lui une attirance magnétique et contamine ses jours et ses nuits de supputations tout autant voluptueuses que mystérieuses. L’amour et le désir contrarié par les puissances obscures sont aussi ce qui va unir et perdre les amants des Mines de Falun qui n’auront pas assez de force pour s’opposer aux noirs desseins d’une terre assassine et vengeresse. Tous ces moments où le récit bascule, franchit la ligne qui le sépare d’une narration anodine sont admirablement illustrés par le trait de Tristan Bonnemain. Le dessin qui s’appuie sur des formes simples presque naïves sert à merveille l’univers fantastique qui s’alimente à nos enfances perdues et à nos rêves inassouvis. Il isole et met en exergue les braises qui attisent le feu de l’étrange, telle cette main richement baguée qui surgit d’une fenêtre de La maison sinistre, ou le petit miroir de poche dans lequel le héros peut justement voir ce qui ne peut être vu, ce qui se passe dans son dos.

« Je sortis prestement ma lunette d’opéra et pus alors observer une main de femme, gracieuse et d’une blancheur éclatante, au petit doigt de laquelle étincelait d’un feu inhabituel un diamant, un riche bracelet scintillant sur un bras à l’arrondi aussi voluptueux qu’harmonieux. La main posa un haut flacon de cristal de forme étrange sur le rebord de la fenêtre et disparut aussitôt du rideau. »

E.T.A Hoffmann

Mais ce qui suffirait déjà à justifier une très belle lecture ne s’arrête pas là, loin s’en faut. En effet, E.T.A Hoffmann ne se limite pas à nous raconter des histoires fantastiques. Il élabore en permanence au fil de ses contes une méta narration qui tout en nous racontant une histoire, s’interroge continument sur l’essence du fantastique, ses ressorts et ses sources. Cette dimension complémentaire permet à Hoffmann d’atteindre au chef d’œuvre et de nous démontrer tout en le faisant ce qu’est le fantastique. Il s’agit d’abord d’un récit ancré dans le réel. En effet le fantastique s’en nourrit avidement, un réel sans lequel il ne pourrait opérer ce pas de côté, ce minuscule décrochage qui fait basculer le récit. Nombre de fois d’ailleurs les héros d’Hoffmann résistent à ce dérapage. Ils disent qu’il est sans doute possible de trouver une interprétation rationnelle, que certains personnages se font des idées, projettent leurs peurs et leurs fantasmes, que bien sûr le lecteur ne va pas les croire (« imaginez la scène et jugez vous-mêmes » nous lance Hoffmann), qu’eux-mêmes doutent de bien voir ou entendre ce qui frappe leurs sens. On se demande d’ailleurs même si le processus fantastique n’est pas le véritable sujet des contes dont les chutes sont parfois brusques et laconiques (« embrouillées » écrit l’auteur), comme si ce n’était finalement pas cela le plus important, mais ce temps long où s’opère la lutte loyale entre réel et fantastique et où les protagonistes bataillent autant contre eux, leurs doutes et leurs chimères que contre ces forces occultes qu’il conviendrait de combattre.

Grâce à la très éclairante postface d’Elisabeth Lemirre et Jacques Cotin on peut d’ailleurs disséquer encore un peu plus les ingrédients de la « sauce fantastique ». Au premier plan on l’a vu ce sont nos peurs, nos rêves et nos désirs refoulés qui viennent contaminer un réel si paisible pour le tirer ailleurs, le faire plonger dans la noirceur et l’angoisse. Les pulsions d’Hoffmann au premier chef sont d’ailleurs sans doute ce qui a alimenté les nombreuses figures féminines évanescentes et ô combien désirables qui se retrouvent dans tous les contes et les héros, Nathanaël, Elis ou le comte Hippolyte en sont plus d’attachants réceptacles que de véritables propriétaires. Si le réel nous est donné par les sens c’est en conséquence par là aussi que le fantastique trouvera la meilleure porte. La vue évidemment. Yeux arrachés, lunettes, télescope, fenêtres et miroirs, là où les regards se glissent, là où la vue s’insinue, la déviation est possible. Image incertaine, reflet  flou ou trompeur, survalorisation d’un détail, tout nourrit le fantastique, genre assoiffé et terriblement fécond.

« Le récit fantastique est rongé par un doute qui le taraude et le soutient. Ou qui contribue à le faire exister. Le genre est en effet fondé sur une hésitation qui relève quasiment de la métaphysique : voici que, soudain, dans la vie ordinaire, se discerne un événement singulier que l’esprit ne parvient pas à expliquer par les lois qui régissent la réalité. Le lecteur est devant un choix : la raison peut-elle trouver une explication à cet étrange qui s’est introduit dans le réel en le subvertissant ou bien ce phénomène singulier appartient-il à un autre univers dont les règles lui sont inconnues ? Le fantastique tient tout entier dans cette perplexité. »

Élisabeth Lemirre et Jacques Cotin

La postérité du genre et le succès des théories ou des escroqueries en marge du réel disent bien notre besoin de fantastique. La déviation est une tentation absolue, une bifurcation inévitable. Si Freud fasciné par Le marchand de sable a immédiatement vu combien ce conte était une surface de projection de notre psychisme torturé, le fantastique questionne aussi une dimension plus philosophique et terriblement actuelle, celle de notre rapport au monde. Entendre les verres en cristal ou les portes crier, c’est aussi interroger cette frontière si indéterminable entre l’enfant que nous sommes peut-être encore et l’adulte que nous n’avons jamais réussi à être, entre les choses matérielles et les humains, entre la nature et l’homme, entre ce que nous pouvons savoir et ce qu’il convient de méconnaître. Voilà un magnifique livre qui ouvre grand les portes sur tout cela et qui est effectivement une lecture absolument fantastique (c’était difficile de résister !!!!!!!).


 

 

 

Dans la nuit d’E.T.A Hoffmann

traduit par Philippe Forget

Les éditions du Typhon,  Octobre 2022

 

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Image bandeau : Photo de Aron Visuals sur Unsplash

 

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