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Littérature Francophone

Emma Marsantes, la mémoire encerclée

Cécile D
Par
Cécile D
Publié le 1 septembre 2026
11 min de lecture
Emma Marsantes N'efface pas mes cercles - éditions verdier - 2026
Photo de Laura Riverasur Unsplash

Suivre un auteur qui déploie sa pensée sur plusieurs livres, pour être (un peu) capable d’en parler, m’a toujours semblé une évidence. D’ailleurs, porter une appréciation sur l’œuvre d’un peintre à partir d’une seule toile, ça ne viendrait à l’idée de personne ! Alors, a fortiori, lorsque le sujet d’une œuvre est celui de la mémoire traumatique, la mémoire de ceux et celles qui ont été victimes d’agressions sexuelles ou de viols, de violence, parfois extrêmement jeunes, cela a encore plus de sens. Car ce que l’on apprend en côtoyant des personnes qui ont malheureusement subi de tels traumatismes, c’est que, en empruntant le titre d’un livre de Stig Dagerman, « leur besoin d’explication est impossible à rassasier ». Au-delà du traumatisme lui-même, des faits bruts, c’est une spirale inextinguible de questionnements ininterrompus, de dissections inlassables de chaque scène, de chaque moment, de chaque fragment de souvenir où l’on peut espérer trouver une clé, un indice. Une forme de condamnation à perpétuité bien loin de la durée des peines qui sanctionnent les agresseurs, enfin, quand elles existent …

À lire le troisième livre d’Emma Marsantes chez Verdier que nous avions découvert pour Addict-Culture avec le bouleversant, Une mère éphémère en 2022 qui décrivait l’enfance de Mia délaissée par une mère suicidaire et abusée par son frère, et que nous avions retrouvée deux ans plus tard dans sa vie de femme adulte avec Les fous sont des joueurs de flûte, on ne peut qu’en prendre, encore une fois, pleinement conscience. Un tel traumatisme, ici l’inceste, ne peut en aucun cas être un point géométrique sur une ligne temporelle, mais s’apparente à une substance radioactive qui inonde, envahit voire détruit une vie entière.

Pourtant en ouvrant ce dernier volume on constate que le propos d’Emma Marsantes s’est déplacé, translaté. Il serait juste de dire que celle qui relit inexorablement sa propre histoire a cette fois changé de focale. Cela est particulièrement éclairant et montre que relire son histoire, ce n’est absolument pas se répéter, mais que cela consiste au contraire, en une perpétuelle tentative de saisir le vrai de celle-ci, de le capturer, tel un entomologiste triste trouvant tout à la fois au fond de son filet le papillon tellement convoité et un insecte déjà mort. Emma Marsantes s’essaye cette fois-ci au grand angle ; elle embrasse un temps large, regarde les choses de très loin, en remontant la généalogie de sa mère Elsa au destin tragique, mais également celle de son père Bertrand, l’homme d’affaires tout-terrain héritier des ambitions cumulées de plusieurs générations. C’est donc l’hérédité complète de Mia que nous découvrons cette fois, dans une perspective analytique qui rappelle un peu celle du Laurent Mauvignier de La Maison vide, avec le secret espoir partagé par les deux auteurs de comprendre comment ils en sont arrivés là, comment les petits malheurs et les grandes tragédies d’hier ont engendré les désastres et les violences d’aujourd’hui. Et il est bigrement lourd ce passé, que ce soit la séparation d’Elsa de sa propre mère, anticipant sans doute l’impossible attachement de la mère de Mia à ses propres enfants ou la disparition de Léonard, le cousin tant aimé, le « véritable » frère, blessure qui ne se refermera jamais.  Pas vraiment moins sombre du côté paternel, chez les Bratard qui se voyaient porter haut leur nom et leur aisance matérielle avant que le destin ne s’emmêle. Une lignée là-aussi totalement romanesque et assez incroyable, avec le décès tragique d’un premier fils du clan, Bertrand I, noyé dans un lac, auquel succèdera un Bertrand II (si !) à la génération suivante marquée cette fois par une succession de morts brutales dignes d’un scenario un peu trop chargé (crise cardiaque, anévrisme, déportation, accident d’avion, !!!). Bertrand II apprendra à se passer d’abord d’un grand-père qui s’éteindra sous ses yeux, puis d’un père mais en se forgeant une carapace à toute épreuve sur laquelle les peaux de Mia et de sa mère s’égratigneront jusqu’à la plaie.


« Elle se bat, elle veut y arriver, l’effroi, l’obéissance, les regrets, elle les retient dans sa main, le point serré, elle les jette par-dessus son épaule, comme des grains de sel, pour éloigner le mauvais sort, faire fuir le diable et tenter l’avenir. Ténacité, c’est sa vertu depuis son très jeune âge, et elle essaie, elle essaiera encore plusieurs fois, patiemment, je le comprends aujourd’hui seulement, elle tente le tout pour le tout, soutenant une thèse en Sorbonne quelques semaines avant de se donner la mort, traversant les engendrements, ses impuissance, ses terreurs, luttant, à sa manière de papillon, même si la flamme, nous le savons, a gagné pour toujours.


Le silence de Bertrand ? Elle s’y fait, elle a décidé d’oublier. La mort de Léonard ? Il y a déjà cinq ans. Son absence n’a pas pris une ride, elle l’emporte avec elle. J’aime cette photographie glissée dans son passeport, elle gamine, ses pieds ne touchent pas le sol, et lui la tenant dans ses bras, hilare, la soulevant de terre, le sourire éclatant. Quelques fussent leurs guerres, pourquoi leur refuser la grâce qui fut la leur ?


Elsa, s’élance, acte de foi, laissant les siens les bras ballants. Cela va s’associer, va s’agrafer à elle, elle deviendra la femme qui s’en va. Elle tire sa révérence quelques années, et puis l’éternité durant. Elsa, la contrevenante, ourdie, contre ceux qui.
Elsa, la départante.
»
─ Emma Marsantes, N’efface pas mes cercles

Dans cette traversée du temps en vue de saisir ce qui pourrait expliquer, ce qui a pu surdéterminer une existence, celle de Mia et de son double Emma Marsantes, l’autrice ajoute au choix de la focale large le procédé de l’accéléré. Les chapitres vont vite, les années se déroulent par paquets comme si elle faisait confiance à la vitesse de l’écriture pour ne retenir que les « plus gros cailloux », les éléments significatifs qui effectivement pèseront sur son destin ; un peu comme dans un accélérateur de particules où on attendrait de la vitesse extrême qu’elle confère à celles-ci l’énergie cinétique permettant enfin de comprendre comment elles se comportent.

En découvrant l’histoire plus ancienne de la petite Mia on comprend définitivement à quels courants de fond les histoires familiales s’abreuvent. Alors qu’Une mère éphémère était lourd, jusqu’à la douleur, de la charge de la culpabilité de Mia qui se rendait responsable du passage à l’acte d’une mère dépressive suite à la révélation de l’inceste dont elle était victime de la part de son frère, on ressort de N’efface pas mes cercles avec un étrange sentiment d’apaisement qu’on souhaiterait partagé par l’autrice. Mia qui sous la plume, d’Emma Marsantes, oscille entre le Je et le Elle, tout à la fois sujet et objet de la narration, parvient semble-t-il à mettre en lumière que si sa prise de parole a forcément contribué au décès de sa mère, elle ne peut en tenir un lieu de seule explication voire même qu’elle n’est que la conséquence inévitable du silence de celles qui avaient vu avant et s’étaient lâchement tues.

Nos corps héritent
tout autant que
nos comptes
en banque,
ne l’oublions jamais

Enfin, c’est la composante sociale qui éclaire également cette triste histoire familiale, une composante qui ne m’était pas apparue aussi vive au départ, submergée sans doute pas la densité poisseuse d’Une mère éphémère. Or cette histoire est aussi une histoire de rencontre entre deux milieux, deux milieux qui se méconnaissent, qui fantasment sur leurs réalités respectives et qui peinent, toujours, à se rejoindre ou à réellement se comprendre. La soumission d’Elsa s’éclaire maintenant de tout un poids de domination de sa belle-famille, forgée sur plusieurs générations et que chaque protagoniste n’oublie jamais totalement. Bertrand qui domine Elsa et ses enfants n’est jamais que l’ombre portée du vieil Émile Bratard, gloire de la France coloniale et patriarche invétéré. Nos corps héritent tout autant que nos comptes en banque, ne l’oublions jamais.

Alors oui N’efface pas mes cercles, que j’entends tout autant comme « ne laisse pas mon enfance s’enfuir » que comme « n’oublie pas tous ceux qui sont venus avant moi », raconte à nouveau l’histoire de la petite Mia jetée au beau milieu d’une longue trajectoire qu’elle aurait eu bien de la peine à maîtriser, car notre histoire commence bien avant nous et nous déborde de toutes parts. Mais je suis sûre que vous comme moi, et comme je veux le croire Emma Marsantes, nous faisons dans la compréhension de tout cela, avec ce troisième volume, un grand pas en avant.


Emma Marsantes N'efface pas mes cercles - éditions verdier - 2026

N’efface pas mes cercles de Emma Marsantes

Verdier, Août 2026


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