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Littérature Francophone

Une mère éphémère d’Emma Marsantes, voir disparaître indéfiniment celle qui n’avait jamais été là.

Cécile D
Par
Cécile D
Publié le 15 septembre 2022
10 min de lecture
Emma Marsantes
Photo by Caroline Hernandez on Unsplash

[dropcap] »C[/dropcap]ela a existé parce que je ne m’en souviens plus ». C’est sur cette paradoxale déclaration que s’ouvre le premier roman d’Emma Marsantes, Une mère éphémère,  qui parait en cette rentrée aux exigeantes éditions Verdier. Difficile de ne pas être immédiatement percuté par l’intensité et la justesse du style qui fait d’abord et principalement de ce texte très dur, un morceau de littérature, en surcroît ou en dépit du tragique de son propos. Il faut néanmoins y revenir car le sujet de ce livre est de plomb en fusion, de noirceur gluante, d’effroi glaçant. De quoi la jeune Mia, celle qui tente de nous dire son histoire, ne se souvient-elle pas, ou plutôt revendique de ne pas se souvenir avec exactitude, cette exactitude juridique que requerrait une telle narration ? De ce dont on ne peut supporter de se souvenir. D’une enfance gâchée, d’une enfance piétinée, d’une famille dysfonctionnelle qui semble lui avoir laissé pour seul héritage le pire, « le désir de mourir ».

Famille maternelle catholique. Haute bourgeoisie parisienne. Père dandy et élégant. DS capitonnée pour se rendre aux parties de chasse. Mère mélancolique, pas rêveuse non, mélancolique, la vraie, la noire pathologie. Une violence psychologique familiale, sourde mais permanente, amortie par les conventions et l’argent, et qui frappe insidieusement sous les apparences. Et Stanislas, le frère. Déjà à la naissance du frère, la mère va mal. Très mal. Le baby blues se transforme assez vite en dépression chronique bien que toutes les photos de la mise en scène familiale, telles qu’Emma Marsantes les fait surgir devant nous, disent le contraire. Elles disent une existence normale. Vacances, expositions, sorties au parc, communions. Pourtant pour les enfants, et pour Mia en particulier, les images d’Épinal, le factice, ne trompent pas ; la difficile réalité suinte sous l’épaisse croute de bienséance formée par des générations de rituels immuables et de faux-semblants. « Ephémère », ce terrible adjectif qui annonce le destin tragique de la mère de Mia, dit aussi phonétiquement que cette mère est factice, elle fait « l’effet » d’être mère mais ne l’est pas. Elle n’a ni tendresse, ni attention, ni présence pour des enfants qu’elle ne parvient pas à aimer.

« Mes parents et mes pensées se vouvoient.

Leur couple a avalé l’histoire, il reste des moments, et la grande obscurité de la mémoire. Il reste le mensonge. Il reste des récits. Placentas abusés et jetés. Peau morte. Il reste le lien, l’anneau, le suicide de ma mère et aussitôt après la maladie de mon père ».

Emma Marsantes

Alors quand le pire arrive cette mère bien sûr ne peut et ne veut rien voir. Le pire c’est d’abord le voisin de palier qui lorsqu’elle a six ans se charge de faire descendre sur l’innocence de Mia, un voile noir, une blessure inguérissable. La mère ne dit rien mais le voisin est écarté. Mia reste seule avec l’incompréhensible. Ne rien dire. Ne rien dire non plus quand le grand frère terminera l’anéantissement commencé par le voisin et qu’il fera de Mia un être disloqué, fracassé, désuni. Il n’y aura jamais, pour la petite fille, de mère consolatrice. Toutes les figures de consolation, que la religion lui présente pourtant, seront inopérantes à la maison. Tout y est froid, insultant (la mère nomme sa fille en l’apostrophant « merde au cul » !) sans contact, déshumanisé. Toute une enfance à chercher et attendre une mère qui ne viendra pas, une mère dont Mia sent intuitivement qu’elle est sur le départ. Toute une vie à la ré-espérer et à tenter de dépasser la tragédie.

« Je sais que ma mère, dans son délire sacrificiel, va s’anéantir. C’est palpable. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas quand. Je ne sais pas pourquoi. J’attends. J’attends que ma mère meure. C’est dans l’air, ça flotte, odeur d’encens, odeur de désespoir, la promesse de sa mort est subtilement distillée comme un possible, mort probable et promise, et moi je le pressens : cette maman-là, diaphane, étrange, avec son rire lustré, avec ses airs de vague à l’âme, cette maman-là est du bois dormant dont on fait les mortes. »

Emma Marsantes

Car la focale spécifique qu’entrouvre ce récit, on pourrait dire ce récit supplémentaire de violences sexuelles, c’est la question de la culpabilité. Mia un jour va s’autoriser à parler et telle une légère brise sur un château de cartes, ces petits mots qui vont jaillir de sa bouche, ce souffle qui crachera le morceau, va tout faire basculer, tout emporter. Faire basculer la mère qui signera la culpabilité de sa fille dans la mise en scène de son départ. Faire basculer la famille qui trouvera en Mia une coupable toute désignée pour solder une histoire en grand écart avec la respectabilité ambiante. Emma Marsantes pointe ici de façon poignante l’enfermement absolu des victimes de violences entre le silence et une prise de parole risquée, dangereuse, irréversible. Elle rappelle qu’il n’est jamais simple de dire et que dire, finalement, ne résout rien, ne fait pas forcément avancer. Cela installe juste autrement, avec une autre donne, un malheur définitif, dans lequel nous regardons Mia se noyer.

« Oubli. Ressac d’un point de vie à un autre point de néant. Espace entre ce que j’essaye de faire et les écluses qui refoulent le réel. Des pensées en fuite comme une hémorragie cérébrale, qui m’interdisent d’accéder à des seuils. Je suis aqueuse. Je suis sablonneuse. Qui est « je », de ce que j’essaie d’être, et de ce qui me déborde et m’emporte, fleuve qui ne me demande pas mon avis et me châtre ? Je suis chavirée. Je tournoie sur moi-même dans des eaux sales. Je m’inonde. Éjaculat de mémoire. Petit cognement sourd contre la porte de mon crâne. Tes doigts comme un tambourin. Bruit de tam-tam. Les battements assourdis du mal de tête et de l’absence des êtres adorés. »

Emma Marsantes

L’écriture d’Emma Marsantes fait de ce texte court un premier roman réellement saisissant. Les paragraphes nous dégomment, nous fauchent sans prévenir. On a cette vertigineuse impression que le texte (le sol) se dérobe sous notre lecture, sous nos pas. La prose crue, courte, permet au lecteur de ressentir une insécurité et une fragilité extrême, celle de Mia, cette sensation de n’avoir aucune protection, aucun garde-corps, rien à quoi se raccrocher. De nombreux passages utilisent un procédé qui évoque la scansion. Des adjectifs, des substantifs ou des mots se succèdent, comme des listes, comme des piles. Ils ajoutent, complètent la description d’une sensation, d’un état, mais sans jamais semble-t-il parvenir à l’intensité recherchée, à l’intensité nécessaire. Sans doute n’est-elle pas possible à atteindre ?

« Après cela, quoi dire ?

Sa pendaison au petit matin.

Son corps abandonné derrière elle, son corps de mère, auprès duquel nous pouvions nous allonger et pleurer sans qu’il ne répondît rien, sans que quiconque y pensât. L’altérité magistrale.

Telle avait été sa présence et telle commença son absence. Dans la continuité d’une maternité indifférente, inhumaine, froide, factice et sans contact. »

Emma Marsantes

On a évidemment, il ne servirait à rien de le passer sous silence, l’envie parfois que cette lecture s’arrête. L’envie que les diables qui nous attirent vers ces infernales contrées lâchent nos chevilles et de remonter brusquement à la surface afin d’inspirer un peu d’air libre, un peu d’espoir. Les faits de violence on le comprend au terme de notre lecture, aussi exacts, aussi précis soient-ils sont étrangement muets et impuissants. La vérité de ce qui a existé, c’est la voix, la parole des victimes ; ce sont les mots de la littérature. Une mère éphémère nous laisse dans la douloureuse certitude d’avoir atteint les abîmes et d’avoir tutoyé le vrai.

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Une mère éphémère de Emma Marsantes

Verdier,  Septembre 2022

 

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Emma Marsantes

 

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Image bandeau : Photo by Caroline Hernandez on Unsplash

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