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Les ailes du désir ou la rédemption de Bernard Arnaud

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Lorsque certains investissent aux îles Caïmans, d’autres choisissent de construire une folie. A l’heure d’une crise profonde, au moment où les pouvoirs publics font le choix de ne plus investir en matière culturelle, ce sont les puissances privées qui prennent le relais dans leur plus grande mégalomanie.

La Fondation Vuitton a donc décidé de confier à l’architecte Frank Gehry la construction d’un bâtiment dédié à la création contemporaine. Cette fondation a pour objectif d’accueillir des événements pluridisciplinaires, des expositions. Gehry possède une grande expérience des programmes muséographiques, il en est à son huitième musée. Située à l’orée du bois de Boulogne, la fondation s’inscrit dans un paysage dessiné par Alphand et Barillet-Deschamps, où il règne une atmosphère proustienne.

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Malgré de fortes contraintes parcellaires et réglementaires, Frank Gehry signe ici l’un de ses bâtiments les plus révolutionnaires, lequel adopte un volume compact qui s’étire jusqu’au jardin d’acclimatation. Cet élégant vaisseau s’élance vers le ciel, et avec les douze gigantesques voiles qui l’entourent, semble sur le point de décoller. Il a fallu deux années d’études et de recherche, rassembler une équipe de plus de cent ingénieurs pour inventer la technologie capable de réaliser le geste de l’artiste.

Ce bâtiment de 11.700 m² est enveloppé d’une structure en verre réfléchissant aussi bien la lumière que le ciel, afin d’effacer sa présence au milieu de ce bois. Le verre évoque également les serres des jardins botaniques de la fin du XIXème siècle. Les contraintes muséographiques ont été traitées par la création de volumes opaques, la lumière naturelle devant être contrôlée, voire devenir inexistante dans les salles d’exposition. Derrière les façades contorsionnées de ce bâtiment, appelé Iceberg par Gehry, en référence à sa géométrie érodée, sa composition intérieure a été longuement réfléchie.

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Il nous révèle là encore son talent de metteur en scène. Les 3.200 m² d’espaces dédiés aux expositions représentent 11 galeries de différents volumes neutres, afin que le visiteur puisse avoir un rapport serein avec les œuvres exposées. Vous pourrez également découvrir la morphologie de « l’iceberg » grâce à un dédale de couloirs et d’escaliers aux perspectives totalement inattendues.

Ils participent « à l’expérience spatiale du bâtiment », comme le souligne son concepteur. Cette architecture à l’équilibre instable, au mouvement figé, relève de nombreux défis constructifs et technologiques. 19.000 plaquettes de Ductal moulés recouvrent la structure. Le verre est pixelisé pour obtenir un rendu blanc, tout en réfléchissant la lumière. Le mouvement transversal de l’édifice, ses voiles gonflées par le vent et ses nuages de verre constituent une complexe adéquation spatiale. Les mauvaises langues se demandent si Gehry ne serait pas victime de CATIA (logiciel) … Lui qui travaille encore sur croquis et maquettes physiques, et qui les digitalise puis les transforme en maquettes virtuelles 3D. C’est loin d’être un archigeek !

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On lui reproche également d’être plus un sculpteur qu’un architecte… Mais n’est-ce pas cette particularité de son architecture qui procure l’émotion ? Gehry a offert à Bernard Arnault un écrin luxueux pour le groupe LVMH. Le coût final de cette construction n’a pas été communiqué. Le budget de 100 millions d’euros avancé a été maintenu sans dépassement officiel. Un Gehry pour cent millions tout rond, le croyez-vous ? Les budgets de ces opérations de prestige ont plus souvent la fâcheuse habitude de doubler, quintupler voire sextupler ! Mais il faut avouer qu’un budget non maîtrisé, pour l’un des hommes d’affaires les plus riches du monde, serait une mauvaise publicité. La rondeur du chiffre apaisera les traders et les indices boursiers.

N’oublions pas que cet édifice est une gigantesque action de communication bénéficiant de conditions fiscales très avantageuses. Ce qui, en conséquence, fait indirectement payer la moitié du coût de la construction aux Français. In fine, on peut percevoir cette fondation comme le symbole d’un ensemble amoral et indécent. Après tout, Vaux-le-Vicomte l’était en son temps, tout comme Versailles ou les palais des Médicis.

Maintenant, ils symbolisent notre fierté et contribuent à notre exception culturelle. Une débauche de moyens qui symbolise notre époque et ses excès.

Mais je souhaite finir ce billet sur le caractère exceptionnel de ce bâtiment dédié à l’art, qui est de facto le premier chef d’œuvre de cette fondation. Il faudrait se montrer sacrément blasé pour ne pas être impressionné et séduit. C’est l’aboutissement de tout ce que Frank Gehry a accompli jusqu’à présent … imposant, élégant, complexe, emblématique et révolutionnaire.

 

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Nota Bene : L’architecture de Frank Gehry étant souvent mal appréhendée, et parfois déconcertante, je vous recommande de vous rendre au centre Pompidou où une rétrospective de son œuvre vient d’ouvrir ses portes. Cette exposition retrace le parcours de Gehry depuis la création de son agence en 1962 à Los Angeles.

 

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